Moïse le libérateur

Exode 3:1-14

Culte du 13 octobre 2019
Prédication de Béatrice Cléro-Mazire

Vidéo de la partie centrale du culte

    Le mois dernier, ma consoeur Agnès Adeline Schaeffer vous a parlé de la vocation d’Abraham comme d’un chemin intérieur qui conduit vers ce que l’on est au plus profond de soi. 

    Aujourd’hui, c’est de Moïse dont il s’agit et là encore, c’est d’une expérience toute intérieure dont il s’agit. 

    Ce texte de l’Exode nous parle de géographie, mais d’une géographie mystique, sacrée et religieuse. Mystique, parce qu’il est question de Moïse, un homme seul qui fait l’expérience de la rencontre avec Dieu. Sacrée, parce que Moïse va faire l’expérience du sacré sur une terre où quelques instants avant, il faisait paître le troupeau de son beau-père Jéthro. Et enfin religieuse, parce que de cette expérience, entre un homme seul et Dieu, découlera la pratique religieuse de tout un peuple. 

   

    L’épisode s’ouvre sur une situation qui dit déjà l’appel que Dieu adresse à Moïse car Moïse est présenté comme faisant paître le troupeau de petit bétail de son beau-père, il est donc berger. Et le berger qui conduit son troupeau est une figure très utilisée dans la littérature antique. Dans la Bible hébraïque, on pense à David, dans le Premier livre de Samuel ( 1 S 16, 11) ou encore à Amos ( Am 7, 10). Mais cette figure du berger est aussi utilisée dans d’autres écrits non bibliques pour parler de la fonction royale. Ainsi, le roi Asurdanipal, dans une prière à la déesse Ishtar, dit : « Tu m’as pris du milieu des montagnes, tu m’as appelé à être le berger des hommes, tu m’as confié le sceptre de la justice. » ( texte cité dans Thomas Römer, Moïse en version originale, Bayard/Labor et fides 2015.) Moïse est donc déjà comparé à un roi quand on le montre conduisant le troupeau de Jéthro au-delà du désert, jusqu’à la montagne de Dieu, à l’Horeb. 

    Cette montagne de Dieu, semble facilement identifiable : c’est le mont Sinaï. Mais voilà, cette montagne n’est pas localisée. Elle est dans un lieu qui n’est nulle part sur la carte de la Terre Sainte. « La montagne de Dieu », « l’Horeb », « le Sinaï », tous ces termes semblent parler d’une même réalité, pourtant, ils parlent d’une même fiction déclinée différemment. 

    La montagne de Dieu, c’est le lieu élevé où Moïse recevra les tables de la loi, c’est le lieu entre ciel et terre où l’homme qui tient lieu de Dieu sur terre, car c’est bien ainsi que Moïse est présenté dans l’Exode, se tient pour recevoir la Parole de Dieu. La montagne est donc ici une façon de représenter la hiérarchie selon laquelle sont classés : le peuple, Moïse et Dieu. 

    L’Horeb quant à lui, est peut-être le nom propre de cette montagne - comme la version grecque de la Bible l’a pensé - mais l’Horeb, c’est peut-être aussi, le mot formé à partir de la racine hébraïque חרב ( h-r-b) qui signifie « être desséché », « être dévasté », « être désertique », « être asséché ». Alors, en quoi un lieu désertique pourrait-il être lieu de salut pour le troupeau de Jéthro ? Et si cette image de Moïse conduisant le troupeau de petit bétail est une image de la royauté qu’il doit assumer à l’appel de son Dieu, comment assumer une royauté qui mènerait un peuple vers la dévastation, le désert, l’aridité ? 

    Quant au Sinaï, il s’agit bien aussi du lieu de la révélation de Dieu, et sans doute du même lieu que l’Horeb, mais cette fois, c’est la similitude avec le mot buisson qui est troublante. Dans la Bible hébraïque, סנה, (Seneh) peut être traduit par buisson et ce mot très rare évoque le mot Sinaï. 

    Rien que par la situation dans laquelle se trouve Moïse au début du texte, on peut déjà en déduire ce à quoi il est appelé : et surtout la forme que prendra l’appel que Dieu lui adresse. Le lieu où se déroule cette expérience mystique de Moïse est un lieu fictif et en lui-même mystique, une utopie, un lieu au milieu de nulle part, un lieu dans un désert asséché. 

   

    Mais remontons le cours des raisons qui amènent Moïse à cette situation. Moïse garde le troupeau de Jéthro parce qu’il a dû fuir l’Égypte après avoir tué un contremaître Égyptien qui maltraitait un hébreu. Moïse est un homme en cavale, un meurtrier qui se cache. Juste avant cet épisode, Moïse a un fils qu’il appelle Guershôm  (Émigré-là ), « parce que, dit-il, Je suis devenu un émigré en terre étrangère. » ( Ex 2, 22) 

    Moïse a tout perdu en fautant. Et bien qu’il épouse Cippora et devienne père, sa situation est celle d’une aridité terrible.  La Bible nous décrit un fugitif, qui tente de reconstruire une vie après avoir commis l’irréparable et c’est lui que Dieu choisit pour aller comme chef de fil d’un mouvement de libération ? 

    Que dire de ce choix ? 

    Dieu cautionnerait-il le meurtre ? Difficile à croire. Mais c’est celui qui s’est rebellé contre l’oppression de son peuple qui est choisit pour le mener vers la liberté, même s’il est meurtrier. 

   

    Nous avons la chance de ne pas avoir à choisir la violence pour faire valoir nos droits, parce que nous sommes dans un état de droit et qu’il existe une justice pour le peuple. Mais cela n’a pas été toujours le cas pour nos ancêtres, qui, en temps de guerre, devaient parfois avoir recours à la violence contre l’oppresseur, l’occupant, l’ennemis. Aujourd’hui encore, combien de personnes de par le monde sont obligées d’avoir recours aux armes pour lutter contre leurs oppresseurs. La Bible nous parle d’un homme dont le destin est 

d’être sauvé d’une violence terrible. Il est d’abord voué à disparaître alors qu’il n’est qu’un enfant, et c’est dans le Nil qu’il sera sauvé, lui, dont le nom signifie « rescapé". Moïse est ensuite sauvé par la bonté de ceux qui l’accueillent, lui, l’immigré qui fuit un combat dont les forces en présence sont inégales. Moïse fuit la tyrannie et l’esclavage. Comme un déserteur qui serait rattrapé par sa vocation, Moïse est rattrapé dans l’aridité de son coeur. Il a quitté la scène de crime, mais avec elle, il a quitté ses frères les hébreux aux mains du tyran Pharaon. Comment vivre ainsi tranquille, loin de ceux qui souffrent, sans penser qu’on est un déserteur ? 

    La conscience de Moïse est aride, son coeur est desséché, sa vie est dévastée par une histoire qui le dépasse. 

Alors, pourquoi chercher comme on l’a fait durant des siècles à localiser l’Horeb ? L’Horeb est dans son coeur, ce lieu aride et asséché où Dieu se fait une place sacrée, l’Horeb, c’est sa vie même. 

   

    Si le choix de Dieu se porte sur Moïse, c’est peut-être pour révéler ce que fait Dieu en nous : il révèle ce qui est divisé, blessé, asséché, pour mieux nous offrir autre chose, un détour, une autre voie. 

    Moïse va faire ce détour quand il apercevra ce buisson qui brûle et ne se consume pas. Ce buisson qui devient langage de Dieu pour Moïse, lumière brûlante dans sa nuit obscure, désir brûlant dans l’apathie de l’exil. 

    J’espère ne choquer personne en disant que, sans doute, Moïse n’a pas existé comme nous le présente la Bible. Mais j’ajouterai immédiatement que Moïse existe pour nous, plus qu’un homme réel, car il est l’archétype de l’homme au coeur exilé. Celui qui sent que sa vie, son désir, son devoir sont ailleurs que là où, lui, se trouve physiquement. Celui qui sait qu’il devrait être ailleurs et dont le coeur se dessèche à mesure que les années passent à contre-emploi, à contre coeur, à contre vocation. Être Moïse, être rescapé, c’est savoir le prix de la vie et ne plus jamais vouloir la gâcher. Alors imaginez le dilemme qui hante Moïse, loin de son peuple. Comme un réfugié du vingt et unième siècle qui a été obligé de fuir son pays pour sauver sa vie, sans pouvoir sauver tous les autres. 

    L’Exode nous raconte, par sa rédaction même, ce dilemme d’un peuple dont une partie quitte son pays par la force, et laisse l’autre partie, sans doute la moins armée pour résister, sous le joug d’un envahisseur qui petit à petit lui fera perdre sa liberté, mais aussi sa culture et son identité. 

   

    C’est donc ce Moïse-là qui voit le buisson ardent à l’Horeb. Il serait inutile de reprendre toutes les hypothèses qui ont été faites sur le fameux buisson et sur son ardeur, mais citons en quelques-unes pour nous souvenir des efforts de preuves scientifiques qui ont été faits pour essayer de prouver le miracle. Des botanistes ont imaginé que le buisson était un acacia couvert d’un semi-parasites, le lorenthus acaciae, qui, quand il fleurit, se couvre de fleurs d’un rouge brillant, donnant ainsi l’impression d’une incandescence. D’autres ont proposé la fraxinelle, qui exalte une essence parfumée tellement forte qu’une flamme à proximité pourrait l’embraser. On a pensé aussi au feu de Saint-Elme, manifestation électrique de l’effet de couronne qui provoque une décharge dans l’air ambiant émettant ainsi une lumière ( plutôt observé en mer ). D’autres hypothèses ont sans doute été avancées, mais est-ce vraiment l’enjeu d’une telle représentation ? 

    Moïse voit surtout le messager de Dieu au milieu de ce feu qui brûle dans le buisson. Il est peut-être surpris par un buisson particulier, par un phénomène naturel hors du commun, ou par la beauté de la nature qui s’offre à lui ; mais l’important est qu’il voit, dans ce spectacle, la présence du messager de Dieu. 

    Moïse veut comprendre pourquoi le buisson brûle mais ne se consume pas. 

    Peut-être veut-il comprendre ce qui brûle en lui-même sans jamais s’éteindre ? 

    Le buisson ardent est peut-être le miroir de cette passion jalouse de Moïse pour son peuple ? Et peut-être est-ce dans cette passion jalouse partagée que se rencontrent Dieu et Moïse ? 

    Moïse se détourne de sa route, il fait un détour pour aller voir ce qui se passe dans cette combustion qui n’en finit pas. Et c’est là que Dieu l’interpelle. Au moment où Moïse est disponible pour entendre ce qui le consume. 

    C’est là que le sacré apparaît. Et comme pour signifier pas la rédaction même du texte le caractère sacré de la rencontre, le récit, à cet endroit, devient poésie et prend la forme d’un chiasme construit autour de cette révélation : « Je suis descendu pour délivrer le peuple de la main de l’Égypte et pour le faire monter de ce pays vers un pays bon et vaste, vers un pays ruisselant de lait et de miel » (Ex 3, 8) Dieu descend sur la terre pour sauver et amener au bonheur un peuple qui crie sous les coups de ses oppresseurs. Voilà la révélation que Moïse reçoit dans l’aridité de son coeur : Dieu a vu sa détresse et il se fait proche. La voilà sa Terre Sainte, son espace sacré. Moïse doit ôter ses sandales. Alors qu’ailleurs dans la Bible, on jette sa sandale sur la terre pour signifier qu’on en prend possession, ici, les sandales sont retirées, comme pour les prêtres du temple qui exercent pieds nus, ne portant pas dans le sanctuaire de chaussures faites en cuir, matière qui nécessite qu’on tue un animal, donc matière impure liée à la mort. Le buisson ardent devient alors Menorah, chandelier du temple devenu nomade, signe de la religion vécue partout, même en exil. 

    Dieu appelle Moïse et celui-ci répond comme dans d’autres récits de vocation : « me voici ». Une disponibilité totale est alors manifestée par ce : « me voici ». Incarnant déjà son rôle de serviteur de Dieu, Moïse ne se défile pas, il répond à l’appel. 

   

    La rencontre se construit autour du « voir ». Moïse voit le buisson, le messager de Dieu, les flammes, et Dieu voit la misère, l’oppression, du peuple qu’il s’est choisi. A moins que Dieu n’ait choisi ce peuple parce qu’il est opprimé et qu’il a besoin d’aide. Car enfin, Moïse ne connaît pas ce Dieu, il ne sait pas son nom, il sait qu’il est celui des pères : Abraham, Isaac et Jacob, mais il ne sait pas comment le présenter au peuple quand il retournera en Égypte pour le libérer. 

    « Je serai qui je serai ». Étrange formule propre à parler du tabou qui entoure le tétragramme, ( Yhwh) ne pas dire le nom de Dieu revient à le laisser libre, à ne pas l’enfermer dans nos conceptions étroites et ignorantes. Il est avec le peuple, il est le libérateur, il est celui qui permettra au peuple de devenir qui il deviendra. A son tour le peuple peut dire : « Je serai qui je serai et personne ne pourra m’en empêcher. » 

    Dans ce buisson qui se consume, il s’agit bien ici de liberté. Du désir de liberté, du désir d’engagement pour la liberté, du désir de croire en un Dieu qui soutient le combat contre la privation de liberté. 

   

    Il nous faudrait de nouveau, dans notre société, dans notre génération, voir un buisson ardent, le même que celui de Moïse. Car nos sociétés réclament de plus en plus de sécurité à ceux qui les gouvernent. Pas seulement la sécurité élémentaire dont l’État est le garant et qui préserve la vie de chacun, mais aussi celle qui prévient tout accident, toute risque, et cela, au prix de la liberté même. On accepte ou on demande, que la foi des uns soit espionnée pour la tranquillité des autres. Que la presse soit contrôlée pour la sécurité de tous. Certains demandent même des organes de censure qui contrôleraient le « vrai » dans l’information. Les lois toujours plus intrusives dans la vie des gens s’accumulent pour parer à toute éventualité, à tout risque de désordre, à tout imprévu ; et c’est le lit du tyran que nous faisons peu à peu. Car si le tyran prenait demain le pouvoir, que ferait-il de ces lois ? 

    Le peuple qui crie sous les coups des Égyptiens est le même qui préfère l'esclavage au désert qu’il faut traverser pour être libre. C’est le peuple qui maugrée contre Moïse, contre celui qui a voulu leur liberté, qui leur a fait prendre des risques. Dieu envoie Moïse devant le tyran pour réclamer, négocier, arracher la liberté du peuple. Cette revendication de liberté n’est pas vaine. Encore aujourd’hui elle doit être notre souci et nous mettre devant nos contradictions : nous aimerions tout prévoir, tout contrôler, jusqu’aux consciences, et vivre en disant librement « je serai qui je serai » ? Mais les deux ne sont pas compatibles. Notre peur du chaos pourrait bien nous aveugler. 

Pourtant, Dieu ne dit-il pas : « Ne craint rien car je serai avec toi. » 

    La passion jalouse qui brûle dans le coeur de Moïse est celle qui doit brûler dans notre coeur. Une passion pour la liberté des hommes et pour un Dieu qui s’appelle : « Je serai qui je serai ». C’est en acceptant les risques et les découvertes de cette liberté que nous traverserons nos tranquillités désertes et que nous trouverons un pays où coulent le lait et le miel. 

Amen

Lecture de la Bible

Exode 3/1-14

1 Moïse faisait paître le petit bétail de Jéthro, son beau-père, qui était prêtre de Madiân ; il mena le troupeau au-delà du désert et arriva à la montagne de Dieu, à l'Horeb.
2 Le messager du SEIGNEUR lui apparut dans un feu flamboyant, du milieu d'un buisson. Moïse vit que le buisson était en feu, mais que le buisson ne se consumait pas.
3 Moïse dit : Je vais faire un détour pour voir ce phénomène extraordinaire : pourquoi le buisson ne brûle-t-il pas ?
4 Le SEIGNEUR vit qu'il faisait un détour pour voir ; alors Dieu l'appela du milieu du buisson : Moïse ! Moïse ! Il répondit : Je suis là !
5 Dieu dit : N'approche pas d'ici ; ôte tes sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sacrée.
6 Il ajouta : Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob. Moïse se détourna, car il avait peur de diriger ses regards vers Dieu.
7 Le SEIGNEUR dit : J'ai bien vu l'affliction de mon peuple qui est en Egypte, et j'ai entendu les cris que lui font pousser ses tyrans ; je connais ses douleurs.
8 Je suis descendu pour le délivrer de la main des Egyptiens et pour le faire monter de ce pays vers un bon et vaste pays, un pays ruisselant de lait et de miel, là où habitent les Cananéens, les Hittites, les Amorites, les Perizzites, les Hivvites et les Jébusites.
9 Maintenant, les cris des Israélites sont venus jusqu'à moi, et j'ai vu l'oppression que les Egyptiens leur font subir.
10 Maintenant, va, je t'envoie auprès du pharaon ; fais sortir d'Egypte mon peuple, les Israélites !
11 Moïse dit à Dieu : Qui suis-je pour aller auprès du pharaon et pour faire sortir d'Egypte les Israélites ?
12 Dieu dit : Je serai avec toi ; et voici quel sera pour toi le signe que c'est moi qui t'envoie : quand tu auras fait sortir d'Egypte le peuple, vous servirez Dieu sur cette montagne. 13Moïse dit à Dieu : Supposons que j'aille vers les Israélites et que je leur dise : « Le Dieu de vos pères m'a envoyé vers vous. » S'ils me demandent quel est son nom, que leur répondrai-je ?
14 Dieu dit à Moïse : Je serai qui je serai. Et il ajouta : C'est ainsi que tu répondras aux Israélites : «   “Je serai” m'a envoyé vers vous. »

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