Le chrétien et la politique - Un Christianisme Social

Amos 5:21-24 , Matthieu 25:35ss , 1 Jean 4:20-21

Culte du 17 février 2008
Prédication de pasteur Laurent Gagnebin

( Ps 8; Matthieu 26, 36-38; Première Epître de Jean, 3, 17 à 18)

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Culte du 17 février 2008 à l'Oratoire du Louvre
pasteur Laurent Gagnebin

Quand on parle de christianisme social dans le cadre du protestantisme un nom doit être immédiatement cité celui du pasteur Tommy Fallot qui en 1878 prononce onze prédications consacrées au Notre Père et qui apporte pour la première fois dans le protestantisme français un fondement à un christianisme social. On peut rappeler que le pasteur Marc Boegner a consacré sa thèse de doctorat en théologie à Tommy Fallot, sa vie, sa pensée et son oeuvre. Le mouvement du christianisme social en tant que tel date de 1888 sous cette appellation mais il existait déjà précédemment avec un autre intitulé.

En 1896 le pasteur Tommy Fallot, pasteur de la paroisse de la Chapelle du Nord à Paris écrit un livre au titre significatif : Qu'est-ce qu'une Église ? Un chapitre de christianisme social. Tommy Fallot, un père fondateur.

Et puis, deuxième génération, il faut là citer trois noms d'abord Charles Gide, l'oncle d'André Gide, professeur d'économie politique au collège de France, à l'origine du mouvement coopératif, qui vivra surtout dans le sud de la France et qui milite avec des responsabilités diverses pendant cinquante ans au mouvement du christianisme social puis deux noms de pasteurs : Élie Gounelle et Wilfred Monod tous deux issus du méthodisme c'est-à-dire de cette mouvance du protestantisme de cette Église même fondée par John Wesley au 18e siècle et qui demande que notre vie de prière soit structurée, construite et non pas abandonnée aux désirs et aux oraisons libres. Wilfred Monod a été pasteur à l'Oratoire, de 1907 à 1938 après avoir été pasteur à Condé sur Noireau à Rouen, et quand je dis Condé sur Noireau, j'insiste, dans le Calvados parce que c'est là, devant les ravages terribles de l'alcoolisme et les misères qu'il entraîne que Wilfred Monod reçoit l'élan pour s'orienter vers un christianisme social. Il sera professeur de théologie pratique à la faculté de théologie protestante de Paris.

Que veut ce christianisme social dans l'horizon protestant ? Il veut la reconnaissance des implications de l'incarnation. A savoir la prédication d'un Évangile intégral tout à la fois spirituel et social: il faut tenir les deux bouts de la chaîne ; il n'y a pas de christianisme vrai qui ne soit en même temps spirituel et social. Et Wilfred Monod aimait à dire que l'expression de « christianisme social » est en fait un pléonasme parce que le christianisme social est un christianisme spirituel porté jusqu'au bout de lui-même et connaissant son incandescence. Christianisme tout court disait Wilfred Monod.

Deux entreprises créées par Wilfred Monod illustrent ces deux dimensions du christianisme, spirituelle et sociale. D'abord en 1911 la création d'un centre social au milieu du quartier des Halles, alors tout à fait déshérité : « la Clairière ». En 1923, avec son fils Théodore, Wilfred Monod crée « les Veilleurs » cette communauté qui est toujours en augmentation et en progression aujourd'hui et qui représentait ce qu'il appelait un tiers-ordre protestant rassemblant des fidèles et des pasteurs sous l'égide d'une règle pour une vie spirituelle structurée. Il y avait là comme disait Wilfred Monod une confrérie et nous retrouvons les échos du méthodisme.

Puis Wilfred Monod sera le pionnier de l'oecuménisme en 1925, il participe à la conférence internationale oecuménique de Stockholm sous l'égide de l'évêque protestant Nathan Söderblom et puis en 1927 à celle de Lausanne.

Mais il faut bien comprendre que pour Monod, christianisme social et oecuménisme sont un seul et même combat parce qu'on estime que si les croyances, que si les doctrines, que si les dogmes divisent et séparent les Églises des actions concrètes, pratiques, sociales peuvent rassembler tous les chrétiens quelle que soit leur Église et même tous les hommes de bonne volonté.

Ce message là est adossé à la grande prédication des prophètes qui ont toujours affirmé quelle que soit leur implantation, quel que soit le siècle où ils ont prophétisé que la piété, que la cérémonie religieuse, que les cultes, les sacrifices ne sont rien s'ils ne sont pas accompagnés de l'amour du prochain dans sa dimension individuelle, collective, sociale. Et on trouve ce message aussi bien chez Ésaïe le beau chapitre 58, que chez Osée, que chez Michée, Jérémie, Joël, Zacharie et plus particulièrement au chapitre 5, Amos où nous entendions tout à l'heure ces paroles de l'Éternel : « je ne peux plus sentir vos cérémonies religieuses... mais que le droit coule comme l'eau et la justice comme un torrent qui ne tarit pas ! ».

Quels peuvent être les fondements d'un christianisme toujours à la fois spirituel et social d'après ces témoins de la première heure ? On peut en repérer six principaux.

- D'abord il y a cette référence au sommaire de la loi c'est-à-dire l'amour de Dieu inséparable de l'amour du prochain. Dans le chapitre 12 de l'évangile de Marc il y a ce passage très important où un homme de loi interroge Jésus et lui demande quel est le commandement le plus important, le plus grand et Jésus donne le sommaire de la Loi: Aimer Dieu, aimer son prochain et cet homme de la Loi va reprendre ce sommaire en ajoutant ceci : C'est beaucoup mieux que de présenter à Dieu des animaux qu'on brûle sur l'autel et de lui offrir toutes sortes de sacrifices.

- Deuxième donnée, la divinité et l'humanité de Jésus, il y a là comme deux pôles qui nous invitent à un service divin, le culte et à un service humain, l'amour du prochain.

- Troisième point, le credo et le programme. Les témoins du christianisme social disaient les chrétiens, les croyants ont un credo mais trop souvent ils n'ont pas de programme. Les hommes politiques ont un programme, mais ils n'ont pas de credo. Il faut réconcilier les deux parce que des croyances sans conséquence dans notre vie quotidienne, personnelle, familiale, sociale ne sont pas une véritable foi. Croire c'est agir, c'est se lancer sur les chemins de la sanctification dont aimait parler Calvin et la tradition réformée après lui à savoir que portés par la grâce nous devons produire des fruits de justice et des oeuvres.

- Quatrièmement et ce sera le sujet de ma prochaine prédication : Le messie et le messianisme. On aimait à dire alors : « les chrétiens ont un messie mais ils ont perdu le sens du messianisme ; les socialistes, athées, les révolutionnaires ont un messianisme mais ils n'ont plus de messie. » Il faut là encore réunir les deux.

- Cinquième point, peut-être le plus important, l'oraison dominicale, la prière que Jésus nous a transmise. Elle est construite selon un plan tout à fait traditionnel chez les juifs, qu'on retrouve d'ailleurs dans le décalogue.

Les premières requêtes concernent Dieu, notre père et les dernières requêtes concernent l'être humain et les premières requêtes qui concernent Dieu commencent par « Notre Père » et les premières requêtes qui concernent l'être humain commencent par « notre pain » ce qui fait que le véritable titre de cette prière n'est pas le « Notre Père » qui est déjà presque une aliénation religieuse uniquement un christianisme spirituel mais le véritable titre devrait être le « Notre Père, notre pain ».
Nous allons redire ensemble le « Notre Père, notre pain ». Les théologiens se jettent en général sur ce « notre pain » pour dire immédiatement que c'est le pain spirituel, celui de la parole de Dieu... Non, il s'agit du pain quotidien, du pain matériel dont il est question sans cesse dans les évangiles et Wilfred Monod a accordé à la cène une place centrale parce qu'il y voit précisément une double communion, communion verticale avec Dieu, communion horizontale avec les autres où l'on nous demande de partager notre pain.
Il est assez étrange de voir que les récits de la multiplication des pains dans les évangiles et ceux de la cène sont structurés dans leur introduction exactement de la même manière. Donc il y a là un parallélisme il y a là pour les auteurs des évangiles une symétrie dans les deux cas, pour la cène comme pour les multiplications des pains on nous dit que Jésus rend grâces, qu'il prend, qu'il rompt et qu'il distribue. Cela signifie que chaque cène doit être une multiplication des pains et que chaque multiplication des pains à sa manière est une cène.
Au coeur du culte chrétien, ce souci de l'autre est si profondément inscrit à travers la cène que le repas du Seigneur n'aurait plus aucun sens s'il n'était cautionné au moins dans le coeur de quelques uns par un amour sans frontière qui exige que nous partagions notre pain et que nous réclamions des réformes sociales, économiques, culturelles susceptibles de permettre une meilleure répartition de nos biens sur cette terre. C'est le pasteur Vassaux qui me signalait un jour une chose extrêmement intéressante que chaque fois qu'on célébrait la cène, le pasteur Wilfred Monod faisait en même temps donner un repas aux pauvres du quartier des Halles.

- Et puis, dernier point, il y a le Père, notre Père mais cette paternité de Dieu pour nous entraîne à une solidarité, entraîne à une fraternité. S'il y a notre Père c'est qu'il y a et qu'il doit y avoir des frères et des soeurs. Et là, je relis pour conclure cette deuxième étape cette affirmation que nous entendions tout à l'heure dans la première épître de Jean au chapitre 4 : « Voici donc le commandement que le Christ nous a donné : Celui qui aime Dieu doit aussi aimer son frère. »

Où est le Christ ? C'est une question que nous nous posons souvent, où est le Christ aujourd'hui ? Où le rencontrer ? Comment le reconnaître ? Rappelez vous ce récit qui vient conclure quasiment l'Évangile de Jean, l'histoire de Thomas qui doute et qui ne croit au Christ ressuscité qu'une fois qu'il a mis ses doigts dans les plaies du crucifié. C'est comme crucifié que le Christ ressuscite. Partout où il y a des croix, partout où il y a des victimes de l'injustice le Christ est là qui nous appelle au secours.

Sur le chemin de Damas, d'après les actes des apôtres, Paul - et c'est le récit de sa conversion - entend la voix de Jésus qui lui dit : « Saül, Saül pourquoi me persécutes-tu ? ». Or, il persécute des êtres humains, des hommes, des femmes, chrétiens, croyants qu'il fait arrêter, jeter en prison et peut-être même condamner à mort.

Et puis il y a ce texte magnifique que nous relisions tout à l'heure Matthieu 25, la parabole du jugement dernier: « ...chaque fois que vous avez fait ceci ou que vous ne l'avez pas fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait... ». Quelle actualité de cette page !

Le directeur du Centre d'Action Sociale Protestant (CASP) Sylvain Cuzent aime à dire que cette page est fondatrice dans ses combats qu'elle est emblématique pour les nôtres.

« ...J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger... ». 24 000 personnes meurent chaque jour de misère et de malnutrition dans le monde.
« ...J'ai eu soif et vous m'avez donné à boire... » Le grand drame de l'eau qui est un des drames futurs qui attend notre planète et de l'eau potable.
« ...J'étais étranger et vous m'avez accueilli... » il faut se réjouir que la Fédération Protestante de France ait récemment publié une déclaration insistant sur les mesures envisagées dans notre pays qui risquent de fragiliser encore des milliers de familles déjà en difficultés. Et cette déclaration signée par la Fédération Protestante de France est aussi signée par le CASP, par la CIMADE, par l'Armée du Salut qui n'a rien de gauchiste, par la Mission Populaire Évangélique de France.
« ...J'étais nu et vous m'avez vêtu... » Plus d'un milliard de taudis sur la terre, 100 000 sans abris dans notre pays dont 30 % pourtant ont un emploi. "
« ...J'étais malade... » le grand problème des hôpitaux, des pandémies. "
« ...J'étais en prison et vous m'avez visité... » notre pays est sans cesse dénoncé pour les conditions de ces prisons dans des rapports français comme étrangers, conditions que l'on désigne comme inhumaines et dégradantes.

Actualité de cette page ! Mais j'ai envie de dire « actualité hélas ! » Cela fait deux mille ans que cela dure ! Et nous le savons bien aujourd'hui, ces problèmes là sont beaucoup plus complexes, démesurés, le plus souvent ils nous dépassent et il serait trop facile dans une prédication de parler avec des gestes oratoires et de vous accabler. Je ne veux pas que vous sortiez de ce culte accablés mais au contraire prêts pour des combats même si souvent nous nous sentons complices et nous sommes un peu honteux.

Voyez-vous, Jésus, le Jésus de la parabole du bon Samaritain, nous pouvons le reconnaître dans le blessé du chemin mais aussi dans le bon Samaritain. C'est Jésus qui conclut cette parabole en disant : « ...Va et toi fais de même... » Il nous rappelle sans cesse dans l'Évangile quelque chose d'encourageant, quelque chose qui nous transporte, notre vocation créatrice, notre vocation transfiguratrice du mal en bien. Le président de notre conseil presbytéral de l'Oratoire, Philippe Gaudin, le jour de l'installation ici même du pasteur Marc Pernot citait en s'en étonnant cette parole de Jésus d'après l'évangile de Jean « Jésus dit : Celui qui croît en moi fera lui aussi les oeuvres que je fais, il en fera même de plus grande » Et bien voyez-vous si cette parole n'était pas prononcé par Jésus d'après l'évangile de Jean et que ce soit l'un d'entre nous qui dise cela - nous ferons des oeuvres plus grandes que Jésus - on dirait qu'il blasphème et qu'il est hérétique.

  • Alors, honneur et reconnaissance aux compagnons d'Emmaüs et au fondateur l'abbé Pierre.
  • Honneur et reconnaissance à l'Armée du Salut et à son fondateur William Booth, lui aussi méthodiste.
  • Honneur et reconnaissance aux Restos du Coeur et à leur fondateur Coluche associé alors, et on l'oublie, à l'abbé Pierre.
  • Honneur et reconnaissance à tous les centres d'actions sociales, à tous les diaconats, à tous les conseils d'Entraide de France et de Navarre de notre paroisse et des autres paroisses parce qu'il sont le coeur rayonnant et ardent de notre vie paroissiale et sans ce coeur là notre prédication serait lettre morte.

Revenons à Matthieu 25. Wilfred Monod consacrait à cette parabole du jugement dernier une prédication ici même dans cette chaire en 1911 et il y écrivait ceci qui sera la conclusion de notre prédication : " Aux yeux de l'Éternel, à l'heure décisive des comptes à rendre :

  • mieux vaudrait avoir vécu sans religion
    que d'avoir vécu sans amour.
  • Mieux vaudrait avoir servi Jésus-Christ sans le nommer
    que d'avoir nommer Jésus-Christ sans le servir. "

Amen

Lecture de la Bible

Amos 5. 21-24

Je déteste vos pèlerinages, je ne veux plus les voir dit l'Éternel.
Je ne peux plus sentir vos cérémonies religieuses ni les sacrifices que vous venez me présenter.
Je n'éprouve aucun plaisir à vos offrandes, je ne regarde même pas les veaux gras que vous m'offrez en sacrifice.
Cessez de crier vos cantiques à mes oreilles !
Je ne veux plus entendre le son de vos harpes !
Laissez plutôt libre cours au droit !
Que la justice puisse couler comme un torrent intarissable !

Matthieu 25. 35-45

J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger,
j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire,
j'étais étranger et vous m'avez accueilli chez vous,
j'étais nu et vous m'avez habillé,
j'étais malade et vous avez pris soin de moi,
j'étais en prison et vous êtes venus me voir.
Les justes lui répondront alors :
« Seigneur quand t'avons-nous vu affamé et t'avons-nous donné à mangé
t'avons-nous vu assoiffé et t'avons-nous donné à boire
quand t'avons-nous vu étranger et t'avons-nous accueilli chez nous ou
nu et t'avons-nous habillé ?
Quand t'avons-nous vu malade et en prison et sommes-nous allés te voir ?
Le roi leur répondra, je vous le déclare, c'est la vérité :
Toutes les fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait !
...Toutes les fois que vous ne l'avez pas fait à l'un de ces plus petits vous ne me l'avez pas fait à moi non plus.

1 Jean 4.20 et 21

Si quelqu'un dit : « J'aime Dieu ! » et qu'il haïsse son frère c'est un menteur !
En effet, il ne peut pas aimer Dieu qu'il ne voit pas s'il n'aime pas son frère qu'il voit.
Voici donc le commandement que le Christ nous a donné :
Celui qui aime Dieu doit aussi aimer son frère.

 

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