« Le moment favorable est accompli »

(1 Corinthiens 7:29-31)

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Culte du dimanche 18 janvier 2015 à l'Oratoire du Louvre
prédication du professeur Élian Cuvillier
Faculté de Théologie Protstante de Montpellier

Inutile de se mentir : au-delà des grands rassemblements de foule qui peuvent apaiser notre angoisse du moment, nous sommes les uns et les autres désemparés, cherchant à comprendre ce qui vient de se passer, nous demandant encore comment les choses ont pu en arriver à ce point, et interrogeant avec une certaine anxiété l’avenir proche. Et personne, je dis bien personne, n’a de réponse à ces questions. Car ceux qui prétendent expliquer les comment et les pourquoi utilisent, le plus souvent sans en être conscients, la même logique — certes plus présentable — que ceux qui, au nom d’une compréhension magique et délirante du monde, veulent déstabiliser l’équilibre précaire que nous essayons de vivre au quotidien. Et cette logique est celle-ci : l’histoire aurait un sens et il suffirait d’en avoir la clé — religieuse, politique, philosophique voire économique aujourd’hui ! — pour en connaître le mystère, pour en déjouer les pièges. Mais, l’historien qui jette un regard en arrière le sait bien : les choses ne sont pas aussi simple. Rien n’est jamais écrit à l’avance et, en histoire, la loi de causalité n’est fort heureusement pas une science exacte !

Alors, non pas apporter des explications et des solutions mais modestement tenter de prendre un peu de hauteur pour nous aider à penser le monde qui est le nôtre et la façon de l’habiter : voilà ce que je me propose d’essayer de faire en interrogeant Paul, un penseur de l’événement qui n’a strictement rien à voir avec les faux débats dans lesquels on se complait à l’enfermer, par exemple celui de savoir s’il était misogyne ou non. Question que l’on doit poser à Paul, mais aussi à Socrate et Platon, seulement si on veut d’avoir à réfléchir et que l’on préfère faire fonctionner une police de la pensée !

Prendre de la hauteur, c’est-à-dire un peu de distance par rapport à l’actualité, non pas pour l’oublier mais pour essayer d’en être authentiquement contemporain, c’est ce que ce court mais puissant texte de 1 Co 7,29-31, auquel les plus grands philosophes du XXe siècle se sont confrontés, peut nous aider à faire. Ce passage et constitué de trois éléments qui constitueront les trois moments de ma méditation :

  • La première phrase : « le moment favorable est accompli »
  • La série des « comme non »
  • La conclusion : « La manière d’être de ce monde égare »

1. « le moment favorable est accompli »

« Le moment favorable — en grec : le kairos — est accompli ». Nos versions habituelles traduisent : « Le temps est court » suggérant ainsi qu’il reste « peu de temps » avant la fin. Serait en jeu ici la question de l’imminence de la fin du monde. Pourtant, Paul dit pas que le chronos (c’est-à-dire le temps qui se mesure avec un chronomètre) est écourté, qu’il est sur le point de se terminer. Il parle non pas du chronos mais du kairos. Et de ce kairos, il ne dit pas qu’il est écourté ou achevé, voire qu’il en reste peu, mais qu’il est « accompli ».

Pour Paul, les Corinthiens vivent, dans le temps présent qui est le leur, les conséquences de l’accomplissement du kairos par lequel il désigne l’expérience pascale, c’est-à-dire la conviction que le Crucifié s’est relevé d’entre les morts. Pour Paul en effet, la foi pascale inaugure rien moins qu’un nouveau temps. Un temps qui n’est pas chronologique, même s’il s’expérimente à l’intérieur du temps historique. Ce temps, celui qu’il nomme le kairos et que j’ai traduit par l’expression « moment favorable », ce kairos est accompli, c’est-à-dire qu’il est désormais disponible, offert à qui veut bien l’accueillir.

J’insiste sur ce point : le « moment favorable » n’est pas un temps mesurable. Il n’est pas un temps qui se repère sur une horloge. Il est cet instant à nul autre pareil, instant singulier, qui va opérer un décalage par rapport au temps historique et permettre de le comprendre différemment, de le vivre de façon renouvelée. C’est en quelque sorte le moment de l’expérience de la foi au cœur du temps historique. Alors qu’ils vivent inexorablement au rythme du chronos, les corinthiens sont appelés à accueillir et à vivre le kairos — le moment favorable — seul capable de renouveler en profondeur leur rapport au temps.

2. « Comme non… »

Paul traduit ensuite les conséquences de l’accomplissement du « moment favorable » en une série de « comme non » : « Désormais, que ceux qui ont femme soient comme non mariés, 30ceux qui pleurent comme non pleurant ceux qui sont joyeux comme non joyeux, ceux qui achètent comme non possédant,31ceux qui prennent en main le monde comme non exploitant. »

Cette locution « comme non », spécifique à Paul, n’est pas aisée à comprendre. A tel point que nous ne cessons de la déformer. Tout d’abord en oubliant le « non » et en ne retenant que le « comme ». C’est-à-dire en oubliant la négation au cœur même du consentement inévitable à l’ordre et à la logique de ce monde. Dit autrement : que ceux qui ont femme soient comme des gens mariés, ceux qui sont heureux comme des gens qui se réjouissent, ceux qui achètent comme des gens qui possèdent ce qu’ils ont acheté, ceux qui prennent en main le monde comme des gens qui en sont les dirigeants. Il s’agit ni plus ni moins de « coller » à l’image du monde, de poser que notre « être » réside dans ce que nous faisons, dans nos choix de vie : je suis ce que je fais !

Voilà ce qu’impose à chacune et à chacun le temps chronologique : lutter constamment pour devenir quelqu’un, exister par son faire, par ses choix, sa condition sociale, son orientation sexuelle, son travail, sa « vocation ». Les représentations et images que le monde et la société imposent ou proposent deviennent alors la prison même de l’être.

On peut, à l’inverse, oublier le « comme » et ne retenir que le « non ». Le propos devient alors : que ceux qui ont projet de prendre femme ne se marient plus, ceux qui achètent cessent d’acheter, ceux qui prenaient en main le monde, se retirent loin du monde, bref ne vivent plus comme les autres. L’attitude semble opposée à la précédente, mais en fait, c’est toujours la même logique : il s’agit de tenir une posture, certes radicale, mais qui n’est pas une véritable alternative puisqu’elle à continue à poser que l’individu est ce qu’il fait. Au lieu de se conformer au modèle du monde, il « est », c’est-à-dire il existe, en se conformant à un modèle opposé à la norme courante. Mais c’est toujours l’image qui l’emporte sur l’être. Les vocations les plus radicales, les plus admirables ou au contraire les plus dangereuses, contestent une image du monde au nom d’une autre supposée plus authentique, mais qui se caractérise par le fait qu’elle doit être visible aux yeux de tous. C’est donc bien l’image qui est centrale, pas le sujet. Et l’actualité de ces derniers jours nous le rappellent en nous avertissant dans le même temps que plus la revendication à la piété religieuse est radicale plus elle est mortifère !

L’originalité de Paul, vous l’avez compris, c’est de tenir ensemble le « comme » et le « non » ! Du coté du « comme », c’est l’invitation à vivre pleinement toutes les dimensions de notre condition humaine, dans le monde et le temps qui sont les nôtres. Du côté du « non » il s’agit d’affirmer que ce que nous vivons devant les autres ne dit rien de que nous sommes en vérité. C’est donc bien un « non » radical qui est posé au cœur même de ce que nous vivons devant les autres.

« Comme non » suppose de vivre pleinement nos professions, nos situations conjugales, nos revendications sociales, nos vocations tout en sachant que nous ne leur sommes pas réductibles, qu’elles ne sont qu’une image que nous donnons à voir de nous. Un « oui » sans réserve à ce monde, parce que nous ne vivons pas ailleurs, en même temps qu’un « non » radical dans la mesure où ce que nous vivons devant les autres ne dit pas la vérité de ce que nous sommes.

3. « La manière d’être de ce monde égare »

« Car la manière d’être de ce monde égare, lit. conduit à côté ». La traduction proposée est, là encore, différente de celle nos Bibles. « La figure de ce monde passe » lit-on le plus souvent. Ou encore : « le monde tel qu’il est ne durera plus très longtemps ».

Ces traductions suggèrent une nouvelle fois un rapport chronologique au monde. Or le texte grec dit autre chose : « la manière d’être du monde égare » ou « conduit à côté », c’est-à-dire elle nous éloigne de ce que nous sommes, elle conduit à côté de la vérité de ce qu’est un sujet.

Il ne s’agit pas de morale ici : le monde n’est pas mauvais. Simplement il se trompe et nous trompe sur ce qui constitue l’essence de l’existence humaine. Le « monde », c’est-à-dire la logique du chronos nous fait confondre les images, les représentations sociales, les différences ou les orientations sexuelles, les engagements professionnels, la vocation religieuse, avec la vérité de ce que nous sommes, avec ce qui fait que chacune et chacun de nous est un être unique et singulier qui n’est pas réductible à ce qu’il donne à voir. Or, ce que le « moment favorable » désormais accomplit, ce qu’il met au centre de l’existence, ce ne sont plus les représentations, les apparences, mais le sujet. Ce que le kairos désormais convoque en nous ce ne sont pas les images sociales (marié, célibataire, homosexuel, hétérosexuel, musulman ou chrétien, religieux ou laïc, libéral ou fondamentaliste) mais l’être unique et singulier, celui dont la véritable identité est secrète, cachée en Christ dira Paul ailleurs, et contre laquelle aucun élément de ce monde ne peut rien. Une identité que rien ne peut détruire.

Car le moment favorable est accompli. Il n’y a plus à chercher ailleurs, dans une image ou une autre, la vérité de ce que nous sommes. La reconnaissance inconditionnelle de chacun indépendamment des images et représentations de tous ordres nous est donnée en Christ, car « le moment favorable » est là. Vivre « comme non » c’est tout simplement « être ». Et cette vie imprenable, cachée dans le Christ, ne nous fait pas fuir loin du monde. Cette vie imprenable fait même du croyant un authentique contemporain du monde dans lequel évolue. Il appartient véritablement à son temps parce qu’il ne coïncide pas parfaitement avec lui, ni n’adhère à sa prétention de nous réduire à des images. En ce sens, le croyant se définit comme inactuel à son temps parce qu’il vit d’accueillir le « moment favorable ». Et précisément, par cet écart avec son temps le croyant est apte à percevoir et à saisir son temps.

J’insiste : vivre « comme non » ne signifie pas que le croyant est dans un autre monde que dans celui au sein duquel il lui est donné de vivre. L’homme du « comme non » ne pense pas que « c’était mieux avant » ! Il sait qu’il appartient irrévocablement à son temps. Il sait qu’il ne peut pas lui échapper. Mais vivre « comme non » c’est en quelque sorte adhérer à son époque en prenant ses distances vis-à-vis d’elle. À l’inverse, coïncider trop pleinement à son époque, comme cela nous arrive si souvent, coller parfaitement avec elle sur tous les points, ce n’est pas être contemporain parce que, pour la raison même que nous adhérons, que nous sommes collés à notre époque, nous n’arrivons pas à la voir, à en prendre la juste mesure.

Voilà, frères et sœurs, le défi que ce court mais dense texte de Paul nous propose aujourd’hui : non pas « faire » ceci ou cela pour « défendre » telle ou telle valeur. Non pas être pour ou contre ceci ou cela. Mais accueillir le « moment favorable », c’est-à-dire le Christ, pour vivre « comme non » le monde qui est le nôtre.

Vivre « comme non » toutes les vocations, tous les engagements, toutes les convictions, toutes les revendications qui sont les nôtres. Mettre au cœur du temps chronologique qui est le nôtre la dimension critique du moment favorable, c’est-à-dire de la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ. Et ainsi préserver l’essentiel qui ne réside pas dans les images que nous donnons à voir ou les situations concrètes que nous sommes appelées à vivre, mais qui réside dans cette vie véritable offerte à chacune et à chacun. Une vie qui, parce qu’elle est intouchable et inaltérable, ne nous sera jamais ôtée quoi qu’il arrive. Nos contemporains, plus que jamais prisonniers des images que leur impose la puissance d’égarement de notre monde, et plus que jamais désemparés — comme chacune et chacun de nous — par ceux qui remettent en question ces images avec lesquelles nous vivons au jour le jour, nos contemporains ont besoin que nous soyons témoins de cette Bonne Nouvelle d’une vie imprenable, d’une vie qui échappe à l’emprise de ce monde et de sa folie. Car cette vie imprenable, loin de nous faire fuir notre monde, est à même de pouvoir nous aider à l’habiter, sans réponses toutes faites, sans prétentions orgueilleuses à la vérité, mais dans l’espérance qu’il est encore possible de vivre ici et maintenant ouvert à l’inattendu de la grâce.

Amen

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Pasteur dans la chaire de l'Oratoire du Louvre - © France2

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Lecture de la Bible

1 Corinthiens 7:29-31

Traduction TOB :

Voici ce que je dis, frères : le temps est écourté. Désormais, que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’en avaient pas, 30ceux qui pleurent comme s’ils ne pleuraient pas, ceux qui se réjouissent comme s’ils ne se réjouissaient pas, ceux qui achètent comme s’ils ne possédaient pas, 31ceux qui tirent profit de ce monde comme s’ils n’en profitaient pas vraiment. Car la figure de ce monde passe.

Traduction NBS :

Voici ce que je dis, mes frères : le temps se fait court ; désormais, que ceux qui ont une femme soient comme s'ils n'en avaient pas, 30ceux qui pleurent comme s'ils ne pleuraient pas, ceux qui se réjouissent comme s'ils ne se réjouissaient pas, ceux qui achètent comme s'ils ne possédaient pas, 31et ceux qui usent du monde comme s'ils n'en usaient pas réellement, car ce monde, tel qu'il est formé, passe.

Traduction BFC :

Voici ce que je veux dire, frères : il reste peu de temps ; dès maintenant, il faut que les hommes mariés vivent comme s'ils n'étaient pas mariés, 30ceux qui pleurent comme s'ils n'étaient pas tristes, ceux qui rient comme s'ils n'étaient pas joyeux, ceux qui achètent comme s'ils ne possédaient pas ce qu'ils ont acheté, 31ceux qui usent des biens de ce monde comme s'ils n'en usaient pas. Car ce monde, tel qu'il est, ne durera plus très longtemps.

Traduction personnelle :

Voici ce que je dis, frères :
le moment favorable est accompli.

Désormais, que

ceux qui ont femme soient
comme non mariés

ceux qui pleurent
comme non pleurant

ceux qui sont joyeux
comme non joyeux,

ceux qui achètent
comme non possédant,

ceux qui prennent en main le monde
comme non exploitant.

Car
la manière d’être de ce monde égare.