Ne pas prendre les marmites d’Egypte pour la liberté du Bon Dieu

Exode 16:1-8

Culte du 15 décembre 2013
Prédication de pasteur James Woody

( Exode 16:1-8 )

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Culte du dimanche 15 décembre 2013 à l'Oratoire du Louvre
prédication du pasteur James Woody

Chers frères et sœurs, être prisonnier, ce n’est pas seulement être derrière des barreaux, dans une prison. Il y a bien d’autres manières d’être prisonniers. Il est même possible d’être prisonnier sans s’en rendre compte. Nous sommes prisonniers, sans être derrière des barreaux de métal, si nous sommes alcooliques, ou accrocs à la drogue. Dans ces deux cas, nous sommes prisonniers de notre besoin de boire de l’alcool, de consommer de la drogue. Nous faisons tout ce qu’il faut pour ne jamais en manquer. Indépendamment des problèmes graves de santé que cela pose, nous sommes dépendants de produits qui nous empêchent de vivre si nous ne les avons pas à disposition et qui nous empêchent de vivre, aussi, si nous les consommons.

Il y a d’autres types de prisons qui n’ont pas l’allure d’une maison d’arrêt, mais qui nous emprisonnent tout aussi bien, sinon mieux, par exemple l’addiction aux technologies (quand on ne peut plus se passer d’un téléphone mobile, d’une connexion Internet…) ou alors l’addiction au jeu, lorsqu’on passe son temps à jouer à Candy Crush ou que l’on dépense tout son argent à des jeux. D’autres prisons, sournoises, peuvent faire de nous de véritables prisonniers : des conduites ordaliques, lorsque nous passons notre temps à nous mettre en danger pour nous prouver que notre vie à une certaine valeur ; l’accumulation, lorsque nous gardons tout, au prétexte qu’un jour cela pourrait nous servir ; l’achat compulsif de vêtements ; nous pouvons évoquer la frénésie sexuelle, la dépendance au médecin, à la religion, ou encore la pratique anorexique ou la boulimie.

C’est à partir de la question de la nourriture, justement, que le livre de l’Exode nous fait réfléchir à la question de la liberté. En parlant des marmites de viande que le peuple hébreu commence à regretter au point d’en appeler à la mort, ce passage nous place face à une situation de dépendance caractéristique de l’emprisonnement invisible ou insensible. La dépendance s’installe, peu à peu, sans qu’on y fasse attention et lorsque nous sommes totalement sous l’emprise du produit, du problème, nous ne pouvons plus nous en sortir seul. Nous voilà pris au piège d’une dépendance profonde. Soit nous lui sacrifions notre vie entière, soit nous avons le sentiment de risquer de mourir, comme un drogué qui n’a pas sa dose.

Il y a aussi d’autres manières d’être prisonnier, que l’on appelle aliénation. C’est lorsque nous sommes prisonniers d’une idéologie, ou prisonniers de la tyrannie d’un groupe ou du harcèlement produit par une personne. Il est possible d’être retenu prisonnier par un plafond de verre, expression utilisée pour dénoncer le fait que certaines fonctions soient difficilement accessibles aux femmes. Le sociologue Max Weber, quant à lui, parlait d’une cage d’acier pour désigner des forces contraignantes dans la société qui conditionnent l’individu au point où il agit par conformisme et non par choix éthique, au point où il est comme un automate programmé.

En deux phrases mises dans la bouche du peuple Hébreu, le rédacteur de ce passage expose très clairement le problème auquel est confronté le peuple sorti de l’Egypte, autrement appelée la maison de servitude : il peut arriver que nous pensions que la vie est du côté du ventre plein et la mort du côté de la liberté. C’est ce que racontera plus tard Jean de Lafontaine avec le chien qui préfère avoir la marque du collier sur le cou plutôt que d’avoir la peau et les os comme le loup, libre, qu’il rencontre.

trois façons de se libérer

Tout cela reviendrait à plonger la main dans un bocal pour y saisir un objet et d’avoir la main coincée à cause de ce que l’on a saisi. Comme le disait Théodore Monod, « ce sont nos possessions qui nous possèdent ». Comment se libérer d’une telle situation d’emprisonnement ?

  1. On peut casser le bocal, de même qu’on peut casser les marmites de viande. Mais dans ce cas l’envie nous reprendra et nous irons chercher ailleurs l’objet de notre désir. Qu’on nous interdise le casino de jeu où nous nous ruinons et nous irons un peu plus loin. Eradiquons le peuple qui nous dérange, et nous trouverons bien un autre peuple qui nous pose problème. « Oracle de l’Eternel : les nations détruiront les montagnes de Tyr, elles abattront ses tours ». lit-on dans Ezéchiel (26/3-4), mais dans ce cas il faudrait aussi détruire les Ammonites, les Moabites, les Edomites, les Philistins…(Ez 25).
  2. On peut se couper la main. Après tout, si ma main me fait tomber, ne faut-il pas la couper ? (Mt 5/30) Mais se faire retirer l’estomac, c’est surtout l’assurance de mourir rapidement. Coupons-nous une main, c’est l’autre qui saisira ; ou alors nous trouverons bien quelqu’un qui nous attrapera le chocolat si nous n’avons plus de bras. Ces deux premières solutions ne résolvent rien ; elles ne font que repousser le problème.
  3. En fait, ce n’est ni l’objet, ni la main qui pose problème, c’est la relation que j’établis entre les deux qui est en jeu. C’est mon rapport à la chose qui est problématique. N’importe qui d’entre vous ne se laisserait pas avoir comme les singes qui se laissent piéger par ce genre de stratagème. Vous ouvririez la main et vous lâcheriez l’objet, parce que vous savez qu’il y a plus important dans la vie. Mais encore faut-il que cela soit vrai ; encore faut-il avoir foi en plus grand, en plus important qu’un pot de tapenade. Cela nous apprend que la voie de la liberté c’est de se décrisper, c’est d’ouvrir la main. Pour le dire très clairement, avec l’exemple fourni par ce passage de l’Exode, il s’agit de passer de la situation de possesseur à la situation de mendiant, celui qui tend la main pour recevoir sans être obsédé par l’appât du gain.

Nous trouvons un autre exemple de cela dans le Dom Juan de Molière (III, 2) qui met en scène le héro de la pièce, Sganarelle et un pauvre. Dom Juan est une figure de l’homme esclave de ses sens, de ses passions. Il rencontre un pauvre, qui fait l’aumône et s’engage à prier Dieu en faveur de celui qui l’aide. Dom Juan profite de la situation pour lui promettre un louis d’or s’il jure au lieu de prier. Il a beau insister, le pauvre ne cède pas : il ne vend pas son âme au riche. E cela n’est pas sans effet, soudainement Dom Juan, tout plein de lui-même, se rend compte qu’une personne est attaquée par trois autres : il court porter justice à la victime. En étant libre à l’égard de l’argent et du pouvoir, le pauvre a libéré Dom Juan de sa suffisance : il a creusé en lui un autre désir que celui de subvenir à ses seuls besoins. La main ouverte, plutôt que la main refermée sur ce qu’on croit posséder.

Deux caractéristiques de la liberté

Intéressons-nous maintenant à ce qui caractérise la liberté afin de vivre, autant que possible, en homme libre, plutôt qu’avec la marque du collier sur le cou ou la tête remplie de marmites de viande.

  1. Volonté. Tout d’abord, il importe de dire que la liberté, ce n’est pas seulement pouvoir faire des mouvements. Les Hébreux pouvaient se déplacer en Egypte, mais ils n’étaient pas libres. On peut ne pas avoir des chaînes matérielles et, pourtant, être terriblement enchaîné. La liberté, c’est lorsque nous pouvons agir, autrement dit, lorsque nous pouvons transformer nos intentions en actes. Il y a liberté lorsque les actes peuvent être attribués à ceux qui les ont faits, autrement dit aux agents. Une action libre peut être imputée à un agent, pour le dire avec Paul Ricoeur. Nous sommes libres lorsque notre volonté peut s’exprimer, lorsque nous ne sommes pas bridés dans nos actions, dans notre capacité à faire des œuvres. Lorsque le peuple recueillera ce que l’Eternel lui offre, alors il sera libre. Quand il verra ce que Dieu lui offre, il dira « Man Hou » (quoi, ça ? Ex 16/31, d’où le nom de « manne »). En interrogeant, le peuple attestera la distance qu’il y a entre lui et ce qu’il consomme : le fait de pouvoir interroger, de poser des questions, c’est un signe de liberté. Quand il n’y a plus de « pourquoi », c’est le début de l’aliénation. Quand tout va de soi sans qu’il n’y ait plus de place pour s’interroger, c’est la marque du collier sur le cou, des marmites pleines pour les gentils esclaves. La liberté a besoin d’acteurs, pas de consommateurs. La liberté est réelle quand nous cessons d’être des spectateurs abrutis par ce qu’ils voient, entendent, ressentent, et que nous sortons pour recueillir la parole du jour, chaque jour, autrement dit, lorsque nous lâchons prise avec notre angoisse du moment et que nous nous nourrissons d’autre chose que ce que nous tenons pour acquis, lorsque nous allons à la rencontre d’une parole qui fait que nous sommes bel et bien présents au présent. Nous sommes libres lorsque notre volonté n’est pas enfermée dans la reproduction de ce que nous avons déjà, lorsque nous ne renforçons pas à outrance nos certitudes pour nous sentir en sécurité, lorsque nous ne sommes pas enfermés dans nos rituels qui font de notre quotidien un éternel recommencement, mais lorsque nous sortons de notre état pour aller à la rencontre de l’Eternel.
  2. La deuxième caractéristique, après notre volonté active, c’est la mise en relation de notre volonté propre avec l’Eternel. Marcher dans la loi de Dieu, ce n’est pas passer d’un esclavage à un autre. Marcher dans la loi de Dieu, c’est se mettre à l’école de l’Eternel, c’est cultiver votre goût pour l’Eternel, pour l’infini. Vous êtes libres lorsque vous considérez que les journées sont trop courtes, quand le monde ne suffit pas, quand l’éternité n’est pas de trop. Vous êtes libres lorsque vous faites l’acquisition de ce qui vous sera nécessaire, au jour le jour, lorsque vous vous formez et que vous obtenez des moyens qui vous permettront non pas d’avoir un travail, mais de choisir un métier. C’est lorsque vous aiguisez votre sensibilité à l’absolu comme c’est le cas au catéchisme, ou lorsque vous fréquentez des hommes et des femmes pétris d’humanité qui ne considèrent pas que vivoter, survivre, est suffisant. Le philosophe Hegel repérait que le propre du christianisme était d’avoir prêché que la liberté doit être infinie. Il n’y a rien de plus vrai. Marcher dans la loi de l’Eternel, c’est exposer notre vie à tous les champs du possible ; c’est exposer notre vie à la possibilité de créer, de prendre soin, de pardonner, de ressusciter, tels que les textes bibliques nous en parlent.

Fréquenter l’Eternel, c’est découvrir la vie sans condition, sans retenue, sans autres contraintes que notre condition d’homme et celles que nous décidons pour nous-mêmes dans les rapports que nous entretenons les uns avec les autres. Comme le disait Berdiaeff, « la liberté n’est pas un droit que l’homme demande à Dieu, mais bien un devoir que Dieu demande à l’homme » (Essai de métaphysique eschatologique, p. 244).

Amen

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Lecture de la Bible

Exode 16:1-8

Toute l’assemblée des enfants d’Israël partit d’Elim, et ils arrivèrent au désert de Sin, qui est entre Elim et Sinaï, le quinzième jour du second mois après leur sortie du pays d’Egypte. 2 Et toute l’assemblée des enfants d’Israël murmura dans le désert contre Moïse et Aaron. 3 Les enfants d’Israël leur dirent: Que ne sommes-nous morts par la main de l’Eternel dans le pays d’Egypte, quand nous étions assis près des pots de viande, quand nous mangions du pain à satiété? car vous nous avez menés dans ce désert pour faire mourir de faim toute cette multitude.

4 L’Eternel dit à Moïse: Voici, je ferai pleuvoir pour vous du pain, du haut des cieux. Le peuple sortira, et en ramassera, jour par jour, la quantité nécessaire, afin que je le mette à l’épreuve, et que je voie s’il marchera, ou non, selon ma loi. 5 Le sixième jour, lorsqu’ils prépareront ce qu’ils auront apporté, il s’en trouvera le double de ce qu’ils ramasseront jour après jour.

6 Moïse et Aaron dirent à tous les enfants d’Israël: Ce soir, vous comprendrez que c’est l’Eternel qui vous a fait sortir du pays d’Egypte. 7 Et, au matin, vous verrez la gloire de l’Eternel, parce qu’il a entendu vos murmures contre l’Eternel; car que sommes-nous, pour que vous murmuriez contre nous?

8 Moïse dit: L’Eternel vous donnera ce soir de la viande à manger, et au matin du pain à satiété, parce que l’Eternel a entendu les murmures que vous avez proférés contre lui; car que sommes-nous? Ce n’est pas contre nous que sont vos murmures, c’est contre l’Eternel.

Traduction NEG

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