Transmission et bénédiction

Genèse 48:1-22

Culte du 17 février 2019
Prédication de Florence Taubmann

Vidéo de la partie centrale du culte

Souvenons-nous de l’histoire de Joseph, fils de Jacob vendu par ses frères et qui, parvenu en Egypte, devint ministre de Pharaon grâce à son charisme d’interprète des songes. Cela lui permit de sauver l’Egypte de la famine, ainsi que les peuples alentours et sa propre famille, car c’est toute la région qui était touchée par la sécheresse. Après de multiples rebondissements, toute la famille de Joseph finit par descendre en Egypte et s’y installer, dans la région de Goshen, où il y avait suffisamment de pâturages pour les troupeaux.

Mais une question va se poser : les hébreux vont-ils s’installer durablement en Egypte, où le Pharaon de l’époque les accueille favorablement ? Ou bien n’est – ce qu’une résidence provisoire, liée aux circonstances de la sécheresse et de la famine ? Joseph semble pencher pour la première solution. Il est devenu à moitié égyptien, il a même reçu un nom égyptien, il a épousé Osnath, fille d’un prêtre égyptien, dont il a eu deux fils. Cependant il a donné à ses fils deux noms hébraïques, Manassé – dont la racine signifie l’oubli, et Ephraïm, dont la racine signifie le fruit, la fructification. Donc Joseph se réjouit d’avoir retrouvé son père et réuni toute sa famille autour de lui dans son pays d’exil qui est aussi le pays de sa réussite. De plus il l’interprète comme un don de Dieu qui « a transformé en bien le mal que ses frères ont voulu lui faire » afin qu’il puisse sauver un peuple nombreux.

Cependant Jacob, pour sa part, semble penser différemment. Dès son arrivée il a fait promettre à son fils Joseph que le moment venu, il l’enterrerait avec ses pères, au pays de Canaan. On a donc deux visions qui semblent différentes, sinon contradictoires. Pour Joseph on peut être hébreu en diaspora, Dieu n’abandonne aucun de ses enfants et les soutient là où ils sont. Comme on l’a vu, Il a même un plan de salut qui passe par l’exil. Pour Jacob, l’alliance qui s’est transmise depuis Abraham est liée à la promesse d’une terre qu’il est impossible d’oublier et d’abandonner. Que transmettre à ses enfants quand on sent la mort venir ? Jacob sent ses forces l’abandonner et il lui importe maintenant de transmettre son héritage.

L’héritage n’est pas seulement une question de biens matériels, mais aussi, et surtout, une affaire d’orientation spirituelle. Car la conscience d’être mortel, et que le terme de la vie est proche, oblige et permet de se recentrer sur l’essentiel, sur le sens de l’existence, et sur l’urgence de transmettre à qui de droit ce qui lui revient. C’est par des bénédictions que Jacob va transmettre ce qu’il pense devoir transmettre, d’abord à ses petits-fils, puis ensuite à ses fils. Dans notre récit, nous voyons que Jacob s’approprie les fils de son fils Joseph. Il l’exprime clairement en les mettant au même niveau que ses fils aînés Ruben et Siméon. Pourquoi cela ? Est-ce juste ou injuste ? Est-ce une manière pour Jacob de réparer les effets de l’exil en instituant ses petits-fils comme héritiers directs ? Est-ce une méfiance vis-à-vis de Joseph l’homme de la diaspora ? Lui serait-il devenu trop étranger ?

Cela nous pose à tous la question des structures de la parenté. Qui a autorité sur les enfants ? Quels sont le rôle et la place des grands-parents, mais aussi des oncles et tantes ? Comment se joue la transmission entre les générations, à l’heure où 4 générations vivent en même temps, et même parfois 5 ?

Comment nous-mêmes vivons-nous ces questions ? Comment les parents considèrent-ils l’intervention de leurs propres parents dans l’éducation de leurs enfants ? S’agit-il pour les grands-parents d’un droit, d’un devoir, ou bien d’une ingérence insupportable ? Les réponses à ces questions seront certainement différentes selon les époques et les sociétés, selon la manière dont on considère la famille. De plus, nous voyons que Jacob va inverser les bénédictions entre Ephraïm et Manassé sous l’oeil mécontent de Joseph. Il devrait bénir de la main droite l’aîné de ses petits-fils, Manassé, et de sa main gauche Ephraïm, qui est le cadet. Il va faire l’inverse. Ceci semble reproduire une situation déjà vécue, quoique de manière différente. Jacob n’avait-il pas obtenu la bénédiction de l’aîné au détriment d’Esaü en profitant de la mauvaise vue de son père Isaac ? Mais si Jacob lui-même a la vue basse, il sait ce qu’il fait et c’est ce qu’il rétorque à Joseph mécontent : Ephraïm sera plus grand que Manassé. Si l’on se réfère à l’étymologie de leurs noms, c’est peut-être que Manassé, qui signifie l’oubli, est forcément plus tourné vers le passé, tandis qu’Ephraïm – le fruit, la fécondité, est tourné vers l’avenir. Mais n’est-il pas nécessaire d’oublier la souffrance et les épreuves pour pouvoir avancer et fructifier ? Il ne saurait y avoir d’Ephraïm sans Manassé. Chacun joue son rôle.

En tout cas les tribus d’Ephraïm et Manassé formeront, avec 8 autres tribus, le royaume du Nord, Israël, tandis que le royaume du Sud sera composé des tribus de Juda et de Benjamin. On se retrouve donc toujours avec cette réalité biblique que la vocation personnelle donnée par Dieu ne respecte pas forcément les lois naturelles ou coutumières. Ainsi le second a souvent un rôle qui semble prépondérant par rapport à l’aîné. On le verra aussi au ch suivant de la Genèse, quand Jacob bénira ses propres fils. C’est Juda qui portera le sceptre royal, et c’est Joseph qui sera appelé chef de ses frères, et non Ruben, l’aîné de toute la fratrie.

La question qui se pose alors, depuis Caïn et Abel, c’est celle de la rivalité. C’est la grande question, l’un des problèmes fondamentaux de l’anthropologie et de la psychologie : comment organiser les relations humaines et sociales pour que la rivalité et la jalousie n’exercent pas leur pouvoir destructeur ? La réponse de Jacob, c’est, au-delà de la distinction qu’il fait entre les deux, de les associer dans la bénédiction. « Je prie le Dieu devant qui mon grand-père Abraham et mon père Isaac ont toujours vécu, le Dieu qui a pris soin de moi depuis toujours, l'ange qui m'a délivré de tout mal : je lui demande de bénir ces garçons. Que grâce à eux, mon nom survive, comme ceux de mon grand-père Abraham et de mon père Isaac ! Qu'ils aient de très nombreux descendants partout dans le pays ! » Et il ajoute : « Les Israélites se serviront de vos noms pour prononcer des bénédictions. Ils diront : « Que Dieu te traite avec la bonté qu'il a montrée à Éphraïm et Manassé ! »

Autrement dit, Jacob associe Ephraïm et Manassé au regard du passé, au regard de la vocation et de la bénédiction d’Abraham et d’Isaac, dont il sont héritiers, mais également au regard de l’avenir, puisqu’ensemble ils seront eux-mêmes signes de bénédiction. Ils seront responsables de la bénédiction pour les générations à venir.

A travers les bénédictions qu’il exprime Jacob est en train de fonder l’unité et l’avenir d’un peuple. Ce qu’il nous dit donc, c’est que nous ne pouvons et nous ne pourrons sortir de nos histoires de rivalité qu’en nous plaçant ensemble sous la bénédiction de Dieu, et qu’en nous situant, ensemble et de manière collégiale, communautaire, collective, dans l’héritage de ceux qui nous ont précédés et dans la responsabilité vis-à-vis de ceux qui nous suivront. Seule cette unité permet de briser le pouvoir mortifère des rivalités et de la jalousie. Autrement, c’est chacun pour soi, et c’est la victoire de la passion d’amour-propre qui l’emporte. Quelle responsabilité confier à nos enfants et à ceux qui nous suivent ? Tous nous désirons transmettre le meilleur à nos descendants. Pour Jacob le meilleur c’est l’alliance et cette alliance est liée à une terre. C’est donc cela qu’il veut transmettre. Alors qu’il se sent proche de la mort, et que cela se passera en Egypte, Jacob réaffirme l’alliance que Dieu a conclue avec Abraham et sa postérité, et qui concerne non seulement la constitution d’un peuple mais également le lieu d’existence de ce peuple : « Voici je vais mourir. Dieu sera avec vous et il vous ramènera au pays de vos pères ».

Par conséquent non seulement Jacob va demander que son corps soit ramené dans le tombeau de ses pères à Mamré, mais il annonce que ses descendants retourneront au pays des pères. Le pays des pères n’est donc pas seulement une terre de passage, ou un lieu du passé et de la mort mais un lieu pour l’avenir et la vie. Et c’est Dieu qui va faire cela. Alors à partir du moment où Jacob inscrit ce retour comme une espérance, il signifie aussi qu’il est impossible de s’installer durablement en exil, en Egypte.
Pourtant on l’a dit, il semble que Joseph, tout en restant lui-même, ait pensé différemment. Du moins jusqu’au moment où il demandera aussi qu’on transporte ses ossements en Canaan. Cette problématique est intéressante, car elle nous concerne tous aujourd’hui, notamment lorsque nous vivons dans un autre pays que celui de notre naissance et de nos pères. Quelle responsabilité confions-nous à nos enfants ?

Rester là où nous vivons, s’y enraciner et y trouver le sens spirituel, existentiel, social d’une nouvelle existence …. Ou bien préparer un retour au pays ? Et pour quelles raisons ? Pour quelle mission ? Ce ne peut être seulement par nostalgie, ou pour apaiser les douleurs d’un exil qui a été mal vécu. Car un tel retour serait orienté vers le passé et la mort. Or le retour au pays ne pourra être fructueux, que s’il se fonde sur une vocation et une mission pour la vie. Vocation et mission donneront la force de vivre un retour qui jamais n’est facile. Il y a toujours une mer rouge et un désert à traverser. (exemple des kanaks). Nous pouvons également interpréter de manière symbolique cette question de retour ou de non-retour que nous posons à nos enfants et à nos descendants. La terre de Jacob-Israël peut être comprise autrement que dans un sens géographique.

Ce peut être nos anciens idéaux, nos espérances d’autrefois, ou encore les traditions que nous avons reçues de ceux qui nous ont précédés, les savoir-faire, les modes de vie, les métiers. En tout cas un monde que nous avons dû plus ou moins quitter, quelquefois par force, quelquefois par choix, par esprit d’aventure…

Certains d’entre nous, comme Joseph, s’adapteront très bien aux nouveaux contextes et défis. Ils inscriront leurs enfants dans cette dynamique d’adaptation…. D’autres, comme Jacob, seront plus soucieux de la transmission d’un héritage et compteront sur leurs descendants pour en reprendre la responsabilité…. Mais ce qui reste essentiel, c’est que, quelle que soit la sensibilité ou l’orientation de chacun – plus vers Jacob ou plus vers Joseph, tous portent la même bénédiction, celle qui vient d’Abraham, celle qui devra être transmise aux générations futures. Tous forment un peuple.
Dieu bénit Jacob, il bénit Joseph, il bénit Ephraïm et Manassé.

Ce que nous apprenons de fondamental dans notre récit et dans toute l’histoire de Joseph, c’est que Dieu ne nous abandonne jamais, quel que soit le lieu où nous résidons, ici ou ailleurs, sur la terre promise, ou en exil. Il nous invite simplement à vivre de sa Vie à Lui, à faire rayonner sa présence et son amour au milieu de ceux avec lesquels nous demeurons. Car en tout temps, en tout lieu, il est Celui qui transforme en bien le mal dont nous souffrons ou dont nous avons souffert.

Amen !

Lecture de la Bible

Genèse 48 1 Après ces événements, l'on vint dire à Joseph : Voici que ton père est malade. Il prit alors avec lui ses deux fils, Manassé et Éphraïm. 2 On l'annonça à Jacob et on lui dit : Voilà ton fils Joseph qui vient vers toi. Israël rassembla ses forces et s'assit sur son lit. 3 Jacob dit à Joseph : Le Dieu Tout-Puissant m'est apparu à Louz, dans le pays de Canaan, et il m'a béni. 4 Il m'a dit : Me voici ! Je te rends fécond ; je te multiplierai et je ferai de toi une foule de peuples ; je donnerai ce pays à ta descendance après toi, en possession perpétuelle. 5 Maintenant, les deux fils qui te sont nés au pays d'Égypte, avant mon arrivée vers toi en Égypte, seront à moi ; Éphraïm et Manassé seront à moi, comme Ruben et Siméon. 6 Mais les enfants que tu as engendrés après eux seront à toi ; ils seront désignés sous le nom de leurs frères dans leur héritage. 7 A mon arrivée de Paddân, Rachel mourut près de moi pendant le voyage de Canaan, à quelque distance d'Éphrata ; et c'est là que je l'ai ensevelie, sur le chemin d'Éphrata, qui est Bethléhem. 8 Israël regarda les fils de Joseph et dit : Qui sont ceux-ci ? 9 Joseph répondit à son père : Ce sont mes fils, que Dieu m'a donnés ici. Israël dit : Je t'en prie, fais-les avancer vers moi, pour que je les bénisse. 10 — Les yeux d'Israël étaient appesantis par la vieillesse ; il ne pouvait plus voir. — Joseph les fit approcher de lui, et Israël leur donna un baiser et les embrassa. 11 Israël dit à Joseph : Je ne pensais pas revoir ton visage, et voici que Dieu me fait voir même ta descendance ! 12 Joseph les retira des genoux de son père et se prosterna face contre terre. 13 Puis Joseph les prit tous deux, Éphraïm par la main droite à la gauche d'Israël, et Manassé par la main gauche à la droite d'Israël, et il les fit approcher de lui. 14 Israël tendit sa main droite et la posa sur la tête d'Éphraïm qui était le plus jeune, et (il posa) sa main gauche sur la tête de Manassé : il savait bien (ce qu'il faisait) de ses mains, bien que Manassé fût le premier-né. 15 Il bénit Joseph et dit : Que le Dieu en présence de qui ont marché mes pères Abraham et Isaac Que le Dieu qui est mon berger depuis que j'existe jusqu'à ce jour, 16 Que l'ange qui m'a racheté de tout mal bénisse ces garçons ! Qu'on les appelle de mon nom Et du nom de mes pères, Abraham et Isaac ; Qu'ils prolifèrent beaucoup au milieu du pays ! 17 Joseph vit que son père posait sa main droite sur la tête d'Éphraïm, et cela lui déplut. Il saisit la main de son père, pour l'écarter de la tête d'Éphraïm (et la diriger) sur celle de Manassé. 18 Joseph dit à son père : Pas ainsi, mon père, car celui-ci est le premier-né ; pose ta main droite sur sa tête. 19 Son père refusa et dit : Je le sais, mon fils, je le sais ; lui aussi deviendra un peuple, lui aussi sera grand ; mais son frère cadet sera plus grand que lui, et sa descendance remplira toutes les nations. 20 Il les bénit ce jour-là et dit : C'est par toi qu'Israël bénira en disant : Que Dieu te rende comme Éphraïm et comme Manassé ! C'est ainsi qu'il mit Éphraïm avant Manassé. 21 Israël dit à Joseph : Voici que je vais mourir ! Mais Dieu sera avec vous et vous fera revenir dans le pays de vos ancêtres. 22 Je te donne une part de plus qu'à tes frères, celle que j'ai prise de la main des Amoréens avec mon épée et mon arc.

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