Histoire du protestantisme parisien et de l'Oratoire

2011 : Fêtes des centenaires de l’Oratoire

400 ans de la congrégation de l’Oratoire de France
200 ans du temple protestant de l’Oratoire du Louvre,
100 ans de La Clairière

Notre temps est fertile en commémorations : isoler une date, un évènement, une figure historique fait le bonheur de comités des fêtes qui arpentent le calendrier à petit pas. Vite oubliés pour laisser la place à de nouvelles promotions, ces moments culturels, très appréciés du public, donnent du passé des images brillantes comme les étoiles d’un monde perdu. Ce passé est rassemblé dans un musée obscur dont les objets s’éclairent quand on ouvre les portes ; mais ces objets ne parlent-ils pas une langue devenue de moins en moins audible ?

Nos anciens étaient férus d’histoire et inscrivaient leurs réflexions et leurs actions, privées ou publiques, dans une continuité avec un passé parfois recomposé, mais toujours nourricier : une toile de Poussin, une tragédie politique de Corneille suscitaient chez les spectateurs du XVII° siècle des résonances dont nous n’avons plus l’idée.

Le présent volume tente modestement d’inscrire une célébration, hors du calendrier perpétuel, dans une durée : 1811, c’est la réouverture d’une église : mais le bicentenaire que l’Oratoire du Louvre a décidé d’honorer par une exposition et un livre est l’occasion de rassembler des textes et des images qui rendent vie à la continuité d’une communauté, celle des protestants parisiens au cours du temps.

1811, ce n’est pas un évènement religieux, ou une célébration fermée : la commémoration s’inscrit dans un paysage façonné par les siècles et fêter l’affectation par l’Empire d’une ancienne église au culte réformé, c’est d’abord situer dans la longue évolution d’un quartier au coeur de la capitale la consécration officielle de rapports institutionnels entre les Réformés et l’Etat ; c’est aussi évoquer la tranquille présence d’une minorité longuement opprimée : cette installation définitive pouvait être considérée comme une revanche sur la Révocation de l’Edit de Nantes et la destruction du temple de Charenton en 1685, mais elle doit l’être aussi comme une conséquence pacifique du triomphe de la Révolution des Lumières sur l’Ancien Régime et d’une entente renouvelée et élargie entre la religion et l’Etat.

Il n’est pas indifférent que cette chapelle royale où la Cour venait entendre prêcher la foi dominante soit devenue un édifice républicain, propriété de la Ville de Paris, où l’éloquence de la chaire et les actes liturgiques témoignent de la présence d’une religion minoritaire depuis des siècles, toujours minoritaire et toujours bien vivante.

A considérer la table des matières de l’une des plus anciennes revues d’histoire religieuse, le Bulletin de la Société d’Histoire du Protestantisme, on a noté que la mémoire collective des protestants français oscille depuis cent cinquante ans entre la nostalgie d’une Eglise d’ Etat triomphante et l’hommage charnel aux milliers d’anonymes, qui génération après génération, ont proclamé dans la douleur et la mort qu’ils « maintiendraient ».

Nous n’ignorons pas que les Réformés s’incrustaient et que nous, leurs héritiers, sommes installés sur le site d’un enclos créé deux siècles plus tôt pour préparer les prêtres à combattre le protestantisme, la congrégation de l’Oratoire.

N’a-t’on pas dit aux Réformés qu’ils auraient dû changer le nom de l’édifice pour prendre leur revanche sur leurs adversaires ? A vrai dire, installés dans les lieux qui furent dédiés à « l’enfance, la vie et la mort de Jésus » par le Père de Bérulle, les protestants n’ont rien à redire à une dénomination qui leur convient parfaitement, puisque le même mot latin conjugue l’art oratoire ( le De oratore de Cicéron ), la prière ( l’oraison ) et la musique religieuse ( l’ « oratorio » ). Auguste Decoppet, pasteur à l’Oratoire entre 1878 et 1906, disait : « Notre église porte le plus beau nom qui puisse être donné à une église, celui de l’oratoire, qui signifie maison de prière, maison où l’âme et Dieu se rencontrent ».

Si l’on réfléchit à la nature même des célébrations dont l’église fut le théâtre, on constate que les voûtes de l’Oratoire ont souvent retenti de glorieuses affirmations publiques.

Les grandioses manifestations de l’Ancien Régime attestaient l’étroit rapport établi entre le pouvoir royal et la Providence divine : la piété funéraire d’une élite sociale, la joie des victoires accordées au souverain, la santé retrouvée du roi ( 1687 ). Le sacre des premiers évêques constitutionnels célébré par Talleyrand en 1791, les drapeaux de l’Empire accrochés aux piliers après Austerlitz, le Te Deum de 1832 exprimaient que la chose publique, qu’elle fût révolutionnaire ou impériale, ou qu’elle redevînt monarchique, s’inscrivait dans une continuité historique, même si les motifs de la reconnaissance divine pâlissaient quelque peu devant des considérations plus strictement politiques.

Au moment même où le bâtiment servait de cadre à l’adoption de la République par le clergé constitutionnel , les Réformés dataient le monument officiellement accordé à leur culte, Saint Louis du Louvre, de l’ « An de Jésus-Christ 1791 et l’An II de la Liberté » C’est dire que les adversaires d’hier, soumis aux mêmes évolutions, roulaient les mêmes pensées et que les protestants et les anciens « appelants » de 1713, que le nonce Lercari jugeait en 1739 « infectés par le jansénisme », voire « calvinistes rebouillis » pouvaient manifester la même confiance dans les nouvelles institutions .

Toute célébration publique dans un édifice religieux illustre au cours du temps, quel que soit le régime, le souci d’honorer des figures. Celles des combattants de la foi, par la plume ou par l’épée, comme les Réformateurs à Genève. A Paris, plutôt qu’honorer le roi qui publia l’Edit de Nantes, on préféra se souvenir en 1885 de la révocation de cet Edit, parce que les héros furent aussi des martyrs.

A l’Oratoire, le monument dressé à la mémoire de l’amiral de Coligny manifeste hautement les vertus d’un homme d’Etat assassiné qui combattait pour ses idées et pour son Dieu ; même s’il s’inscrit dans une guerre identitaire contre un peuple de statues catholiques, le monument a été légitimé par une souscription nationale et s’adresse à tous les passants de la rue de Rivoli. Plus discret, mais non moins émouvant, le monument aux morts de la Grande Guerre, construit par Jaulmes devant l’une des chapelles vient affirmer qu’une bénédiction religieuse conforte à l’Oratoire, comme en nombre d’églises, l’hommage de la Nation aux combattants sacrifiés.

C’est l’évènement qui fait signe et, dans un lieu de prière, l’écho retentit des désastres publics et des douleurs qui frappent tous les hommes.

A la différence de ces manifestations de l’honneur rendu au sacrifice, la fonction spirituelle des lieux s’inscrit dans la durée : la colombe de l’Esprit qui orne la voûte de la nef préside à tous les cultes réformés comme le nom de Jésus a présidé à toutes les messes des Oratoriens: fêtant 1811, cet évènement, nous participons aussi à la constance de Dieu qui veille sur l’église depuis 1623 et n’a pas besoin d’un autre mode d’expression que sa Parole dans le vide de l’architecture. 

Plus que des signes historiques, la paroisse de l’Oratoire offre des signaux d’ouverture au monde. A la différence de 1911, où le centenaire ne fut que modestement évoqué, 2011 offre l’occasion d’une reconsidération totale de l’édifice sur le plan de l’architecture et d’un bilan de deux siècles de protestantisme agissant : du début du 19° siècle à nos jours, de grandes voix pastorales se sont fait entendre dans les lieux et leur portée est largement sortie des murs ; des évolutions sensibles, du Consistoire aux paroisses parisiennes, ont fait naître, du 19° siècle à nos jours, des débats passionnés ; le parti pris du libéralisme, qui illustre l’Oratoire, a tracé un axe majeur de la réflexion théologique et d’un christianisme pratique ouvert sur le monde ; cette ouverture s’est en particulier manifestée par la création en 1911 c’est un autre centenaire d’une institution sociale et éducative, la Clairière, qui joue encore aujourd’hui un rôle essentiel dans le proche quartier des Halles.

Pour ceux qui connaissent et aiment l’Oratoire, pour ceux qui découvrent à la fois l’histoire monumentale et le protestantisme parisien, l’exposition et l’ouvrage qui l’accompagne ont tenté d’illustrer un passé glorieux et son aboutissement contemporain : l’évènement, la longue durée et l’espérance.

Chargé d’organiser la structure du volume, je tiens à remercier chaleureusement au nom de l’Oratoire du Louvre les auteurs qui ont offert leur temps, leurs recherches, leur savoir pour contribuer à faire connaître la longue histoire des protestants parisiens installés dans un superbe édifice dont on fêtait aussi, à quelques années près, le quatrième centenaire. Souhaitons que cette contribution suscite le désir d’en savoir plus et nourrisse de nouveaux projets.

Philippe Braunstein

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