Rétablis par la Parole

Ésaïe 38:9-17 , Matthieu 8:5-8

Culte du 29 mai 2016
Prédication de pasteur Marcel Manoël

Vidéo de la partie centrale du culte

film réalisé bénévolement par Soo-Hyun Pernot

Culte du dimanche 29 mai 2016
prédication du pasteur Marcel Manoël

Texte de la prédication (vidéo ci-dessous)

"Tu me rétablis, tu me rends à la vie.
Mon amertume s'est changée en paix"

Le rétablissement : un mot que nous employons souvent de manière banale quand nous souhaitons à quelqu'un "un bon rétablissement",… mais un mot qui peut aussi porter tout un programme de vie !

Je l'ai redécouvert à l'occasion d'un congrès de psychiatrie organisé par la Fondation John-Bost pour travailler ce concept de "rétablissement", traduction de l'anglais "recovery", qui se répand dans le champ du soin des personnes souffrant de handicaps psychiques ou mentaux. Il est né et s'est développé à la fin du 20ième siècle aux Etats-Unis au sein de groupes de personnes atteintes de schizophrénie qui, lassées d'attendre une guérison improbable, se sont révoltées contre la situation de dépendance qui leur était ainsi faite (leur slogan a été : Nothing about us without us !) en réclamant qu'on les aide à développer leurs capacités à être acteurs de leur existence et à s'intégrer le mieux possible dans la vie sociale.

Une personne qui a vécu ce cheminement[i] témoigne : " C’est une attitude, une façon d’aborder la journée et les difficultés qu’on y rencontre. Cela signifie que je sais que j’ai certaines limites et qu’il y a des choses que je ne peux pas faire. Mais plutôt que de laisser ces limites être une occasion de désespoir, une raison de laisser tomber, j’ai appris qu’en sachant ce que je ne peux pas faire, je m’ouvre aussi aux possibilités liées à toutes les choses que je peux faire ".

Et le chercheur américain William Anthony[ii] définit le rétablissement comme " un processus profondément personnel et singulier de transformation de ses attitudes, de ses valeurs, de ses sentiments, de ses buts, de ses compétences et de ses rôles. C’est une façon de vivre une vie satisfaisante, prometteuse et utile, en dépit des limites causées par la maladie. Le rétablissement implique l’élaboration d’un nouveau sens et d’un nouveau but à sa vie en même temps que l’on dépasse les effets catastrophiques de la maladie mentale .".

Le rétablissement se différentie ainsi de la guérison par le fait que ce n'est pas une tentative de retour en arrière, avant le temps de la maladie ou du handicap, mais la possibilité d'une sorte de "retour en avant", vers une nouvelle page de vie qui peut s'ouvrir, une page différente, mais où l'on peut retrouver une satisfaction, un plaisir, un sens et même un bonheur de vivre.

Ainsi compris, le "rétablissement" pourrait être une perspective envisageable pour bien d'autres situations : non seulement la maladie mentale, et la maladie en général, mais aussi les graves accidents de la vie, les catastrophes personnelles, les deuils difficiles, les ruptures, les divorces, les pertes d'emploi brutales, les conflits et les haines qui déchirent… Tout ce dont on ne guérit pas vraiment, mais qui laisse dans la vie des blessures profondes et durables. On peut même penser au vieillissement, dont on ne guérit pas non plus parce que ce n'est pas une maladie, mais où des rétablissements sont, me semble-t-il, aussi possibles !

Albert Camus a écrit : "L'important n'est pas de guérir, mais de vivre avec ses maux"[iii] ! Et Boris Cyrulnik a scientifiquement décrit cette "résilience", cette faculté de se servir même de ses blessures pour rebondir dans la vie.

C'est ce rétablissement comme "retour en avant" qu'Ezéchias vit dans le parcours spirituel que décrit sa prière. Vous l'avez entendu :

D'abord, il prend conscience de sa mort prochaine, avec un sentiment de révolte : "Quand mes jours sont en repos, voilà que je dois m'en aller... je suis privé du reste de mes années !..". Puis il se résigne : "Du jour à la nuit, tu m'auras achevé !" et il supplie : " je gémis comme la colombe…" en entamant avec Dieu une sorte de négociation : "Que dirais-je… ?".

Alors une parole lui revient en mémoire, peut-être un texte prophétique ou liturgique : " Le Seigneur est auprès des siens : ils vivront, et son esprit animera tout ce qui est en eux…".

Et Ezéchias s'approprie cette parole de confiance, qui produit en lui un changement essentiel : il ne se voit plus comme un mourant, mais à nouveau comme un vivant, et sa prière peut se terminer en louange : "Tu me rétablis et tu me rends à la vie... Mon amertume s'est changée en paix !".

Ezéchias est-il miraculeusement guéri ? Les textes hésitent : celui du livre d'Esaïe le laisse penser, alors que celui du Livre des Rois [iv] parle plutôt d'une prolongation de vie, une sorte de rémission… Quoiqu'il en soit, dans le texte biblique, ce n'est pas sa guérison qui rétablit Ezéchias, mais c'est la Parole entendue, parole sur Dieu et Parole de Dieu, qui est devenue sa parole.

La racine hébraïque du verbe traduit par "tu me rétablis" renvoie à deux idées : celle de rêver, d'avoir une vision, une révélation[v], et celle de devenir fort et vigoureux, comme un destin inéluctable [vi]. Le rétablissement ici décrit, c'est donc une sorte de "vision de soi" qui permet de se construire et de résister. Une "vision de soi" qu'Ezéchias a reçue par la foi, la foi ici comme confiance dans une parole plus importante que la parole de mort que lui transmettait Esaïe.

Le caractère essentiel de la parole traverse de nombreux textes bibliques. A commencer par le récit de la "création", œuvre d'une parole qui distingue en nommant : création du monde par la Parole de Dieu, puis par la parole humaine. Ce qui entraîne une idée de création non finie, mais qui est toujours à établir... et à rétablir.

Ou encore le magnifique prologue de l'évangile de Jean ; "Au commencement était la parole...".

Et jusque dans le détail de récits comme celui de la guérison du serviteur du centurion que je vous ai lu tout à l'heure : "dis seulement un mot" confesse le centurion,... et Jésus est admiratif ! Car le centurion a compris que la vie, c'est d'abord et surtout un acte de parole.

Pendant la préparation du colloque, le professeur Pachoud avait posé la question de l'arrière-plan théologique de ce concept, car il constatait que, né aux Etats-Unis, il se développait au Canada ou en Suisse, tous pays marqués de culture protestante[vii], mais rencontrait de fortes résistances dans un pays de culture catholique – ou plutôt romaine – comme la France. Ce qui m'avait amené à souligner plusieurs points de rencontre entre rétablissement et protestantisme :

D'abord, le concept de rétablissement met au premier plan la personne, la personne individuelle, avant toute norme, tout principe, toute vérité préconçue sur la nature humaine : accompagner un rétablissement c'est prêter attention à un être unique, avec son cheminement unique.

Ensuite, pour accompagner le rétablissement, il est nécessaire que l'institution – on pense bien sûr à l'institution "Eglise" - soit le lieu du débat et non le siège de la vérité : elle doit permettre le dialogue entre la personne accompagnée et ses accompagnants, pour déterminer le chemin de rétablissement possible, un chemin que la société puisse accepter et soutenir.

Enfin, le rétablissement est événement de parole. Et on peut évoquer là deux grandes figures protestantes contemporaines : Jacques Ellul et son incessant plaidoyer pour la parole qui libère contre la dictature de l'image, ce qu'il avait mis en œuvre dans la création de groupes de parole pour aider à la réinsertion sociale de personnes en difficulté ; et Paul Ricœur et son concept d'identité narrative, sur lequel je reviendrai.

"Tu me rétablis et tu me rends à la vie !"

Comment recevoir cette parole aujourd'hui ? Je vous propose une réflexion en trois étapes :

D'abord, une première proposition : pour construire notre vie, Dieu nous offre sa Parole :

Les débats éthiques actuels ont remis au premier plan une vieille question : qu'est-ce que la vie ? Un fonctionnement biologique ?... Un fonctionnement psychique ? … Mais alors, lorsque ces fonctionnements s'altèrent, on se pose inévitablement la question du maintien de la vie, de sa qualité, de sa dignité et de sa valeur... Pas seulement dans le débat public, mais chacun dans son intimité... ce qui peut amener à bien des dépressions et des renoncements !... Ou bien la vie est-elle une performance, une qualité dans l'action ou la relation ? Mais alors aussi, lorsque surviennent la vieillesse, la dépendance, le handicap... la vie ne serait-elle plus là ?

Le rétablissement que décrit la prière d'Ezéchias, c'est un retournement : ne plus chercher sa vie en soi-même, dans sa propre existence ou ses propres qualités, mais la recevoir d'une parole. Une parole reçue d'un autre qui me reconnait comme être vivant, d'un autre qui m'aime. Et, fondamentalement, une Parole reçue de Dieu : je suis parce que Dieu me parle, même si je l'entends mal, ou ne l'entends plus.

Je parlais de "retournement" : en langage biblique, cela se dit "conversion" : la Parole nous appelle à une conversion de vie : ma vie, ce n'est pas ce qui est en moi, c'est ce qui me tourne vers l'autre, et c'est d'abord Dieu qui se tourne vers moi !

Ainsi être par la Parole, c'est être capable de conversion, de bouger, écouter, se tourner, changer, grandir,… et non se figer dans une "image de soi" idolâtrée, mais sclérosée et mortifère !

Ce qui m'amène à ma deuxième proposition : La Parole construit notre identité.

La question de l'identité – ce qui fait que je suis "moi" – est aujourd'hui devenue sensible, parce qu'un discours devenu courant la décrit essentiellement comme menacée : mon identité, c'est ce qui est menacé par les autres. Les autres "étrangers" présentés comme des envahisseurs. Mais aussi les autres "proches" qui viennent manger mon espace, me freiner, me gêner, m'empêcher d'être... Comme si l'identité était monolithique, pure, ou intangible...

Une identité vivante, au contraire, c'est une identité qui se construit, de toutes les strates que la vie apporte, de ses constances mais aussi de ses découvertes et de ses ruptures... Pour décrire cette construction, Paul Ricœur parle d'identité narrative, le récit de soi que chacun fait, dans son intimité quand il se dit ce qu'il pense être, mais aussi devant les autres parce que chacun a besoin de reconnaissance. Ce récit de soi peut ainsi être une réclamation ("on ne me reconnait pas pour ce que je suis !"), une protestation (par exemple quand on cherche à se justifier) ou une plainte (" je ne suis plus celui que j'étais…"). Ainsi, chacun s'établit – ou malheureusement parfois se détruit – au travers du récit qu'il fait et refait sans cesse de lui-même, évidemment en interaction avec tous les autres récits qui le concernent. Je me souviens de la protestation d'une femme qui avait connu une profonde dépression, qui disait à son entourage familial : merci pour vos soins attentifs,… trop attentifs même car en me décrivant toujours comme une malade, vous m'empêchez de guérir vraiment. Je ne suis pas une malade, je suis votre sœur, et j'attends de vous que me reconnaissiez comme votre sœur !

Notre parole a le pouvoir d'abimer, d'enfermer, de détruire… ou de "rétablir", selon qu'elle méprise ou apprécie, qu'elle diminue l'autre ou le reconnait dans sa dignité.

Notre parole a le pouvoir de nous abimer, de nous enfermer, de nous détruire, ou de nous rétablir nous-mêmes. Et la Parole de Dieu nous est offerte pour soutenir notre propre parole, car dire sa vie en l'inscrivant dans l'histoire du salut, pouvoir ainsi se dire, se recevoir – parfois malgré tout et contre tout – comme quelqu'un que Dieu connaît, aime, appelle, sauve et établit en Christ comme sa fille ou son fils, c'est s'inscrire dans un récit fiable et durable, c'est recevoir une vie fiable et durable.

Car la Parole nous rétablit même dans notre vulnérabilité inéluctable : c'est ma troisième et dernière proposition.

Car, que se passe-t-il lorsque notre vie est atteinte, et atteinte durablement, dans toutes ces situations que j'ai déjà évoquées, maladie grave, handicap permanent, deuil douloureux, perte d'autonomie, ces situations dont on ne guérit pas,... Comment peut-on s'y rétablir ?

Vous l'avez entendu : se rétablir, c'est vivre tel que l'on est. C'est vivre en cessant de mesurer sa vie à l'aune de la menace qui pèse sur elle, ou du handicap qui la limite, ou de son usure, ou même des "canons" de performance que notre société établit. Mais la vivre pleinement avec toutes ses possibilités, même si elles sont limitées… et quand on y réfléchit, elles sont toujours limitées !

La Parole de Dieu nous rétablit parce qu'elle nous ouvre des possibilités de confiance, de liberté, de pardon, parce qu'elle est promesse de bienveillance et de fidélité : "Le Seigneur est auprès des siens : ils vivront, et son esprit animera tout ce qui est en eux".

Je vous ai parlé de conversion, de rétablissement,… Peut-être faut-il aussi parler de résurrection.

Car la résurrection du Christ est-elle autre chose que son rétablissement par la parole de Dieu ? Par cette Parole qui nous rencontre aujourd'hui, de diverses manières, comme elle a rencontré les femmes au tombeau (Femme, pourquoi pleures-tu !), ou les disciples dans la chambre haute (" Ne craignez pas !"), au bord du lac (Jetez le filet…!), cette Parole qu'il explique aux disciples sur le chemin d'Emmaüs, la Parole qui, à notre tour, nous fait le reconnaître, lui, le vivant ?

Notre résurrection à nous est-elle autre chose que notre rétablissement par la Parole de Dieu, et dans la Parole de Dieu, au travers des épreuves de nos jours, et même au travers de la mort ?

Cette Parole nous est toujours donnée, pour établir et rétablir notre vie :

- Parole proposée : "Le Seigneur est auprès des siens : ils vivent, et son esprit anime tout ce qui est en eux".

- Parole reçue : "Tu me rétablis, tu me rends à la vie. Mon amertume se change en paix".

Amen !

 


Notes

[i] Patricia Deegan, citée par Bernard Pachoud : " L'expérience du changement de perspective et de posture pour chacun des acteurs de la santé mentale", Pluriels 2011.

[ii] William Anthony (1993) cité par Bernard Pachoud, ibidem.

[iii] Albert Camus dans le Mythe de Sisyphe.

[iv] II Rois 20: 6

[v] Ailleurs dans la Bible, la racine "hâlam" peut exprimer un désir pressant : comme un affamé "rêvant" qu'il mange... (Es. 29, 2) ou une révélation (en Gn. 41 à propos du rêve du Pharaon), ou même une tromperie (cf. Dt. 13,2 : les visions d'un faux prophète)...

[vi] Cf. Job 39,4 qui décrit l'action du Seigneur tout-puissant, parfois ignorée ou niée par les humains, avec une image naturaliste : les faons prennent force et grandissent...)

[vii] Le concept de rétablissement s'est développé dans la mouvance de la philosophie de l'empowerment, à l'origine de laquelle se trouve en particulier le théologien Emerson sur lequel le regretté Raphael Picon avait attiré notre attention.

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Lecture de la Bible

Ésaïe 38:9-17

Cantique d’Ezéchias, roi de Juda, sur sa maladie et sur son rétablissement.

10 Je disais: Quand mes jours sont en repos, je dois m’en aller Aux portes du séjour des morts. Je suis privé du reste de mes années!

11 Je disais: Je ne verrai plus l’Eternel, L’Eternel, sur la terre des vivants; Je ne verrai plus aucun homme Parmi les habitants du monde!

12 Ma demeure est enlevée et transportée loin de moi, Comme une tente de berger; Je sens le fil de ma vie coupé comme par un tisserand Qui me retrancherait de sa trame. Du jour à la nuit tu m’auras achevé!

13 Je me suis contenu jusqu’au matin; Comme un lion, il brisait tous mes os, Du jour à la nuit tu m’auras achevé!

14 Je poussais des cris comme une hirondelle en voltigeant, Je gémissais comme la colombe; Mes yeux s’élevaient languissants vers le ciel: O Eternel! je suis dans l’angoisse, secours-moi!

15 Que dirai-je? Il m’a répondu, et il m’a exaucé. Je marcherai humblement jusqu’au terme de mes années, Après avoir été ainsi affligé.

16 Seigneur, c’est par tes bontés qu’on jouit de la vie, C’est par elles que je respire encore; Tu me rétablis, tu me rends à la vie.

17 Voici, mes souffrances mêmes sont devenues mon salut; Tu as pris plaisir à retirer mon âme de la fosse de la destruction, Car tu as jeté derrière toi tous mes péchés.

Matthieu 8:5-8

Comme Jésus entrait dans Capernaüm, un centenier l’aborda,

6 le priant et disant: Seigneur, mon serviteur est couché à la maison, atteint de paralysie et souffrant beaucoup.

7 Jésus lui dit: J’irai, et je le guérirai.

8 Le centenier répondit: Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit; mais dis seulement un mot, et mon serviteur sera guéri.

(NEG)

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