Une trousse de premiers soins pour temps de crise

Romains 8:18-39 , Hébreux 4:12 , 6:19 , 11:13

Culte du 15 mars 2009
Prédication de professeur Hubert Bost

( Romains 8:18-39 ; Hébreux 4:12 ; 6:19 ; 11:13 )

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Culte du 15 mars 2009 à l'Oratoire du Louvre
prédication du professeur Hubert Bost

Je ne prétends pas vous apporter un scoop ce matin en vous le rappelant puisqu’on nous le serine à tout va, mais voilà : la crise est là. Elle est là au sens où notre économie (et parfois nos économies) en pâtissent ; où le monde du travail et toute notre société en subissent les conséquences, parfois dramatiques ; où la vie politique est chahutée par des enjeux et des défis contradictoires. Nous nous croyions vaccinés contre les mirages, et voici que nous rêvons de messies planétaires, nous aspirons à un miraculeux retour de la croissance ; nous nous voulions émancipés des tutelles illusoires, et voici que nous nous prosternons avec plus ou moins de conviction devant les lois du marché – à moins que nous entreprenions d’en abattre les statues avec l’énergie du désespoir. En oubliant, ou en faisant semblant d’oublier parce que c’est tout simplement trop difficile de tenir ensemble des exigences contradictoires, que c’est précisément le modèle de la croissance qui a rendu folle l’économie mondiale, et que ce modèle nous mène droit dans le mur : nous savons aujourd’hui qu’il consiste à piller une terre dont les richesses ne sont pas inépuisables.

Seulement en chaire, inutile de se voiler la face : le prédicateur, le théologien n’a pas grand-chose à dire de cette conjoncture “critique”. Guère plus, en tout cas, que chacune et chacun de vous, que tout citoyen qui réfléchit. En revanche, il vaut peut-être la peine de s’arrêter sur ce ce qu’est, sur ce que peut être ou ce que devrait être une crise pour les croyants que nous sommes ou que nous nous efforçons d’être. Et si nous allons mal – mais allons-nous mal ? déjà là se pose une question de diagnostic – ; alors disons : et si ça ne va pas bien, pourquoi ne pas se fabriquer une théologie de poche, une trousse de secours pour moments de crise ?

Avec le passage de l’épître aux Romains et trois petits quotes piqués çà et là dans l’épître aux Hébreux, je vous propose ce matin de tourner autour quelques convictions fondamentales, non pas sous la forme d’affirmations carrées, de dogmes, mais d’idées énoncées si possible avec des mots simples ; après avoir parlé de trousse de secours, continuons dans le registre médical : disons en recourant non pas à la pesante technique chirurgicale, à l’outillage high-tech, mais plutôt en bricolant ici une attelle, là un bandage ou un pansement pour éclopés de la foi. Une théologie pour itinérants, pour celles et ceux qui comme Jacob font de drôles de rencontres (Gn 32), luttent avec un ange ou Dieu pour comprendre, et ne s’en tirent pas intacts, s’en tirent en tirant la jambe. Mais aussi, un peu comme dans ces récits de guérison que raconte l’évangile, que ce soit l’occasion d’une rencontre, un moment pour se poser et se reposer tranquillement. Ça ne va pas bien dans ta vie, tu traverses une passe compliquée ? Le combat que tu mènes t’épuise ? Arrête-toi pour respirer et reprendre ton souffle.

Dans ce passage de l’épître aux Romains, Paul fait lui aussi un diagnostic inquiet, parlant des “souffrance du temps présent », d’une création qui aspire à être libérée de l’esclavage et de la corruption”, du monde dans lequel il vit où les espérances sont chahutées, où se font entendre des gémissements. Sous la plume de l’apôtre, beaucoup de mots pour dire que c’est dur. Pour le monde entier et pour chacune et chacun. Sans complaisance, mais pas non plus en passant là-dessus comme chat sur braise, comme si ça n’avait pas d’importance. C’est alors que survient un “malgré tout” obstiné, quelque chose d’absolument indéracinable, une confiance indéboulonnable. Appelons-la la Providence. L’idée selon laquelle après toute cette obscurité qu’il faut traverser, la lumière arrive, et la délivrance : pas parce que « après la pluie le beau temps », mais parce que Dieu a pour ce monde un projet ; l’histoire des hommes est tourmentée, mais Dieu ne l’abandonne pas. (Ajoutons qu’étymologiquement, pro-videre, c’est pré-voir : Dieu qui tient le gouvernail du monde sait où il le conduit.)

Ce qui retient l’attention en temps de crise, c’est que la providence s’est laïcisée. On parle, on a beaucoup parlé d’État providence. Mais dans cette expression il s’agit moins de prévision que de subvenir à tous les besoins, de combler les manques, voire de se substituer à ceux qui peuvent et doivent prendre certaines responsabilités dans leur famille, leur secteur professionnel, etc. La providence telle qu’elle résonne aujourd’hui à nos oreilles a quelque chose d’un oreiller de paresse. Or si nous revenons au texte de Paul, on est frappé de voir que sa providence à lui n’abolit ni n’atténue la souffrance ou la difficulté, qui sont prises au sérieux et regardées en face. La création – notre monde, notre histoire – la création soupire comme une femme qui va enfanter. Elle gémit. Rappelons-nous qu’au moment où Paul écrit ces mots, il pense que l’histoire arrive à son terme, comme une future maman arrive à terme. Lui aussi, à sa façon, écrit une théologie de poche, réfléchissant dans le provisoire, bricolant des explications pour interpréter ce qui est en train de se passer. C’est important pour comprendre correctement la « gloire » dont il parle, comme d’une espérance et pas d’un triomphe. Important pour éviter de faire de la foi un fanatisme aveugle ou l’adhésion à une puissance irrépressible – légions d’anges ou chars d’assaut – qui renverserait tout sur son passage. Cette gloire-là est une force, bien sûr. Mais une force discrète, voire secrète. Et vulnérable, comme on va le voir.

La personne autour de laquelle tout se joue et se noue, c’est le Fils mort et ressuscité. Il y a bien une croix sur la trousse de premiers soins. Une croix qui, paradoxalement, d’instrument de supplice, se fait symbole de secours. Et qui, tout aussi paradoxalement, l’est non pas en évitant la mort mais en l’affrontant. La croix éclaire la providence : après la nuit, après la crise, ou dans la nuit et dans la crise, se dessine la figure d’un Dieu qui vient à notre rencontre, à ma rencontre, à ta rencontre ; un Dieu qui ne surplombe pas la mort mais la traverse et l’habite. La gloire n’est décidément plus ici un char d’assaut, elle vient à nous comme faiblesse d’un homme blessé, une présence nue. Lorsque nous pensons gloire, nous pensons élévation. Or Jésus explique à Nicodème que “le Fils de l’homme doit être élevé afin que quiconque croit en lui ait la vie éternelle” (Jn 3, 14-15). Et ce que révèle la suite de l’histoire, c’est que cette élévation se produit sur la croix… Voici que certaines de nos certitudes les plus confortables volent en éclats, entrent en crise. Mais devrions-nous nous en étonner, nous qui avons lu dans l’épître aux Hébreux que la Parole de Dieu est “plus tranchante qu’aucun glaive à double tranchant. Elle pénètre jusqu’à la division de l’âme et de l’esprit…” (Hb 4,12) ? Je vous l’avais dit : la trousse de secours est utile parce qu’on ne va pas s’en sortir indemnes.

La providence, la croix… Et puis la foi. La foi pas comme un catéchisme qu’on annone ou récite avec plus ou moins de conviction. Pas comme un vague souvenir, bon ou mauvais, de doctrines dont on nous avait revêtus à l’école du dimanche et qui ont été lustrées par le temps, usées par les lessives et les saisons. Non, la foi comme une rencontre qui se produit dans ma vie. Comme une rencontre amoureuse. Comme un événement qui survient sans qu’on l’ait prévu. Et qui chaque jour est appelé à être actualisé, ravivé. La foi inédite et inouïe, étonnante, qui fait trouver ou retrouver en soi des ressources insoupçonnées. Comme un combat, tel celui qu’a livré Jacob au gué du Jabbok. Ou comme un soulagement, tel celui qu’éprouve le paralysé qui remarche, l’aveugle qui voit, du possédé dont les tourments s’arrêtent. Oh, je ne prétends pas que les guérisons soient définitives, qu’on soit une fois pour toutes tirés d’affaire et que la crise soit derrière nous. D’ailleurs, avez-vous remarqué que les évangiles racontent des guérisons mais ne nous disent pas ce qui s’est passé bien après dans la vie de celles et ceux que Jésus a rencontrés. On se doute bien que tout n’est pas devenu rose à partir de ce moment. Mais on subodore que cette rencontre a été déterminante dans la suite de leur existence. Quelque chose s’est produit alors, dans quoi ils et elles ont pu puiser et trouver de l’espérance. “Cette espérance, nous la possédons comme une ancre de l’âme, sûre et solide ; elle pénètre au delà du voile” (Hb 6, 19).

“Qui nous séparera de l’amour du Christ ? La détresse, l’angoisse ; la persécution, la faim, le dénuement, le danger, le glaive ? […] j’en ai l’assurance : ni la mort ni la vie, ni les anges ni les dominations, ni le présent ni l’avenir, ni les puissances, ni les forces des hauteurs ni celles des profondeurs, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ.” La liste des tribulations réelles ou des tourments possibles que dresse Paul, chacun peut l’adapter en fonction de ce qu’il traverse, et nous pouvons tous l’allonger : des épreuves personnelles à la crise de civilisation, rien de plus facile que d’ajouter à cette énumération toutes sortes de raisons de douter ou de baisser les bras. Or, permettez-moi d’insister sur ce point : Paul ne dit jamais qu’il n’y a pas de raisons de douter ou de baisser les bras, qu’il faudrait serrer ses petits poings et qu’on va s’en sortir parce qu’on est les plus forts ; l’apôtre n’est pas l’entraîneur d’une équipe sportive qui galvanise ou remotive ses joueurs. Au contraire, il mentionne ces raisons de douter ou de baisser les bras, il les identifie et nous invite à en faire de même. Mais il ajoute que, aussi fortes que soient ces raisons, aussi infranchissables que paraissent ces obstacles, ils n’auront pas le dernier mot. Les sujets d’angoisse ne vont pas disparaître comme par magie, mais nous croyons que Dieu ne nous abandonne pas, qu’il nous accompagne et nous soutient. C’est pour cela que nous nous sentons adoptés par lui, que nous nous disons ses fils et ses filles. Citons Calvin, qui exprime cette assurance dans le contexte de la controverse interconfessionnelle de son temps : “il ne nous faut point craindre que la continuelle durée des maux, si longue qu’elle puisse être, efface la certitude et la fermeté de notre adoption. Et ainsi nous voyons que ceci contredit clairement ces scolastiques brouillons qui gazouillent que personne n’est certain de la persévérance finale, si ce n’est par le moyen d’une révélation spéciale, laquelle, selon leur dire, est extrêmement rare. C’est là une affirmation qui anéantit totalement la foi, qui certes n’est point si elle ne s’étend jusqu’à la mort, voire même après la mort. Mais au contraire, il faut que nous soyons assurés que celui qui a commencé en nous la bonne œuvre la parfera jusqu’au jour du Seigneur Jésus.” (Commentaire sur Rm 8, 38).

La providence, la croix et la foi.

  • La providence qui n’est pas un superpouvoir mais une raison d’espérer malgré tout, une raison solidement chevillée en nous.
  • La croix qui nous dit la proximité de Dieu en son Fils, venu non tout régler comme par enchantement, mais habiter l’humaine condition et nous en redire la beauté.
  • La foi qui nous fait rencontrer celui qui vient à nous et nous met en chemin vers lui, vers les autres et peut-être aussi vers nous-mêmes.

Trois mots clés pour une théologie de poche. Parce que quand on est en marche, mieux vaut ne pas s’encombrer ou se charger inutilement. Or, chrétiens nous le sommes non pas d’abord parce que nous avons une doctrine bétonnée et la certitude d’avoir raison contre tous ceux qui pensent ou croient différemment, ou contre ceux qui doutent, ou ne croient pas. Mais nous le sommes parce qu’en chemin, des pieds à la tête. Que nous marchions ou que nous méditions, nous sommes frères et sœurs de celui qui n’a pas d’endroit où reposer sa tête. Nous sommes “étrangers et voyageurs sur la terre”, comme le dit l’épître aux Hébreux (11, 13).

Finalement, peut-être même que pour la foi, traverser la crise c’est… normal.

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Lecture de la Bible

Romains 8:18-39

J'estime que les souffrances du temps présent ne sauraient être comparées à la gloire à venir qui sera révélée pour nous.
19 Aussi la création attend-elle avec un ardent désir la révélation des fils de Dieu.
20 Car la création a été soumise à la vanité-non de son gré, mais à cause de celui qui l’y a soumise- 21 avec l’espérance qu’elle aussi sera affranchie de la servitude de la corruption, pour avoir part à la liberté de la gloire des enfants de Dieu.
22 Or, nous savons que, jusqu’à ce jour, la création tout entière soupire et souffre les douleurs de l’enfantement.
23 Et ce n’est pas elle seulement mais nous aussi, qui avons les prémices de l’Esprit nous soupirons en nous-mêmes, en attendant l’adoption, la rédemption de notre corps.
24 Car c’est en espérance que nous sommes sauvés. Or, l’espérance qu’on voit n’est plus espérance: ce qu’on voit, peut-on l’espérer encore?
25 Mais si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l’attendons avec persévérance.

26 De même aussi l’Esprit nous aide dans notre faiblesse, car nous ne savons pas ce qu’il convient de demander dans nos prières. Mais l’Esprit lui-même intercède par des soupirs inexprimables;
27 et celui qui sonde les coeurs connaît la pensée de l’Esprit, parce que c’est selon Dieu qu’il intercède en faveur des saints.
28 Nous savons, du reste, que toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu, de ceux qui sont appelés selon son dessein.

29 Car ceux qu’il a connus d’avance, il les a aussi prédestinés à être semblables à l’image de son Fils, afin que son Fils soit le premier-né de plusieurs frères.
30 Et ceux qu’il a prédestinés, il les a aussi appelés; et ceux qu’il a appelés, il les a aussi justifiés; et ceux qu’il a justifiés, il les a aussi glorifiés.

31 Que dirons-nous donc à l’égard de ces choses?
Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous?
32 Lui qui n’a point épargné son propre Fils,
mais qui l’a livré pour nous tous,
comment ne nous donnera-t-il pas aussi toutes choses avec lui?
33 Qui accusera les élus de Dieu?
C’est Dieu qui justifie!
34 Qui les condamnera?
Christ est mort; bien plus, il est ressuscité, il est à la droite de Dieu, et il intercède pour nous!
35 Qui nous séparera de l’amour de Christ?
Sera-ce la tribulation, ou l’angoisse, ou la persécution, ou la faim, ou la nudité, ou le péril, ou l’épée? 36 selon qu’il est écrit: C’est à cause de toi qu’on nous met à mort tout le jour, Qu’on nous regarde comme des brebis destinées à la boucherie.
37 Mais dans toutes ces choses nous sommes plus que vainqueurs par celui qui nous a aimés.
38 Car j’ai l’assurance que ni la mort ni la vie, ni les anges ni les dominations, ni les choses présentes ni les choses à venir, 39 ni les puissances, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ notre Seigneur.

Hébreux 4:12 ; 6:19 ; 11:13

4:12 Car la parole de Dieu est vivante et efficace, plus tranchante qu’une épée quelconque à deux tranchants, pénétrante jusqu’à partager âme et esprit, jointures et moelles; elle juge les sentiments et les pensées du coeur.

6:19 Cette espérance, nous la possédons comme une ancre de l’âme, sûre et solide; elle pénètre au-delà du voile,

13 C’est dans la foi qu’ils sont tous morts, sans avoir obtenu les choses promises; mais ils les ont vues et saluées de loin, reconnaissant qu’ils’ils étaient étrangers et voyageurs sur la terre.

 

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