Sauver n’est pas jouer

Matthieu 16:21-26

Culte du 1 novembre 2015
Prédication de pasteur James Woody

(Matthieu 16:21-26)

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Culte du dimanche 1er novembre 2015
prédication du pasteur James Woody

 

Chers frères et sœurs, j’apprécie la pédagogie des évangélistes qui mettent en scène le meilleur des disciples, du moins celui qui recevra de Jésus la responsabilité de conduire le petit troupeau : Pierre, premier évêque de Rome, premier parmi ses pairs. J’apprécie leur pédagogie car elle est très décomplexante tant Pierre est capable de faire gaffe sur gaffe. Toujours pris en défaut par Jésus, il nous autorise à oser être chrétien à notre tour : si Pierre a été chargé de la responsabilité des disciples par Jésus, nous pouvons bien prendre notre place dans la communauté des disciples de Jésus. Nous devrions toujours lire un passage qui met en scène Pierre lorsque nous célébrons un baptême, lorsque nous accueillons un nouveau membre. Ce serait une manière de bien faire entendre : voyez, nous prenons le premier des disciples, or vous ne pouvez que constater que sa foi est inaboutie ; sa spiritualité est inachevée. Alors ne craignez pas d’être vous-mêmes membre de la communauté des chrétiens. Nul ne peut se prétendre parfait, vous avez donc bien fait de ne pas attendre plus longtemps pour rejoindre une communauté chrétienne. Seuls les cimetières contiennent des personnes achevées.

Tout gaffeur qu’il soit, Pierre donne l’occasion à l’Evangile de se manifester à travers la réaction nécessaire de Jésus qui va lui faire une leçon de théologie en trois points que je retiens pour notre méditation.

La Toute-puissance n’est pas chrétienne

Le premier point, qui nous est suffisamment familier pour que je ne le développe pas abondamment, est le refus de la toute-puissance de la part de Jésus. Celui-ci vient d’exposer la Passion à venir, Pâques. Pierre refuse cette perspective, non pas sur le mode : nous allons résister, nous allons éviter que cela arrive ; mais au nom d’une théologie qui pose que Dieu ne permettra jamais que cela arrive « Dieu t’en préserve, Seigneur ! Cela n’arrivera jamais (v. 22) ». Il y aurait matière à railler l’attitude de Pierre, mais il est plus intéressant d’observer la réaction de Jésus qui est exactement la même qu’il a eu plus tôt dans l’évangile de Matthieu, lors de l’épisode de la tentation au désert (4/10). « Arrière de moi Satan ! » la même phrase qu’il avait dite au diable. Cette intertextualité signifie que l’attitude de Pierre vaut bien celle du diable, de Satan. Penser que Dieu puisse empêcher la suite de l’histoire est diabolique et satanique. Diabolique parce que cela nous sépare du réel, de la véritable histoire (en grec le diable est ce qui sépare, ce qui divise diaballo) ; satanique parce que cela accuse Dieu d’être autre chose que ce qu’il est.

Que Pierre soit une occasion de chute (scandale) indique bien le caractère nocif de son attitude. Cette théologie de la toute-puissance divine est diabolique et satanique parce qu’elle ne peut que faire chuter ceux qui y adhèrent. Penser que Dieu peut empêcher un malheur d’arriver, penser qu’il peut enrayer les armes, qu’il peut faire pleuvoir sur les déserts, qu’il peut empêcher les molécules d’alcool d’avoir le moindre effet sur notre organisme, qu’il peut faire surgir des banquets pour les corps affamés, c’est non seulement irresponsable, mais criminel à l’égard de tous ceux qui sont victimes de ce genre de contre-vérité. C’est Timothy Radcliffe, qui fut le grand maître de l’ordre des prêcheurs (les dominicains) qui raconte l’histoire d’une femme qui assurait que jamais, ô grand jamais, Dieu ne laisserait mourir l’Eglise. Et le prêtre auquel elle disait cela de répondre « il a bien laissé mourir son fils… »

Le Dieu qui se révèle dans les textes bibliques, le Dieu qu’a prêché Jésus, n’a rien à voir avec un dieu qui serait capable de faire repousser les membres amputés, ni de permettre de récolter quand rien n’a été semé. L’Eternel n’est pas présent dans une théologie de la gloire. Il s’affirme dans les vicissitudes de la vie ordinaire comme ce qui donne à sens dans les contextes fortement marqués par l’absurde et le désappointement.

Nous ne sommes pas notre raison d’être

Si le premier point concerne Dieu, le deuxième point nous concerne. « Les vues de Pierre ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes (v. 23) », « si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce lui-même et qu’il porte sa croix et me suive (v. 24) ». Dans les deux cas nous entendons que nous ne sommes pas notre raison d’être, nous ne sommes pas la mesure à partir de laquelle nous devons estimer notre vie.

Renoncer soi-même, renoncer à soi-même est bien autre chose que se renier comme la TOB le propose. En tenant compte des quotes précédents, il s’agit renoncer à nos illusions, à notre théologie erronée ; Tillich dirait qu’il faut renoncer à notre vie inauthentique. Cela ne signifie pas se renier, bien au contraire, cela signifie se libérer des fausses idées, des fausses représentations et de la mauvaise image qu’on a de soi pour se révéler dans tout notre plénitude. Jésus encourage à renoncer à la doxa, aux choses couramment admises quoi que fausses. C’est le cas des stéréotypes du français râleur, de l’africain fainéant, de l’arabe voleur de mobylette, de l’allemand ordonné, des filles plus intelligentes que les garçons etc. La théologie de la grâce brise tous ces stéréotypes et tant d’autres. La théologie de la grâce affirme que notre identité échappe à ces visions partielles, réductrices, standardisées. Ainsi la grâce du baptême rappelle-t-elle que nous tirons une part de notre identité de Dieu qui échappe à toute détermination des hommes. Parce que Dieu échappe à nos définitions, à nos prévisions, à nos pronostics, nous échappons, nous-mêmes, à ce que l’on voudrait faire de nous. Le baptême dit notre capacité à échapper à la pression sociale, au conformisme ambiant, au diktat de la mode en raison du fait que nous ne sommes ni totalement un produit de la société, ni un produit de marketing. Renoncer soi-même, c’est abandonner, nous aussi, la pensée unique dont Pierre fut un apôtre avant que Jésus ne le convertisse à une perspective bien plus intéressante.

Porter sa croix semble bien moins intéressant, en revanche. Il faut dire que des exégètes n’ont pas manqué d’en faire une justification du dolorisme qui a bien formaté les esprits. Le chanoine Overnay, par exemple, écrit : « l’appel de Jésus ouvre aux chrétiens une voie austère, mais qui les conduit à l’idéal le plus élevé : reproduire en eux l’image du divin modèle » ce qui est extrêmement contestable car reproduire met de côté toute forme de créativité qui est pourtant caractéristique de la foi chrétienne. Reproduire, faire une copie conforme est absolument contraire à l’esprit des auteurs bibliques qui favorisent la personnalisation, chacun ayant une vocation personnelle à laquelle il peut répondre. Le chanoine poursuit ainsi : les disciples de Jésus « sont invités à se soumettre comme lui à la loi de la souffrance rédemptrice (Ev. selon saint Matthieu, 1944) ». Que de dégâts faits au nom de cette « souffrance rédemptrice ». Que de trajectoires humaines abîmées parce qu’il était conseillé de souffrir, de préférer les choix qui font mal, manière suprême de se conformer aux souffrances du Christ.

Porter sa croix… mais même Jésus ne l’a pas portée, sa croix. C’est Simon de Cyrène qui s’en est chargé (Mt 27/32). Quel malentendu si on se met en penser qu’il faut envier le martyr, le rechercher de préférence à toute autre voie. Quel malentendu si on envisage que c’est la détresse qui fait entrer dans le Royaume de Dieu. Bien sûr que suivre Jésus peut comporter des risques. Bien sûr qu’il ne faut pas exclure l’hypothèse du martyr dans certains cas. Mais il n’y a aucune pulsion suicidaire dans le propos de Jésus qui se réfère à bien autre chose que la croix sur laquelle il va être cloué. La croix, c’est la dernière lettre de l’alphabet hébreu, le Tw. Avant que l’hébreu soit écrit de manière carrée, la dernière lettre s’écrivait sous la forme d’une croix de saint André. Cette marque, nous la trouvons dans le livre du prophète Ezéchiel 9/4. Elle est apposée sur le front de tous ceux qui contestent les abominations perpétrées dans la ville. C’est la marque de Dieu. Nous pourrions même imaginer que c’est une telle croix qui a été placée sur Caïn pour qu’il échappe à la vengeance (Gn 4/15), suite au meurtre de son frère Abel. La croix est un signe, le signe de Dieu. La porter, c’est comme porter une croix huguenote. Cela dit quelque chose de notre identité, de ce que nous revendiquons, de la communauté à laquelle nous disons appartenir. Porter sa croix, c’est un acte de protestation : nous décidons de notre appartenance, nous décidons de notre mode d’obéissance, librement. Nous reconnaissons que nous ne sommes pas auto-fondés, que nous ne sommes pas notre propre raison d’être, mais nous nous attachons librement à une communauté de vie et que nous tirons notre identité d’un autre que nous-mêmes.

Se charger d’un véritable idéal de vie

Cette compréhension de la croix s’accorde avec le quote suivant « celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui la perdra à cause de moi la trouvera » qui va nous fournir le troisième point.

Face aux difficultés, il n’est pas rare que nous cherchions à nous défendre en nous recroquevillant sur nous même. La vie est, en soi, une difficulté. Non seulement c’est compliqué, mais notre finitude, rappelée un peu plus tôt par Jésus, la perspective de la mort, à de quoi nous effrayer sérieusement. La peur de la mort, la non acceptation de notre finitude, peuvent provoquer des comportements paradoxaux. On se met à ne plus vouloir traverser la rue de peur d’être renversé. On ne mange plus que ce qu’on a soi-même produit. Je vous laisse compléter la liste des principes de précaution qui peut être infinie ; tellement infinie qu’il n’y a plus de temps pour vivre. Si nous consacrons toute notre énergie, toute notre intelligence, toute notre âme –pour reprendre le terme grec qui est traduit par « vie »- pour protéger notre vie, si nous passons notre vie à ne pas vouloir mourir, à ne rien vouloir perdre, pas même notre jeunesse, il n’y a aucun doute : nous nous abstiendrons de vivre. Nous serons déjà morts faute de nous être attaché à un idéal de vie et d’avoir tout fait pour nous en approcher.

En revanche, accepter notre finitude, non pas sagement et avec docilité, mais en l’intégrant dans l’équation de notre vie, cela permet de faire quelque chose de ce qui nous reste à vivre. Accepter de perdre sa vie, c’est accepter de ne plus en faire sa chose personnelle. C’est accepter d’engager notre propre vie dans l’histoire universelle. C’est accepter de se dessaisir de notre avenir, accepter que nous ne savons pas à l’avance ce qui va arriver, justement parce que nous permettons qu’il se passe quelque chose. C’est la même dynamique que la parabole des talents. Si nous voulons être sûrs de conserver notre talent en l’état, il suffit de l’enterrer. Là, nous pouvons être certains de ce qui va lui arriver. En revanche, si nous investissons notre talent dans un projet, dans une aventure, dans une entreprise, il est aussi certain que notre talent, nous ne l’aurons plus, du moins tel qu’il était. Ce talent va se transformer, il va se métamorphoser. A la fin, nous n’aurons plus exactement le talent que nous avions investi, mais sa valeur aura transformé son environnement, il aura permis de reconfigurer la situation dans laquelle nous nous sommes investis. Accepter que vivre, c’est changer, c’est se métamorphoser. Accepter que pour rester soi, il faut de devenir soi. Accepter de s’attacher un peu plus à un idéal de vie, se sentir un peu plus concerné par le type de perspectives qu’a ouvertes Jésus, investir un peu plus son âme dans ce genre de vie où il est question d’aimer, inconditionnellement, sans se prendre pour la mesure de l’amour, sans considérer que c’est Dieu qui aime et que nous, nous n’avons pas notre rôle à jouer, que nous n’avons pas notre croix à brandir, que nous n’avons rien à faire valoir, rien à proposer, rien à injecter dans l’histoire pour la rendre plus humaine. Perdre sa vie, c’est la risquer, c’est l’exposer, c’est en faire quelque chose, c’est la mettre en jeu, c’est se plonger dans la vie comme le baptisé était autrefois plongé dans l’eau. C’est en ressortir métamorphosé, changé de part en part. C’est accepter qu’on est plus soi en n’étant plus tout à fait soi. C’est accepter qu’une part de nous-mêmes doive mourir pour ressusciter, pour que nous nous épanouissions. Amen

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Lecture de la Bible

Matthieu 16:21-26

Jésus commença à faire connaître à ses disciples qu’il fallait qu’il aille à Jérusalem, qu’il souffre beaucoup de la part des anciens, des principaux sacrificateurs et des scribes, qu’il soit mis à mort, et qu’il ressuscite le troisième jour.

22 Pierre, l’ayant pris à part, se mit à le reprendre, et dit: A Dieu ne plaise, Seigneur! Cela ne t’arrivera pas.

23 Mais Jésus, se retournant, dit à Pierre: Arrière de moi, Satan! tu m’es en scandale; car tes pensées ne sont pas les pensées de Dieu, mais celles des hommes.

24 Alors Jésus dit à ses disciples: Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive.

25 Car celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui la perdra à cause de moi la trouvera.

26 Et que servirait-il à un homme de gagner tout le monde, s’il perdait son âme? ou, que donnerait un homme en échange de son âme?

Traduction NEG

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