« Tes frères ont Moïse et les prophètes pour les avertir »

Luc 16:19-31

Culte du 25 septembre 2016
Prédication de pasteur Christina Michelsen

Vidéo de la partie centrale du culte

film réalisé bénévolement par Soo-Hyun Pernot

Culte du dimanche 25 septembre 2016
prédication par la pasteur Christina Michelsen

Texte de la prédication (vidéo ci-dessous)

Le texte d’aujourd’hui, « La parabole de l’homme riche et Lazare », est inspiré d’un conte égyptien connu des contemporains de Jésus. Dans ce récit, un riche et un pauvre se retrouvent dans le royaume des morts et il est question de faire la balance respective de chacun, le pauvre est vertueux et le riche est alourdi de ses pêchés. L’un et l’autre seront jugés – et même pesés car il s’agit d’une balance - en fonction des bonnes et mauvaises actions. Lorsque Jésus s’adresse aux pharisiens et transforme ce conte en parabole, les auditeurs ont déjà une représentation en tête. Il s’agit d’un renversement des valeurs, une histoire qui marque par son exemple. Au premier abord la leçon est plutôt banale : qu’une punition attend celui qui accumule ses richesses sans se préoccuper d’autrui. Qu’il y a un abîme qui sépare riches et pauvres. Dans l’évangile la parabole va prendre un sens plus profond.

Regardons de plus près l’homme riche, dont nous ne connaissons d’ailleurs pas le nom. Il est dit qu’il est somptueusement vêtu, qu’il tient des banquets avec des repas de fêtes tous les jours. Il vit dans une grande maison avec un portail au pied duquel Lazare se tient. Il est un exemple assez intemporel d’un homme riche et puissant. D’un maître qui a l’habitude de commander. Une fois arrivé dans le monde des morts, il ne trouve pas mieux à faire que donner des ordres : ses ordres sont d’ailleurs déguisés en prières : voici qu’il demande d’abord à Abraham de lui envoyer Lazare pour lui servir de l’eau, ensuite il souhaite que Lazare avertisse ses frères du malheur qui les attend. Il est assez antipathique dans sa manière de commander et de vouloir sauver les siens, ses proches, les déjà privilégiés. Il trouve le moyen de négocier même dans le feu. Enfin dans sa troisième requête, il demande à Abraham d’envoyer quelqu’un de chez les morts prévenir ses proches, qu’il est urgent de changer de comportement. Dans sa dernière prière il dévoile ce qu’il a compris dans Hadès, car la parabole a gardé le nom d’un monde des morts qui figure dans la légende duquel elle s’inspire.

L’homme comprend enfin ce qu’il n’a pas compris dans sa vie. Il ne faut pas attendre des miracles, mais œuvrer ici et maintenant pour l’avènement du royaume de Dieu. La parabole prévient ainsi qu’un comportement plus juste est nécessaire. Qu’un changement vers une vie véritablement bonne à partager est possible.

Cela rappelle la prédication de Jean Baptiste au bord du Jourdain, qui demande un partage équitable des biens. Dans le début de l’Évangile de Luc (3:7 -17) il évoque cette image forte, que nous sommes des arbres qui portent des fruits, que l’arbre qui n’en produit pas est coupé et jeté au feu. Quand la foule demande à Jean Baptiste d’expliquer en quoi ces fruits consistent : « Que devons-nous donc faire ?» Jean Baptiste répond : « Que celui qui a deux tuniques partage avec celui qui n’en a pas, et que celui qui a de quoi manger fasse de même. »

L’évangile introduit des exemples de justice très concrets, qui encouragent à instaurer l’entraide. Mais il y a un risque de voir ici une théologie des œuvres, c. à. d. de penser que nous sommes justifiés devant Dieu par nos actes. Ce qui serait contraire aux idées de Luther et de sa lecture de l’apôtre Paul. Même si Paul, quand il prôné la justification par la foi seule, n’oublie pas le thème de la rétribution (Rom 14 : 10-12 et 2 Co 5 :10).

Quand Jésus situe la rencontre entre Lazare et l’homme riche dans le monde des morts, ce n’est qu’un prétexte pour enseigner autre chose. La parabole ne parle pas de ce qui nous attend après la mort, mais de la vie, ici et maintenant. Après le premier tiers du récit, se déroule l’échange entre l’homme riche et Abraham. Lazare ne prend jamais la parole, il est passif et seulement le sujet du dialogue. Il y a une progression dans l’attitude de l’homme riche. Dans sa première demande il ne pense qu’à lui, à se rafraîchir. Il est confronté à lui-même, et aussi à son impuissance : Il y a d’ailleurs un jeu de mots dans le texte grec, quand celui qui demande d’avoir pitié de lui (en grec pitié se dit eleos) celui-ci ne semble jamais avoir donné l’aumône à Lazare (en grec l’aumône se dit eleēmosynē). Avoir pitié se dit eleison en grec. C’est l’expression que nous trouvons dans le Kýrie eléison, qui se traduit : Seigneur, aie pitié.

Autre détail du texte, quand les chiens s’approchent de Lazare, cela signifie dans les catégories de l’époque qu’il devient impur et qu’un bon pharisien se retient de l’approcher. Car les chiens n’étaient pas les animaux de compagnie que nous imaginons aujourd’hui. Mais plutôt des bêtes sauvages.

Dernier détail, le fait que le nom d’Abraham soit cité pas moins de sept fois a aussi une signification. En dehors d’être le grand patriarche qui inaugure l’histoire du peuple d’Israël, Abraham est exemplaire par son sens de l’accueil et son hospitalité. Genèse 18 raconte, en effet, comment Abraham donne l’hospitalité à trois mystérieux étrangers. La vraie leçon de notre parabole est mise dans sa bouche : Moïse et les prophètes suffisent à avertir les vivants. Il suffit d’écouter. Le thème de l’écoute est très important dans l’Évangile de Luc. L’écoute entraine la foi ou il précède la foi et la repentance. Et plus particulièrement dans les Actes des Apôtres l’écoute est valorisée comme une réponse à Dieu (Actes 15, 7-11). Il y a des exemples ou l’écoute s’oppose aux possessions (Luc 5 :11, 28). Dans ce sens la repentance consisterait à prendre l’injustice au sérieux, celle qui sépare l’homme riche et Lazare.

L’injustice est flagrante et c’est peut-être la raison pour laquelle personne ne va revenir des morts pour nous avertir. Ce dernier privilège que l’homme riche demande à Abraham lui est refusé. Le message est que nous pouvons changer certaines choses et rendre le monde plus juste. L’altruisme est dans nos moyens. Les frères dont parle Abraham c’est nous. C’est nous qui devons tirer une leçon du récit, d’abord sur le partage des biens matériels et ensuite sur le rapport entre les Ecritures et nos existences. A nous d’être des témoins de l’Évangile, c’est notre rôle en tant qu’assemblée de chrétiens, ce qui est la signification du mot église.

L’évangile de Luc est probablement écrit plusieurs générations après la vie de Jésus. A un moment où ceux qui attendaient que le Messie renverse le pouvoir romain étaient déçus. Ce qui n’empêchait pas de plus en plus de chrétiens de sentir un renversement et un retour du Seigneur en puissance et gloire dans leur vie. La parousie veut dire la présence. Et attendre la parousie du Christ veut dire attendre sa présence.

Les communautés chrétiennes se développaient rapidement, ne cessaient de franchir des frontières. Ces communautés assuraient des cultes, l’hébergement des missionnaires, l’accueil des pauvres et les repas partagés. Luc est souvent appelé le premier historien du christianisme. Il est le seul à avoir écrit une suite à l’évangile dans les Actes des Apôtres, où le sujet est justement la naissance et croissance de l’assemblée des chrétiens dans l’Esprit Saint. Il fallait bien s’inscrire dans la durée. Une coexistence de peuples et de croyances devenait indispensable. Des questions très concrètes se pressaient à l’époque, comme par exemple : quelle étendue de textes bibliques il fallait lire au culte, et comment financer la mission et l’accueil des gens de diverses strates de la société.

Voilà pourquoi Luc se préoccupe des questions éthiques. La parabole est un avertissement à ne pas se tromper de combat. Ce n’est pas un exposé théologique sur le salut. Comment les frères de l’homme riche peuvent-ils se laisser convaincre sans miracle ? Cette question nous concerne aussi. Comment pouvons-nous dans ce monde trouver un réconfort ou une libération ? La parabole ne s’apitoie pas sur Lazare, qui n’est pas mis en avant comme une victime. Son nom veut dire « Dieu aide » et le personnage est compris comme don de Dieu.

L’évangile de Luc transmet trois récits qui dénoncent la cupidité et le sens qu’a la possession pour le sort des hommes. Ce sont des récits qui marchent par leur exemple :

Le premier et le plus connu est Le bon Samaritain (Luc 10, 29-36), ensuite il y a la parabole du riche déraisonnable (Luc 12, 16-21) qui met tous ses biens en réserve pour pouvoir se reposer, manger, boire et faire la fête, mais il n’est pas riche pour Dieu, et il meurt soudainement sans avoir su partager. Le troisième récit est la parabole sur laquelle nous méditons aujourd’hui. Ces trois exemples mettent en contraste la possession et le don sous le thème suivant:

Ce que tu donnes t’appartient, ce que tu gardes pour toi est perdu à jamais.

Les personnes qui précèdent le bon Samaritain sur le chemin se prennent pour supérieurs et trop importants pour aider l’homme blessé. Le Samaritain au contraire donne sans compter, et ce qu’il donne lui appartient – il devient la générosité incarnée. On ne peut pas lui arracher son don.

Le riche déraisonnable garde et jouit seul de ses récoltes, mais gâte sa santé et sa vie. L’occasion de partager est perdue à jamais.

Le moment manqué par le riche est celui où il aurait pu aider Lazare à se relever (comme le fait le bon Samaritain). N’avoir jamais donné une attention particulière à Lazare et cette occasion est perdue à jamais. Plus rien ne lui appartient, même pas l’autorité pour envoyer quelqu’un prévenir ses frères.

Un deuxième enjeu à l’époque de l’évangile se reflète dans cette parabole : guider les chrétiens dans leur approche des Ecritures. Comment éviter de se comporter comme un pharisien trop rigide dans le conformisme de ses lectures ? L’homme riche échoue à lire les Ecritures à la lumière de son existence. Il a manqué une cible essentielle dans sa vie, la compassion et le soin du plus fragile. Il est passé au-dessus du malheur, mais il est aussi passé à côté d’un sens plus profond de la vie.

Qui ose dire aujourd’hui que la cupidité est un vice ? Il y a quelques mois le philosophe américain, Michael J. Sandel, était présenté dans journal Le Monde comme un Passeur de justice. Je le cite : « La cupidité est un vice, une manière d’être condamnable, en particulier lorsqu’elle a pour effet de rendre insensible à la souffrance d’autrui. » Cette pensée rappelle un thème de Paul Ricœur, traité dans son texte, « Amour et Justice ». Ce texte a une grande réception dans le monde anglo-saxon et en Scandinavie. Plutôt que de séparer les deux - l’amour ou justice - Ricœur explore de quelle manière l’un régule l’autre.

Derrière la polémique de notre parabole il y a une autre leçon, qui voudrait répondre à une question existentielle. La réponse d’Abraham est négative : si les frères ne savent pas changer de comportement par la parole de Dieu qui leur est donnée dans les Ecritures, ils ne sauront jamais. Nous cherchons pourtant une réponse positive, que la vie bonne soit possible dans nos existences, nos relations, nos institutions. Avant la parabole, Jésus explique (dans Luc 16 :16) le rapport entre les Ecritures et le royaume de Dieu : « Jusqu’à Jean, c’était la Loi et les Prophètes ; depuis, le royaume de Dieu est annoncé comme une bonne nouvelle, et chacun use de violence pour y entrer. » La vraie leçon est celle comprise trop tard par l’homme riche, que ses frères ont déjà accès à une résurrection dans leurs vies. Que simplement en écoutant bien, ils peuvent participer au royaume de Dieu.

L’enjeu est de convaincre que « Moïse et les prophètes » sont l’héritage essentiel, pas du tout dépassé. Rappelons-nous que c’est une appellation de l’époque pour nommer ce que nous appelons aujourd’hui l’Ancien Testament. Ces livres que les juifs appellent leur Bible. Mais l’homme riche n’a pas su le lire, et surtout n’a pas su l’entendre. Comment alors se mettre à une bonne écoute ? La clé de lecture, il faut la chercher ensemble. Le Christ n’a cessé d’offrir cette clé. Il n’y a pas tellement d’excuses quand Lazare est devant notre porte. Si notre cœur reste dur et si nous n’écoutons pas les deux commandements fondamentaux : d’aimer Dieu de tout son cœur et d’aimer son prochain comme soi-même.

Un rappel sur le chemin d’Emmaüs, voilà qu’ici le Christ explique comment lire les Ecritures. Ce n’est qu’en marchant, en progressant sur le chemin de la vie, le chemin des pertes et des désillusions. Il ne suffit pas de les lire justement seul dans son coin. Il est bon de se mettre en marche à deux ou plusieurs, discerner dans le texte un changement possible. Que le plus puissant se mette au service du plus faible. Alors que dans notre parabole le plus puissant, celui à qui la vie a toujours souri, s’est laissé admirer, peut-être même idolâtrer. Il a séduit par sa réussite et s’est laissé approcher un peu comme un demi-dieu. Nous trouvons un avertissement à ce genre de situation dans Ésaïe 42 dans les chants du serviteur, et une réponse à la question : comment servir Dieu ?

L’Ancien Testament évoque souvent l’accueil des étrangers, et le soutient de l’orphelin et de la veuve, c’est qu’il y a une longue tradition qui appelle à changer de cœur. Le psaume 146 met en garde « Ne vous confiez pas aux nobles, A un être humain, à qui n’appartient pas le salut. Son souffle s’en va, il retourne à sa poussière, Et ce même jour ses intentions périssent. Heureux celui qui a pour secours le Dieu de Jacob. Qui met son espoir en l’Eternel, son Dieu. » Les frères de l’homme riche n’ont pas compris que les Ecritures indiquent comment servir Dieu. Notre réponse est dans l’écoute, l’obéissance et la confiance. L’inattendu ou la provocation dans la parabole est l’idée que Moïse et les prophètes ne peuvent remplacer notre obéissance (voire notre écoute) et notre amour du prochain. Nous sommes encouragés à répondre à l’appel de Dieu. Avant notre parabole Jésus critique les pharisiens d’être amis de l’argent, d’être hypocrites. Ils se font passer pour justes devant les gens, mais derrière cette façade se cache la qualité de leur cœur que seulement Dieu connait.

La parabole encourage à écouter vraiment les Ecritures, c. à. d. lire le texte et le faire travailler en nous. L’interroger aussi et proposer des interprétations. Il peut y avoir des conflits d’interprétation, mais nous ne pouvons pas nous en passer, il faut passer par différentes lectures, et suivre celui qui nous met en mouvement et permet de changer de cœur. Comprendre et interpréter un texte va de pair. Et peut-être que le changement (voire la conversion) se produit pendant nos lectures. Un changement de comportement n’est pas ponctuel, mais plutôt un chemin à poursuivre. Ce qui rappelle encore une fois les deux disciples sur le chemin d’Emmaüs. Ils marchent avec le Christ ressuscité à leur coté et ne s’en aperçoivent qu’une fois que leur cœur est touché par ses lectures et interprétations des Ecritures, et quand enfin il rompt le pain à l’heure du repas à leur arrivée. C’est dans les Ecritures que Dieu est nommé et que se trouve la clé de la connaissance du salut de l’humain.

Ce qui nous rapproche c’est que nous sommes à la place des frères de l’homme riche. Il ne s’agit pas de nier tout le mal qui est évoqué au sujet de Lazare, la misère, la pauvreté, la négligence et la maladie. Cela doit au contraire nous encourager à agir. Nous avons en main les données du problème et nous pouvons participer au royaume de Dieu ici et maintenant. L’enseignement serait que la loi est seulement réalisée quand nous assumons d’être le prochain de celui que nous croisons sur notre chemin. Cette parabole parle de l’entraide et de l’enseignement de l’évangile à la lumière des Ecritures. Elle rappelle aussi une dimension spirituelle : Mettons-nous à l’écoute.

Amen

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Lecture de la Bible

Luc 16:19-31

Il y avait un homme riche qui était vêtu de pourpre et de fin lin, et qui chaque jour menait joyeuse et brillante vie. 20Un pauvre couvert d'ulcères, du nom de Lazare, était couché à son portail ; 21il aurait désiré se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; même les chiens venaient lécher ses ulcères. 22Le pauvre mourut et fut porté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche aussi mourut et fut enseveli. 23Dans le séjour des morts, il leva les yeux ; et, en proie aux tourments, il vit de loin Abraham et Lazare dans son sein. 24Il s'écria : Père Abraham, aie pitié de moi, et envoie Lazare, pour qu'il trempe le bout de son doigt dans l'eau et me rafraîchisse la langue ; car je souffre dans cette flamme. 25Abraham répondit : (Mon) enfant, souviens-toi que tu as reçu tes biens pendant ta vie et que de même Lazare a eu les maux, maintenant il est ici consolé, et toi, tu souffres. 26En plus de tout cela entre nous et vous se trouve un grand abîme afin que ceux qui voudraient passer d'ici vers vous ne puissent le faire, et qu'on ne parvienne pas non plus de là vers nous. 27Le riche dit : Je te demande donc, père, d'envoyer Lazare dans la maison de mon père ; 28car j'ai cinq frères. Qu'il leur apporte son témoignage, afin qu'ils ne viennent pas aussi dans ce lieu de tourment. 29Abraham répondit : Ils ont Moïse et les prophètes ; qu'ils les écoutent.30Et il dit : Non, père Abraham mais si quelqu'un des morts va vers eux, ils se repentiront. 31Et Abraham lui dit : S'ils n'écoutent pas Moïse et les prophètes, ils ne se laisseront pas persuader, même si quelqu'un ressuscitait d'entre les morts.

(Cf. Traduction La Colombe)

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