Lutte et contemplation / Diaconie et liturgie

Esaïe 40/1-11 , Marc 1/1-8

Culte du 10 décembre 2017
Prédication de Jean-Pierre Rive

Vidéo de la partie centrale du culte

Alors que la France vient de célébrer hier, discrètement il est vrai compte tenu du contexte, la Journée Nationale de la Laïcité en référence à la loi votée le 9 décembre 1905, donnant le coup d’envoi à la séparation de l’Eglise et de l’Etat, j’ai envie de dire que si dans son principe cette loi a été une bonne chose, elle néanmoins provoqué des dégâts collatéraux dont nous souffrons encore aujourd’hui avec toujours plus d’acuité : c’est en effet au nom de cette loi que nos Eglises, protestantes en particulier, ont été amenées à scinder formellement les activités relevant du culte et celles relevant de la diaconie. Or non seulement nous avons acquiescé à cette injonction, mais qui plus est, nous l’avons, je le crains, parfois intégrée dans notre vie spirituelle comme dans notre théologie. Ainsi dans nos Eglises, nous sommes tentés, et souvent nous succombons à cette tentation d’admettre qu’il est normal que pour les uns la foi soit d’abord affaire de conviction intime, de progrès dans la connaissance des textes bibliques, d’assiduité à la prière personnelle ou en Eglise, et que pour les autres cette même foi s’exprime avant tout dans des actions au service des plus défavorisés, dans des luttes sociales ou des combats politiques au nom de l’Evangile de justice, de paix, de solidarité.


Et pourtant, tout au long de l’histoire de nos Eglises et ceci en parfaite continuité avec la vie, le message, les actes de Jésus-Christ, ces deux dimensions n’ont jamais été séparées. C’est d’ailleurs ce que l’on perçoit dans ce texte du prophète Esaïe que nous venons de lire, où se mêlent intimement l’allégresse de la prière de louange et l’appel à modifier le cours de l’histoire pour faire une place, un chemin, à ce Royaume qui vient. C’est en outre tout le sens que nous rappelle cette période de l’Avent dans laquelle nous venons de rentrer, ou la proclamation par le peuple de la Bonne Nouvelle, se mêle à une montée en ferveur de l’Attente, qui s’active pour que s’ouvrent des brèches dans un monde qui aspire à la paix et à la justice.


Ainsi, partout où les Eglises se sont implantées, lorsqu’elles ont su se libérer des manipulations des puissants, partout il y a eu de manière concomitante le désir de célébrer un culte, par une prière commune, par une annonce explicite de la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ mort et ressuscité, acteur toujours vivant de la présence du Royaume, et le désir de signifier en actes la réalité effective et présente de ce Royaume de paix, de liberté, de justice offert à tous. C’est pourquoi il nous faut non seulement refuser cette séparation, mais au contraire affirmer, réaffirmer fortement que vie spirituelle, célébration liturgique commune et engagement social, politique, c'est-à-dire au service de la Cité et de celles et ceux qui l’habitent, sont les deux facettes inséparables du témoignage que chacun de nous et que nous tous ici  rassemblés en Eglise, nous devons à Jésus-Christ, Parole de vie faite chair pour le salut de tous.

Alors, ce matin, tout d’abord, je voudrais évoquer avec vous un aspect particulier de la vie spirituelle du croyant et voir comment elle est source, origine et force pour un renouvellement permanent de notre présence en tant qu’Eglise au cœur des réalités de notre monde. Je veux parler ici de notre culte, où la lecture biblique, la prédication prennent leur place dans ce qu’on appelle la liturgie, c'est-à-dire littéralement «l’œuvre commune du peuple de Dieu ». Avec ses chants, ses prières, ses silences, cette célébration communautaire de l’œuvre du Christ inaugurée il y a de nombreuses générations, que nous réitérons dimanche après dimanche, qui doit se prolonger publiquement et qui au passage nous rappelle que nous sommes appelés à l’unité bienveillante et fraternelle, eh bien cette célébration, cette liturgie qui scande notre vie commune, tout au long de l’année, de l’Avent maintenant à la Pentecôte demain, est ce qui sans cesse refonde notre présence auprès de ceux qui attendent une bonne nouvelle dans leur vie. Cette liturgie, souvent construite avec les mots, les chants de ceux qui nous ont précédé dans la foi est la force qui nous est transmise pour soigner, guérir, nourrir, vêtir, loger, accueillir, interpeller les pouvoirs politiques, bousculer les assoupissements religieux. La liturgie, culte rendu à la venue du Royaume, loin d’être un vieux rituel sclérosé, est ce temps où chacun de nous et tous ensemble, nous pouvons entendre l’appel : « Et toi, qu’as-tu fait de ta foi ? ». En as-tu fait un trésor à conserver jalousement, en as-tu fait une appartenance qui te sépare, en as-tu fait une identité qui te paralyse, ou bien en as-tu fait une soif de partage, un désir de briser les murs, un feu qui brûle en toi pour reconnaître en tous des frères, des sœurs en attente de paix, de lumière, d’espérance.
Ainsi diaconie et liturgie, lutte et contemplation, service risqué et exigeant de l’autre, de tous les autres, et célébration du culte sont-ils unis de manière irrévocable.


Pour illustrer cela, je voudrais citer deux grands théologiens du 20ème siècle, deux grands théologiens qui au cœur des années les plus sombres de l’enfer nazi ont  exprimé cela. Le premier, Karl Barth, inquiet de la montée du nazisme, entendant le bruit des bottes se répandre en Europe, père spirituel et acteur de la résistance au totalitarisme, a dit un jour que le cœur de cette résistance était là dans sa rue, un peu plus loin, dans ce couvent des carmélites qui, imperturbablement dans leur prière chantée, rappelait quotidiennement que la victoire du Seigneur était acquise et balaierait toutes les puissances du mal. Le second, Dietrich Bonhoeffer, mort en martyr à cause de son engagement auprès de ceux qui voulaient abattre Hitler, nourri de toutes les traditions chrétiennes de l’Europe, dit un jour dans les mêmes circonstances qu seuls av aient le droit de chanter le grégorien ceux qui s’engageaient résolument contre l’antisémitisme. Deux théologiens, une situation dramatique et à eux deux une affirmation centrale : la liturgie et la diaconie, la contemplation et la lutte pour la justice non seulement ne se distinguent pas, mais se supposent réciproquement et surtout se fécondent mutuellement. Et de plus dans cette chaire de l’Oratoire du Louvre, sans parler de pasteurs qui animèrent la résistance au nazisme, comment passer sous silence la prédication de Wilfred Monod qui, avant cette funeste période, rappelait toujours avec vigueur à quel point la célébration de la liturgie et de la cène en particulier était une injonction, un ordre de mission pour aller au-devant de toutes les injustices et sans cesse les combattre pour que la Création soit toujours plus conformée à ce Royaume attendu, déjà inauguré, en attente de témoins fervents et responsables pour en discerner et mettre en œuvre les chemins. C’est ainsi qu’il créa les veilleurs, veilleurs que nous sommes tous appelés à être.

Là où la prière commune et le culte sont négligés, le témoignage prophétique, le zèle pour la justice s’émoussent et sombrent dans une charité molle et confortable. Et là où la ferveur pour le service de l’autre, la quête d’un monde plus accueillant pour les plus petits, plus attentif et ouvert à toutes les souffrances s’évanouissent, le culte devient alors un rituel hypocrite, une désobéissance à celui qui nous envoie et compte sur nous pour être ses témoins.
Maintenant, avant de revenir à ce service qu’en tant que chrétiens nous devons au monde, un service exigeant, risqué, parfois incompris, contesté et même menacé, il nous faut lever un malentendu sur le culte, sur cette liturgie sur laquelle nous fondons notre existence ; le temps de la liturgie n’est pas un temps sacré, un temps en dehors du temps ; cela fait bien longtemps que le voile du temple s’est déchiré qui séparait le sacré et le profane. Le temps de la liturgie n’est pas un temps religieux, il est simplement le temps de l’obéissance au commandement du Seigneur : « Faites ceci en mémoire de moi, enseignez, baptisez et vos œuvres seront plus grandes que les miennes ». Le temps de la liturgie est ce temps où la réalité de la présence du Royaume nous est rappelée, pour que la vérité fasse son chemin, que la liberté s’accomplisse et que la justice trace sa route. Le temps de la liturgie est ce temps où chacun de nous met de l’ordre dans sa vie, où l’Eglise se met en ordre de marche pour que le témoignage rendu à Celui qui a tout accompli ne s’éteigne pas. C’est ce temps où la force de la Parole du Seigneur nous est rappelée, telle qu’elle résonne dans le texte du prophète Esaïe ; un écho qui de génération en génération nous est parvenu de telle sorte que l’évangéliste Marc puisse nous dire à nouveau : « Aujourd’hui encore commence la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ », un aujourd’hui qui nous rejoint, en sorte que nos pauvres ressources propres de femmes et d’hommes affrontés aux désespoirs de notre temps s’enracinent dans l’ultime réalité du Christ vivant , victime victorieuse de toutes les idoles et de toutes les forces contraires à la vie et portent ainsi les germes de toute résistance, de toute insurrection, de toute résurrection.
La liturgie, alors, loin d’être un repli frileux, devient ce temps où la présence de l’Eglise au monde se vivifie, se libère, s’arme d’audaces nouvelles pour vaincre avec la force qu’elle a reçue les malheurs du temps. L’Eglise devient alors tout entière diaconie, servante, comme son maître de ce monde qui attend une bonne nouvelle : solide comme le roc de sa Parole, réelle comme sa vie plus forte que la mort. Ce service est tout d’abord un service, réaliste, humble et loyal ; mais aussi exigeant à l’égard de tous ceux qui ont reçu mandat de diriger ce monde. En effet, au nom de Jésus-Christ Seigneur de toutes choses et de toutes autorités, il appartient à l’Eglise, lorsque l’inconséquence devient notoire, lorsque le politique devient tout entier spectacle et séduction, lorsque le dérisoire se répand, lorsque l’injustice devient indécente et intolérable, il appartient à l’Eglise de rappeler à chacun le sérieux de sa responsabilité, de telle sorte que toute autorité se tienne à distance de ce qui dégrade son mandat, que ce soit l’opportunisme, l’ambition égoïste, la corruption, l’arrogance et le mépris.
Ce service est aussi de l’ordre de la vérité, c'est-à-dire du dévoilement de ce qui est caché, de l’alerte, lorsque le brouillage et l’écran de fumée se répandent, et le mensonge devient l’habitude. Dans un monde qui perd ses repères, la vérité ne peut relever ni des modes, ni des sondages, ni des opinions susurrées par les médias. Dans un monde fragilisé par des peurs préfabriquées, et je pense ici en particulier à cette peur de l’étranger alimentée par de fausses alarmes, la vérité n’est pas dans les consensus sécuritaires et identitaires mais bien dans une Parole que l’Eglise se doit de porter sans faiblir, une Parole qui propose une insurrection pacifique comme disait Paul Ricoeur, qui met à mort toutes ces peurs mensongères, ces idolâtries éphémères pour qu’enfin une vie fraternelle, juste et confiante soit le terreau d’un avenir heureux partout et pour tous. Et puis l’Eglise, fidèle à celui qui l’envoie est au service de la liberté, une liberté qui veut affranchir de toutes les chaînes, qui libère de tous les esclavages au propre et au figuré, de toutes les oppressions morales et matérielles, qui par delà les désastres sociaux, économiques, politiques, inaugure des chemins nouveaux. L’Eglise servante de la liberté est ainsi ce lieu où s’inventent sans cesse dans une imagination créatrice salutaire les signes d’un avenir autre que celui qui veut s’imposer à nous, comme si on ne pouvait pas faire autrement. L’Eglise ne rêve pas d’un avenir différent, elle se doit d’en poser les fondements, sans ostentation, dans l’humilité mais avec détermination. Elle se doit sans cesse, comme nous l’avons entendu chez Esaïe et Marc, d’aplanir les chemins, abaisser les obstacles, de redresser  les sentiers, et de faire refleurir les déserts. C’est ainsi que chacun pourra voir le Royaume qui se fait proche, à portée de voix, à portée de main.

Ainsi l’Eglise qui célèbre dans sa liturgie la venue de ce Royaume dit et vit ce qu’elle célèbre, et ce qu’elle vit et dit, elle peut alors le célébrer dans sa liturgie. L’appel du Christ qui résonne ici et maintenant pas moins fort qu’il y a 2000 ans, pas plus lointain que celui qu’ont entendu les mages, les bergers, les disciples ou l’apôtre Paul sur le chemin de Damas, l’appel du Christ qui résonne en ce temps de l’Avent, temps de l’Attente fervente et active, est comme un battement de cœur qui appelle au rassemblement pour le rencontrer et le suivre, lui le Sauveur, et qui ensuite nous envoie, nous disperse, nous dissémine pour être dans le monde les témoins qui appellent à leur tour à la vie, à la vérité, à la liberté. Prends garde à ton pied, nous dit l’Ecclésiaste, quand tu entres dans la Maison de l’Eternel ! Le temps du culte n’est pas un temps de confort facile dont on ressort indemne : il est ce temps risqué où tu vas te livrer à l’obéissance, qui transfigure ton chemin, à l’écoute qui va te faire vivre en vérité ; au partage qui va t’ouvrir à la véritable liberté. Mais par-dessus tout, n’aie pas peur car c’est le temps où celui qui t’aime de toute éternité, quelles que soient tes fragilités, te prend par la main et te conduit vers de verts pâturages.

Amen

Lecture de la Bible

Esaïe 40/1-11 :

1 Consolez, consolez mon peuple, Dit votre Dieu. 2 Parlez au cœur de Jérusalem, et criez lui Que sa servitude est finie, Que son iniquité est expiée, Qu'elle a reçu de la main de l'Eternel Au double de tous ses péchés. 3 Une voix crie : Préparez au désert le chemin de l'Eternel, Aplanissez dans les lieux arides Une route pour notre Dieu. 4 Que toute vallée soit exhaussée, Que toute montagne et toute colline soient abaissées ! Que les coteaux se changent en plaines, Et les défilés étroits en vallons ! 5 Alors la gloire de l'Eternel sera révélée, Et au même instant toute chair la verra; Car la bouche de l'Eternel a parlé.6 Une voix dit : Crie !-Et il répond : Que crierai-je? Toute chair est comme l'herbe, Et tout son éclat comme la fleur des champs. 7 L'herbe sèche, la fleur tombe, Quand le vent de l'Eternel souffle dessus.-Certainement le peuple est comme l'herbe : 8 L'herbe sèche, la fleur tombe; Mais la parole de notre Dieu subsiste éternellement9 Monte sur une haute montagne, Sion, pour publier la bonne nouvelle; Elève avec force ta voix, Jérusalem, pour publier la bonne nouvelle; Elève ta voix, ne crains point, Dis aux villes de Juda : Voici votre Dieu ! 10 Voici, le Seigneur, l'Eternel vient avec puissance, Et de son bras il commande; Voici, le salaire est avec lui, Et les rétributions le précèdent. 11 Comme un berger, il paîtra son troupeau, Il prendra les agneaux dans ses bras, Et les portera dans son sein; Il conduira les brebis qui allaitent. 

Marc 1/1-11 :

1 Commencement de l'Evangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu. 2 Selon ce qui est écrit dans Esaïe, le prophète : Voici, j'envoie devant toi mon messager, Qui préparera ton chemin; 3 C'est la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, Aplanissez ses sentiers. 4 Jean parut, baptisant dans le désert, et prêchant le baptême de repentance, pour la rémission des péchés. 5 Tout le pays de Judée et tous les habitants de Jérusalem se rendaient auprès de lui; et, confessant leurs péchés, ils se faisaient baptiser par lui dans le fleuve du Jourdain. 6 Jean avait un vêtement de poils de chameau, et une ceinture de cuir autour des reins. Il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. 7 Il prêchait, disant : Il vient après moi celui qui est plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de délier, en me baissant, la courroie de ses souliers. 8 Moi, je vous ai baptisés d'eau; lui, il vous baptisera du Saint-Esprit.


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