Sur la croix : Jésus crie

2 Samuel 18:5-15 , Matthieu 27:33-54

Culte du 25 mars 2016
Prédication de pasteur James Woody

Vidéo de la partie centrale du culte

film réalisé bénévolement par Soo-Hyun Pernot

Culte du Vendredi Saint 2016
prédication du pasteur James Woody

Texte de la prédication (vidéo ci-dessous)

Le sentiment d’abandon

« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »… Chers frères et sœurs, ce cri de Jésus sur la croix dit toute l’horreur du moment, toute son atrocité. C’est un cri qui traduit la souffrance physique et plus encore la souffrance morale de celui qui est supplicié. C’est le cri de celui qui ne comprend pas ce qui se passe. C’est le cri de celui qui ne se résout pas à voir dans l’enchaînement des événements un motif de satisfaction. Contrairement à Socrate qui semble avoir bu son poison avec sérénité, Jésus exprime son inquiétude, son désarroi. Ca ne se passe pas comme prévu. Ce n’est pas cela qu’attendait Jésus. Ses espoirs sont manifestement déçus.

Cela est déjà une indication importante puisqu’elle exprime qu’il n’y a, chez Jésus, aucun fatalisme. Il n’est pas question de s’habituer à la mort, en particulier quand elle frappe aveuglément, quand elle est provoquée. Ne pas s’habituer aux scènes d’horreur. Ne pas s’habituer au gout du sang, pour ne pas succomber à la tentation de la réciprocité. La mort est abjecte, c’est pourquoi nous ne serons jamais du côté de la mort. La mort ne saurait être une manière de rendre la justice.

Les commentateurs, les éditeurs de la Bible, s’accordent à vous dire que Jésus, par ce cri déchirant, cite le psaume 22, un psaume qui commence par ce sentiment d’abandon extrême et que le croyant continue à exprimer en déplorant qu’il crie le jour et que Dieu ne répond pas. Dieu est comme absent, c’est le grand absent de cet épisode ; c’est ce qu’on appelle la déréliction. Jésus est seul, et il incarne la figure du serviteur souffrant. Loin de l’image du messie glorieux, Jésus porte déjà les stigmates de la vie martyrisée par ceux que le pouvoir obsède, par les manigances entre gens de pouvoir et ceux qui voudraient en avoir plus. Avec Jésus, nous voyons le serviteur comme broyé par les ambitions des prêtres et des politiques qui, les uns et les autres, veulent un pouvoir sans contestation, sans opposition.

Se référer au psaume 22 c’est reprendre les mots qui disent l’état de dépression profonde qui envahit les victimes, quelle que soit la nature du mal subit. C’est un cri semblable à celui de Job, au fond du désespoir, ou de Jonas qui touche le fond du fond. Tous peuvent se demander « mais qu’ai-je donc fait au bon Dieu pour mériter cela ? » Et tous, sans exception, n’auront aucune réponse à cette question précise. Parce qu’ils n’ont rien fait pour mériter cela. Aucune voix ne déchirera les cieux au moment de la mort de Jésus pour répondre quoi que ce soit à la question. Seul se déchirera le voile du temple, ce grand tissus qui délimite l’espace réservé à Dieu. Ce voile qui se déchire indique que Dieu n’est pas resté dans son coin, à l’écart. Cela indique que Jésus, pas plus que l’auteur du psaume 22 n’était en fait abandonné. Mais la présence divine n’est pas forcément ce que nous imaginons ou espérons. La présence divine ne nous exempte ni des difficultés, ni du tragique. Dieu n’empêche pas le mal. Dieu, c’est ce qui nous aide à faire quelque chose de ce qu’on a fait de nous. C’est d’ailleurs ainsi que se poursuit le psaume 22 qui entraine le lecteur dans une célébration joyeuse avec une communauté fraternelle. Le psaume 22 passe du sentiment d’abandon à l’exultation au sein de la fraternité que Dieu nous révèle. Si Jésus cite le psaume 22, alors il entraîne le spectateur, le lecteur, sur un chemin de résurrection qui ne considère pas le malheur, la mort, comme le point final d’une histoire. Un tel fatalisme serait un malentendu.

L’enchevêtrement

Les malentendus, ce n’est pas ce qui manque, d’ailleurs, dans les évangiles. Au moment où Jésus crie, des personnes qui assistent à la scène ne comprennent pas le sens de son appel et pensent qu’il sollicite le prophète Elie. Ces gens ne sont pas les seuls à avoir du mal à comprendre ce qui se passe. Nous-mêmes… sommes-nous bien sûrs de comprendre cette parole mise dans la bouche de Jésus par les évangélistes ? Nous avons tellement entendu dire et répéter que Jésus citait le psaume 22 que nous y croyons sans plus nous poser de question. Cette interprétation est devenue un dogme. Et pourtant… « Eli Eli lema sabachtani » n’est pas le texte hébreu du psaume 22 qui est « eli eli lama azavtani » - ce qui est singulièrement différent. Serait-ce la traduction araméenne ? Après tout, le mot araméen shabaq signifie « abandonner ». Toutefois, ce que dit Jésus, selon les évangélistes, n’est pas shabaqtani, mais sabachtani (c’est un khi et non un kappa). De toutes manières les psaumes sont lus en hébreu, pas en araméen (« Eli eli », c’est de l’hébreu, pas de l’araméen).

C’est là que le récit de la mort du fils de David, Absalom, nous est particulièrement utile. Lorsqu’il se retrouve suspendu au bois, comme le sera l’arrière-arrière-arrière-…- petit-fils de David, Jésus, quelques livres bibliques plus tard, nous apprenons qu’il est entré dans les branches entrelacées d’un arbre. En hébreu, cet enchevêtrement s’exprime avec la racine sabach. C’est ce même verbe que l’on retrouvera dans le récit de la Genèse où l’on apprendra que c’est un bélier dont la tête est enchevêtrée dans un buisson qui sera sacrifié à la place d’Isaac, le fils d’Abraham. En hébreu, « Eli eli lama sabachtani » signifie « mon Dieu mon Dieu, pourquoi m’as-tu enchevêtré ? »

Le cri est alors singulièrement différent. Il ne désigne plus le sentiment d’abandon, mais l’incompréhension de Jésus ou, plus exactement, son désir de comprendre ce qui se passe, lui qui n’est pas omniscient. Ce cri devient la question de sa Passion, mais, plus largement, la question de sa vie, de son histoire. « Pourquoi m’as-tu enchevêtré » ? Non pas seulement dans cette couronne d’épine qui lui déchire la tête, mais enchevêtré dans la nature, dans cette nature humaine qui est parfois si effrayante. Pourquoi Jésus a-t-il été plongé au cœur du monde ? Pourquoi le messie n’est-il pas hors sentiments, hors passion, impassible, inatteignable ? Parce qu’il serait alors inaccessible. Sa prédication, la vie humaine telle qu’il l’a révélée, serait alors inaccessible, hors de portée, rien qu’un mirage, à peine une consolation, un opium de contrebande pour peuple désemparé.

Si Jésus a été enchevêtré de la sorte, pris dans l’entrelacs de toutes les histoires, c’est pour être les yeux de Dieu au sein de l’enfer, la main de Dieu au sein de l’enfer, le cœur de Dieu au sein de l’enfer, c’est-à-dire être humain, de manière inaltérable, au cœur même de la vie humiliée.

L’Evangile n’est pas qu’une belle histoire, un peu naïve, pour rassurer les masses. L’Evangile, la parole de Dieu dont les textes bibliques essaient de rendre compte, s’est incarnée, elle a pris chair dans une existence singulière qui a été confronté aux limites de ce qui est humain, montrant ainsi que la vraie naïveté est de penser qu’il n’est pas possible de se conduire en humain avec ceux qui nous entourent. La vraie naïveté est de penser que l’avenir appartient au plus violent, au plus haineux, au plus fourbe. La naïveté est de penser que tous ces comportements sont viables alors qu’ils ne provoquent que la mort des individus et l’effondrement des sociétés. Une communauté qui se fonde sur la violence est une société qui voue son avenir à la destruction et qui sacrifie son présent sur l’autel de la domination.

Absalom était justement du côté du côté de la domination. Ce fils de David voulait le pouvoir, à tout prix. Il n’a pas hérité, il a voulu accaparer. Il n’a pas été fils en faisant quelque chose de juste de l’héritage. Il a voulu prendre la place du père. Il n’a pas mis son désir en balance avec l’espérance plus grande formulée par le père comme Jésus, pour sa part, l’avait fait au jardin de Gethsémani ; Jésus a tout fait pour rendre au père la place qui convenait. Absalom est l’homme de la violence d’Etat. Jésus connait la même fin qu’Absalom -pendu au bois et transpercé-, mais, lui, est la victime de la violence d’Etat. Cela nous invite à nous méfier des apparences, des images. Il ne suffit pas de mourir de façon spectaculaire pour être un véritable martyr. De même, ce n’est pas parce qu’on est pendu au bois qu’on est forcément coupable. Cela nous invite à ne jamais généraliser. Ce n’est pas le fait de clamer « Seigneur ! Seigneur ! » à tout bout de champ qui fait le bon croyant. Ce n’est pas non plus l’exécution qui fait systématiquement le bon coupable.

Jésus va jusqu’au bout des apparences qui sont si trompeuses et accède au cœur de cet enchevêtrement qu’est la vie, pour mettre en évidence qu’une autre logique est à l’œuvre, pour révéler qu’il y a une alternative aux conduites maléfiques. Jésus incarne l’espérance de Dieu dans l’enchevêtrement d’une histoire qui dévore les personnes, à l’image de la forêt qui dévore plus de peuple que l’épée. Quoi qu’il soit pris dans le bois des idéologies meurtrières, Jésus, par sa trajectoire, offrira une autre issue que le massacre. L’histoire de Jésus montre qu’il est possible de traverser les situations qui semblent achevées. Sa mort n’est pas une fin en soi. Elle est suivie de fortes convulsions. Le monde que l’on connait se fendille de toutes parts et laisse apparaître les puissances de vie qui sommeillaient. La mort de Jésus laisse apparaître cette évidence à laquelle adhèrent même les gardes qui n’avaient au départ aucune sympathie pour ce condamné à mort : cet homme a montré de façon exemplaire ce que peut vouloir dire : « être Fils de Dieu ». De cet enchevêtrement qui aurait pu se finir lamentablement, Dieu fait jaillir l’archétype d’une vie authentique. C’est en allant au bout de l’enchevêtrement de l’histoire que Jésus a pu chercher et sauver ceux qui s’y étaient perdu.

Amen

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Lecture de la Bible

2 Samuel 18:5-15

Le roi donna cet ordre à Joab, à Abischaï et à Ittaï: Pour l’amour de moi, doucement avec le jeune Absalom! Et tout le peuple entendit l’ordre du roi à tous les chefs au sujet d’Absalom. 6 Le peuple sortit dans les champs à la rencontre d’Israël, et la bataille eut lieu dans la forêt d’Ephraïm. 7 Là, le peuple d’Israël fut battu par les serviteurs de David, et il y eut en ce jour une grande défaite de vingt mille hommes. 8 Le combat s’étendit sur toute la contrée, et la forêt dévora plus de peuple ce jour-là que l’épée n’en dévora. 9 Absalom se trouva en présence des gens de David. Il était monté sur un mulet. Le mulet pénétra sous les branches entrelacées d’un grand térébinthe, et la tête d’Absalom fut prise dans le térébinthe; il demeura suspendu entre le ciel et la terre, et le mulet qui était sous lui passa outre. 10 Un homme ayant vu cela vint dire à Joab: Voici, j’ai vu Absalom suspendu à un térébinthe. 11 Et Joab dit à l’homme qui lui apporta cette nouvelle: Tu l’as vu! Pourquoi donc ne l’as-tu pas abattu sur place? Je t’aurais donné dix sicles d’argent et une ceinture. 12 Mais cet homme dit à Joab: Quand je pèserais dans ma main mille sicles d’argent, je ne mettrais pas la main sur le fils du roi; car nous avons entendu cet ordre que le roi t’a donné, à toi, à Abischaï et à Ittaï: Prenez garde chacun au jeune Absalom! 13 Et si j’avais attenté perfidement à sa vie, rien n’aurait été caché au roi, et tu aurais été toi-même contre moi. 14 Joab dit: Je ne m’arrêterai pas auprès de toi! Et il prit en main trois javelots, et les enfonça dans le coeur d’Absalom encore plein de vie au milieu du térébinthe. 15 Dix jeunes gens, qui portaient les armes de Joab, entourèrent Absalom, le frappèrent et le firent mourir.

Matthieu 27:45-54

... 45 Depuis la sixième heure jusqu’à la neuvième, il y eut des ténèbres sur toute la terre. 46 Et vers la neuvième heure, Jésus s’écria d’une voix forte: Eli, Eli, lama sabachthani? c’est-à-dire: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? 47 Quelques-uns de ceux qui étaient là, l’ayant entendu, dirent: Il appelle Elie. 48 Et aussitôt l’un d’eux courut prendre une éponge, qu’il remplit de vinaigre, et, l’ayant fixée à un roseau, il lui donna à boire. 49 Mais les autres disaient: Laisse, voyons si Elie viendra le sauver. 50 Jésus poussa de nouveau un grand cri, et rendit l’esprit. 51 Et voici, le voile du temple se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas, la terre trembla, les rochers se fendirent, 52 les sépulcres s’ouvrirent, et plusieurs corps des saints qui étaient morts ressuscitèrent. 53 Etant sortis des sépulcres, après la résurrection de Jésus, ils entrèrent dans la ville sainte, et apparurent à un grand nombre de personnes. 54 Le centenier et ceux qui étaient avec lui pour garder Jésus, ayant vu le tremblement de terre et ce qui venait d’arriver, furent saisis d’une grande frayeur, et dirent: Assurément, cet homme était Fils de Dieu.

(NEG)

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