L’Evangile des pauvres

Luc 2:1-14

Culte du 25 décembre 2018
Prédication de Béatrice Cléro-Mazire

Vidéo de la partie centrale du culte

Aujourd’hui c’est Noël.

Et un nouveau-né couché dans une mangeoire nous fait signe : signe du salut de Dieu pour l’homme. En quoi le fait qu’un bébé soit obligé de dormir dans la paille pourrait être un signe de la venue du salut de Dieu ? À première vue, ce serait plutôt le signe que rien ne change, et que, au temps de Jésus comme encore de nos jours, trouver une place au chaud pour ceux qui vont dormir dehors est un défi. Pas plus tard que vendredi, alors que nous allions fermer le secrétariat, un appel nous parvient : une ancienne cheftaine scout de l’Oratoire nous raconte qu’elle est institutrice, et que deux de « ses enfants », comme elle les appelle affectueusement, dormiront le soir même dans la rue avec leur maman si aucune solution n’est trouvée.

L’assistante sociale de l’école est sur le pont depuis le matin, les appels aux 115 se succèdent, et rien ne semble se dénouer, d’où cet appel du dernier recours, à une église où elle a entendu tant de fois prêcher la Bonne Nouvelle du salut et où elle a enseigné aux louveteaux, autant qu’elle a pu, le sens de l’entraide et de la responsabilité. Pas de place pour eux dans la salle. Le soir du premier Noël, il n’y avait pas non plus de place pour ces trois personnes qui étaient venues se faire recenser dans leur ville d’origine. Rien dans le récit de Luc ne dit que ce sont des raisons économiques qui poussent Joseph et Marie à accepter le logis des animaux pour passer la nuit. Mais il n’empêche que c’est une situation de grande précarité que Luc choisit comme contexte pour la naissance du Messie. C’est ainsi que Jésus va naître dans une mangeoire, lui le Messie, celui qu’on attendait depuis des siècles comme un roi, un nouveau David. Il est couché dans la paille comme un pauvre qui n’a pas de maison.

Un hasard ? Un simple problème de booking dans un hôtel de Bethléem ? Sûrement pas, car les premiers témoins de cette naissance nous en disent plus long sur cet évènement que l’évènement lui-même. Luc choisit comme témoins de l’accomplissement des prophéties messianiques : des bergers. Au temps de Jésus, les bergers sont des gens méprisés, ils ne participent pas au culte du temple ; ils sont vus comme des gens incultes, parfois même comme des voleurs, eux qui vivent sans avoir à se soumettre aux règles du temple. Ils font tout ce qui les rend impurs et ne se purifient jamais : l’agnelage des brebis, l’abattage des moutons malades, la manipulation des carcasses, leur vie est loin du temple et de ses rites. Ce sont des marginaux. De plus, ils sont pauvres économiquement et comme tels, un peu plus méprisés encore.

Il est frappant de voir combien Luc se soucie des « petits » de son temps ( les microi en grec), ceux qui courbent l’échine ( les courbés : ptôchoi en grec ) ceux qui peinent et ne sont pas reconnus ni pour leur travail, ni pour leur situation sociale. Il s’attache à décrire ceux qu’on marginalise à cause d’un emploi peu apprécié, comme les collecteurs des taxes, par exemple ; à cause d’un accident de la vie, comme les veuves nombreuses dans cet Évangile, à cause de leur infirmité comme par exemple les aveugles. Luc parle aussi des Samaritains, exclus à cause de leur religion et les présente toujours bons, et parfois meilleurs que les gens pieux du peuple d’Israël. Il y a encore les femmes, celles que Jésus associent à son ministère, celles sur lesquelles ils se retournera quand il portera sa croix, celle qui répandra du parfum sur ses pieds dans un geste excessif qui scandalisera Simon le pharisien, car elle était considérée comme pécheresse.

L’Évangile de Luc pourrait s’intituler l’Evangile des exclus. Même si les pauvres et les rejetés sont très présents dans les autres Évangiles, aucun ne théorise à ce point le salut de Dieu en partant de l’exclusion. Peut-être parce que Luc n’est pas un auteur juif, et qu’il est lui-même comme un de ces exclus du peuple saint. C’est un païen, que l’Evangile de Jésus Christ a sauvé sans exiger de lui qu’il soit né au bon moment au bon endroit dans la bonne lignée. Bien sûr, au tout début de son Évangile, Luc s’adresse aux gens bien établis, qui peuvent lire son texte, qui sont friands de récits historiques : « Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des faits qui se sont accomplis parmi nous, tels que nous les ont transmis ceux qui, dès le commencement, en ont été les témoins oculaires et sont devenus serviteurs de la Parole, il m'a semblé bon, à moi aussi, après m'être informé exactement de tout depuis les origines, de te l'exposer par écrit d'une manière suivie, très excellent Théophile, afin que tu connaisses la certitude des enseignements que tu as reçus. ( Luc 1, 1-4) »

On sent là comme une pointe d’ironie. Comprenez : Comme ceux qui sont homologués comme apôtres ont raconté leur version des faits, pourquoi moi, qui ne suis autorisé que par la foi, ne pourrais-je pas raconter aussi ma version ? Il s’agit donc là de raconter un salut bien particulier : celui des Psaumes d’après l’exil, dans lesquels les pauvres confessent ainsi leur foi : « moi je suis pauvre et déshérité ; mais le Seigneur pense à moi. Tu es mon secours et mon libérateur : mon Dieu, ne tarde pas ! » ( Psaume 40, 18)

Alors, que le sauveur naisse dans une crèche n’est plus un simple détail. C’est un signe. Signe pour les bergers, mais aussi signe pour tous ceux qui, comme Marie quand elle magnifie le Seigneur, attendent un renversement des pouvoirs qui priment les plus pauvres et les plus petits de la société. En naissant là, le messie se fait proche des plus pauvres, des plus méprisés, des oubliés des hôtels, des oubliés du droit, des oubliés des lignées même. En effet, comme Jésus naît en plein recensement, et qu’il n’y a pas de place pour lui dès sa naissance, on peut se demander s’il a bien été noté sur les tablettes de Quirinius. À moins qu’au contraire, Luc insiste sur ce recensement pour signifier que Jésus est inscrit parmi la multitude des gens soumis à l’empire romain et que ce mélange, à lui seul, est le signe que le salut de Dieu ne s’adresse pas uniquement au peuple élu, mais à une humanité plus vaste, plus multiple et moins homologuée. D’ailleurs, la généalogie de Jésus dans Luc atteste de cette universalité de l’adresse du salut. Quand chez Matthieu la généalogie commence par Abraham et nous trouble par ses liens étranges avec des femmes dont l’origine ou la moralité sont plus que contestables, chez Luc, on assiste à une liste ininterrompue de noms masculins qui se termine par Adam, père, non pas des croyants, comme Abraham, mais père des humains, pécheurs et chassés du jardin d’Eden.

Oui, le sauveur selon Luc est le sauveur des pauvres.
C’est celui proclamé par Esaïe dans le chapitre 61: "Le souffle du Seigneur DIEU est sur moi, car le SEIGNEUR m'a conféré l’onction. Il m'a envoyé porter une bonne nouvelle aux pauvres, soigner ceux qui ont le cœur brisé, proclamer aux captifs leur libération et aux prisonniers leur élargissement. Son Évangile est celui de la miséricorde de Dieu. Mais depuis l’écriture de cet Évangile, qu’est-ce qui a changé ?"

Le gouverneur de la Syrie n’est plus le même bien sûr, la Syrie n’est plus la même non plus d’ailleurs. Mais les pauvres, ces « courbés » qui devaient être relevés, ces petits qui devaient être élevés, ces humbles qui devaient cesser d’être humiliés, où sont-ils ? Disparus ? Non, ils sont dans nos rues, sans voix ni apparence, comme dit le cantique en parlant de Jésus. Ils sont sous les toits des marchands de sommeil, ils sont sur des ronds-points à crier leur haine d’une république dont ils ne comprennent pas qu’elle les protège de ses lois. Ils sont dans les squats, sans éducation, sortis de l’école trop tôt, oubliés de parents qui leur demandent de se débrouiller seuls. Les pauvres, aujourd’hui, attendent dans des files interminables pour avoir une soupe, un colis de nourriture ou un colis d’hygiène. Ils passent inlassablement dans le métro racontant leur vie, ou plutôt leur dégringolade. Les pauvres d’aujourd’hui comme ceux d’hier sont toujours là où il n’y a pas de place pour eux. Pas le bon profil, pas la bonne formation, pas le bon lieu de naissance, pas la bonne langue, pas la bonne couleur de peau, pas les bons parents, pas les bons enfants non plus parfois .

Être pauvre, c’est souvent être aussi inadéquat à son monde que le Messie est inadéquat à une mangeoire, mais à l’envers. Et c’est cet envers que nous annonce l’Evangile de Luc, cette inversion toujours possible par la grâce de Dieu. En nous présentant un Messie trop important pour une simple mangeoire, un Sauveur trop attendu pour être ainsi laissé pour compte, un enfant trop précieux pour être considéré comme une malédiction par sa mère Marie, Luc nous rappelle la vocation de tout humain à faire de sa vie un signe de salut pour ce monde. Cet enfant qui naît dans cette mangeoire sera le rabbin le plus écouté de son temps, l’homme le plus glorifié après sa mort et le Fils ayant l’ascendance la plus glorieuse de tout les temps, puisqu’il sera appelé rien de moins que « Fils de Dieu ». Dans l’Évangile de Luc, le Messie est appelé « Fils de l’homme », comme une marque de rédemption pour une humanité courbée.

Comme un pied de nez à ce Dieu trop longtemps resté enfermé au ciel. C’est l’homme qui est central dans cet Évangile, ce n’est pas Dieu, ce n’est pas la piété qui exclut les non-homologués de la terre, c’est l’homme de petite taille devant Dieu, le « micros » de la langue grecque, n’est-ce pas dans l’Évangile de Luc et dans ce seul Évangile qu’on trouve Zachée, tout petit et grimpant dans son arbre pour voir le salut ? Ce que l’Évangile nous annonce, c’est que les hommes sont appelés à se redresser quand ils sont courbés, à être consolés quand ils pleurent, à être accueillis quand ils sont exclus. Et pour nous assurer que ce salut promis par les prophètes s’accomplit en la personne de Jésus, par une conversion du regard porté sur la vulnérabilité humaine, cet Évangile nous présente le Messie recensé parmi la multitude des autres hommes, exclu de fait d’une hôtellerie, naissant dans la précarité d’une crèche et révélé d’abord aux exclus de son temps : les bergers. Jésus deviendra lui-même le bon berger, celui qui fait tout pour ses brebis, renouant avec la tradition davidique du roi berger : choisi par Dieu derrière son troupeau.

Dans l’Évangile de Marc, on trouve la phrase « vacharde » de Jésus à ses disciples : Les pauvres, vous les avez toujours avec vous et vous pouvez leur faire du bien quand vous voulez ( Marc 14, 7). Jésus ne doute pas un instant que la pauvreté soit un élément constant de toute société. Et cette phrase a de quoi nous guérir de beaucoup d’illusions. Oui, même si le Messie a rejoint les hommes en leur faisant signe du fond de sa mangeoire, cela n’annule pas la pauvreté sur la terre. La pauvreté, non, en revanche, la fatalité, oui. L’Évangile de Luc nous raconte comme dans un grand récit historique, la naissance d’un homme qui, même crucifié, sera relevé d’entre les morts ; même outragé, il sera jugé comme Parole de Dieu sur la Terre.

C’est ce récit de salut qui naît à Noël, et même si c’est une fable, pour qu’on en tire une raison, ce n’est pas un mensonge pour nous éblouir. La foi en ce Dieu qui se fait proche peut relever l’homme que la vie a courbé. Ne sommes-nous pas nombreux ici à être pauvres ? Je dis bien : pauvres. Pauvres par notre naissance, pauvres d’argent, pauvres de culture, pauvres d’amour, pauvres de foi, pauvres de miséricorde, bref, nous sommes d’anciens pauvres et des pauvres encore aujourd’hui et nous serons encore pauvres demain de bien d’autres manières. Car la vie éprouve les humains de mille façons. Et si nous ne croyons pas que la Bonne nouvelle du Salut pour l’homme est toujours devant nous comme une possibilité, mieux, comme une vocation, alors, que faisons-nous dans une église un matin de Noël ? Que sommes-nous venus chercher ? Il faut donc combattre les pauvretés, entendre le cri de ceux qui enragent d’être oubliés, mais bien plus encore entendre le silence assourdissant de ceux qu’on n’entend jamais tant leur misère est grande. Ceux-là ne crient pas, ou ne crient plus, ceux-là ne seront sauvés que si les témoins du Christ sont aussi témoins de leur vie.

Aujourd’hui c’est Noël, et un enfant couché dans une mangeoire nous fait un signe de salut. Il nous sauve de la haine, du désespoir, du mensonge qui desservent toujours les plus pauvres. Il nous parle de justice, d’hommes tous comptés sans en exclure aucun, de bergers ragaillardis par le chant des anges, d’une place trouvée, au bout du compte, dans une crèche le soir du grand recensement dans un pays occupé. Et dans la paix de cette nuit de Noël, l’enfant qui naît à Bethléem, le descendant en ligne direct d’Adam, nous parle d’une humanité tellement aimée de Dieu, qu’elle n’ose croire encore à sa possible résurrection. Résurrection de toute peine, de tout deuil, de toute chute. Ah oui, j’oubliais, comme si ce n’était déjà plus rien qu’un lointain témoignage de foi : les deux élèves de notre jeune cheftaine, ont eu le soir même une solution d’hébergement pérenne avec leur maman. Parce que quelques témoins du petit couché dans une mangeoire ont cru de tout leur coeur que c’était possible et aujourd’hui, ils fêteront Noël au chaud et en sécurité.

Amen
.

Lecture de la Bible

Luc 2/1-14
1 En ces jours-là parut un décret de César Auguste, en vue du recensement de toute la terre habitée.
2 Ce premier recensement eut lieu pendant que Quirinius était gouverneur de Syrie.
3 Tous allaient se faire recenser, chacun dans sa propre ville.
4 Joseph aussi monta de Galilée, de la ville de Nazareth, pour se rendre en Judée, dans la ville de David appelée Bethléem, parce qu'il était de la maison et de la famille de David,
5 afin de se faire inscrire avec Marie, sa fiancée, qui était enceinte.

6 Pendant qu'ils étaient là, le temps où elle devait accoucher arriva,
7 et elle mit au monde son fils premier-né. Elle l'emmaillota et l'installa dans une mangeoire, parce qu'il n'y avait pas de place pour eux dans la salle.

8 Il y avait, dans cette même région, des bergers qui passaient dans les champs les veilles de la nuit pour garder leurs troupeaux.
9 L'ange du Seigneur survint devant eux, et la gloire du Seigneur se mit à briller tout autour d'eux. Ils furent saisis d'une grande crainte.
10 Mais l'ange leur dit : N'ayez pas peur, car je vous annonce la bonne nouvelle d'une grande joie qui sera pour tout le peuple :
11 aujourd'hui, dans la ville de David, il vous est né un sauveur, qui est le Christ, le Seigneur.
12 Et ceci sera pour vous un signe : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire.
13 Et soudain il se joignit à l'ange une multitude de l'armée céleste, qui louait Dieu et disait :

14 Gloire à Dieu dans les lieux très hauts, et, sur la terre, paix parmi les humains en qui il prend plaisir !

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