Les gens de Nazareth ne croient pas en Jésus

Luc 4:14-30

Culte du 27 janvier 2019
Prédication de Agnès Adeline-Schaeffer

Vidéo de la partie centrale du culte

Parmi les lectures proposées pour aujourd’hui, il y a une sur laquelle on ne s’attarde pas autant qu’on pourrait l’imaginer, c’est le récit de l’échec de la prédication de Jésus à Nazareth.

C’est un passage qui interroge. Ne pourrait-on pas dire, un peu rapidement, j’en conviens, que Jésus a, en quelque sorte, raté son oral ? Si c’est le cas, alors, cela ne peut être que rassurant voire, libérateur, pour tous les personnes qui se succèdent non seulement à cette chaire, mais partout ailleurs, depuis la fondation de l’Eglise… Sans pour autant les dispenser de faire de leur mieux, avec ce qu’ils sont ! Ce passage est raconté dans les trois évangiles synoptiques, Matthieu, Marc et Luc. Trois fois avec des accentuations différentes, même si les récits de Matthieu et de Marc sont assez semblables, dans leur brièveté, et sur leur insistance à signaler, que, ce qui fait barrage à l’adhésion de foi des Nazaréens au message et à la personne de Jésus, c’est son origine familiale, constituant, au fond, un mur de séparation.

Mais dans l’Evangile de Luc, qui nous intéresse ce matin, ce n’est pas la même chose. Le récit raconté est plus long que dans les deux autres évangiles. Il comporte des détails concernant la lecture de Jésus à la synagogue, seulement suggérés dans les autres évangiles. Reprenons le récit de Luc dans les grandes lignes pour repérer ensemble, dans un premier temps, la trame, puis dans un second temps, le point de rupture et ses conséquences. Enfin, nous nous poserons la question : Et si cet échec de la prédication de Jésus, ce jour-là, n’était pas plutôt une source de fécondité ?

Nous sommes au début de l’Evangile de Luc. Le scénario du commencement est en place. Après les chapitres consacrés à l’enfance et à la jeunesse de Jésus, on le retrouve sur les rives du Jourdain, en train de recevoir son baptême, où l’Esprit Saint le remplit entièrement, puis le voilà sortant victorieux de la tentation au désert, toujours rempli de l’Esprit Saint. Et c’est toujours habité par cette même puissance de l’Esprit, qu’il revient en Galilée. Il enseigne dans les synagogues, et sa renommée se répand dans toute la région.

C’est donc précédé d’une bonne réputation, que selon sa coutume, Jésus entre dans la synagogue pour l’office du jour de sabbat. Toutes les actions de Jésus sont ici minutieusement décrites. Il se lève pour faire la lecture, on lui donne le livre du prophète Esaïe, il le déroule, il trouve le passage qu’il va commenter. Au fond, ce n’est pas surprenant, puisque tout juif, adulte, rabbin ou non, peut lire et commenter librement l’Ecriture. Est-ce la lecture du jour ? Est-ce une coïncidence intentionnelle du rédacteur de l’Evangile, toujours est-il que Jésus ne choisit pas le passage, mais qu’il le trouve. Il lit le passage proposé, à savoir le début du chapitre 61 d’Esaïe, qui évoque la consécration d’un prophète, ayant reçu l’Esprit du Seigneur, par l’onction justifiant sa mission.

L’assemblée le regarde intensément en attendant son commentaire. Elle attend sûrement une parole qui va nourrir son espérance. De quoi tenir une semaine, jusqu’au prochain office. Et c’est comme ça depuis des générations. Mais Jésus, ici, va faire autre chose que commenter le passage de l’Ecriture. Il en fait une actualisation que personne ne pourra oublier. Il annonce l’accomplissement de cette prophétie, ici et maintenant : « Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez ».

Ce que Jésus est en train de dire, est d’une densité absolue. On imagine le silence dans la pièce. Les auditeurs ont-ils bien entendu ? Comment cela peut-il se faire ? Après des siècles d’attente et de partage de l’Ecriture, patiemment transmise de génération en génération, chacun, en Israël, espère la réalisation de la prophétie d’Esaïe, sans oser croire qu’elle se réalisera de son vivant. Les propos de Jésus sont d’une audace inattendue et le programme auquel il fait allusion est chargé. Il proclame une année d’accueil par le Seigneur, une année jubilatoire, certes prévue et fixée par la loi de Moïse, tous les cinquante ans, mais cette fois-ci c’est pour de vrai.

L’assemblée est déjà témoin de la réalisation qui va s’opérer et qui est déjà en train de s’accomplir, sous la forme d’une libération annoncée, pour ceux qui sont captifs, ou opprimés, au sens propre comme au sens figuré, et aussi l’annonce de guérisons, en particulier celle des aveugles. On imagine le flottement dans l’assemblée. Dans un premier temps, elle accueille favorablement les propos de Jésus. Chacun est sensible à la qualité de la parole exprimée, mais chacun est étonné, dérangé, perplexe, par rapport à celui qui la prononce. Au fond, ils ne sont peut-être aussi prêts que cela, à la réalisation de l’espérance. C’était beaucoup plus confortable d’attendre. Mais de là à vivre la réalisation de cette espérance, c’est une autre histoire. Chacun a son propre scénario en tête pour l’accomplissement de cette prophétie. Mais sûrement pas celui de l’appropriation de celle-ci par l’un d’entre eux et encore moins par Jésus de Nazareth. N’est ce pas là le fils de Joseph ?

Et c’est là que notre récit bascule. Contre toute attente, Jésus enchaîne avec un autre discours, à la fois surprenant par son ironie, et violent dans ses propos. Il prend à partie son auditoire, il ne lui laisse pas le temps de se poser la question  jusqu’au bout : le fils du charpentier de Nazareth ne pourrait-il pas être un prophète qualifié ? On attend bien sûr, un Messie, un Christ, un vrai, mais se pourrait-il qu’il soit déjà parmi nous, à Nazareth ? Les auditeurs sont en train de douter sans l’exprimer vraiment, et Jésus va en quelque sorte, les devancer, en portant sur eux un verdict sévère de non accueil. On dirait que Jésus est en train d’attaquer son auditoire.

Tout se mélange dans les propos de Jésus, il fait allusion à ce qui s’est passé à Capharnaüm, alors que tout cela n’a pas encore eu lieu. En effet Jésus ira à Capharnaüm après avoir quitté Nazareth. Une année d’accueil, soit, mais pas ici. Et pour illustrer ce non-accueil, il insiste d’une part avec ce dicton « aucun prophète ne trouve accueil dans sa patrie, et d’autre part, il enchaîne avec une provocation sans précédent, en rappelant qu’au temps des prophètes Elie et Elisée, alors que le peuple d’Israël était en attente de la manifestation de la présence de Dieu pour lui-même, ce sont deux étrangers à Israël, une femme, la veuve de Sarepta et un homme, Naaman le Syrien, qui ont été au bénéfice de la présence de Dieu, par la faim comblée d’une part et la guérison de l’impur d’autre part.

Ces propos provoquent la colère de toute l’assemblée de la synagogue. Chacun sort de sa zone de confort : l’auditoire parce qu’il est frustré par les paroles de Jésus qui ne leur a pas dit ce qu’ils espéraient peut-être entendre, à savoir qu’ils pourraient être les bénéficiaires privilégiés de l’accomplissement de la parole, et Jésus, parce qu’il s’est mis au banc des exclus, en parlant de la veuve de Sarepta et de Naaman le Syrien, refusant d’une certaine manière, le rôle qu’on voudrait lui faire endosser, à savoir être le prophète guérisseur privilégié d’une certaine catégorie de personnes.

En un instant, la situation dégénère. Ils se lèvent, jettent Jésus hors de la ville, le conduisent à un escarpement pour le précipiter en bas, dont on peut se demander si Luc parle de Nazareth ou bien de Jérusalem… Mais Jésus ne se laisse pas impressionner par cette assemblée devenue menaçante. Avec un aplomb extraordinaire, qui en dit long sur sa force intérieure, sa conviction intime, et qui témoigne de son autorité au fond, il passe au milieu d’eux. « Il alla son chemin ». Son ministère ne fait que commencer.

Alors, peut-on qualifier cette histoire d’échec de la prédication de Jésus ? Tout dépend de l’idée que nous nous faisons de Dieu et du Messie, du Christ. Dans ce récit de Luc, les allusions au récit de la passion sont discrètes mais présentes. A travers le rejet de Jésus, à Nazareth est préfiguré en quelque sorte, le rejet de Jésus à Jérusalem. Jésus par sa mort, ne sera pas le Messie espéré, y compris pour les disciples qui le suivront. Il faudra encore attendre l’auberge d’Emmaüs (racontée aussi dans ce même évangile) pour reconnaître par le cœur ce qui est devenu invisible aux yeux.

Ce récit vient nous bousculer, et nous sort aujourd’hui de toutes nos zones de confort, que nous nous sommes fabriquées, à l’image de l’assemblée de la synagogue réunie pour l’office du sabbat. Mais à travers cet inconfort, qui n’est que temporaire, se découvre tout un terrain de fécondité à venir. A travers sa provocation, Jésus vient semer quelque chose de nouveau, non seulement en chacun d’eux, même si la première réaction est celle de la colère, qui symbolise au fond la déstabilisation qu’elle a entraînée, mais il vient semer quelque chose d’entièrement neuf, également en nous.

Si Jésus est la parole de Dieu incarnée, alors l’année d’accueil inaugurée au début de son ministère n’est toujours pas refermée, et continue d’être d’actualité, de génération en génération, jusqu’à aujourd’hui. La veuve et le lépreux sont les nouvelles figures d’exclusion et de pauvreté, même si aujourd’hui elles portent le nom de migrants ou de sans domicile fixe. Ils restent néanmoins les bénéficiaires de la pratique d’accueil de Jésus lui-même, manifestée aujourd’hui par notre engagement et notre solidarité.

Parce que le Dieu de Jésus-Christ s’en est remis à notre propre annonce de l’Evangile en donnant ce que nous avons reçu. C’est nous qui actualisons le message de l’Evangile, du moins, si ce message nous rejoint. Si notre foi est une bonne nouvelle pour nous et pour les autres, nous prenons le risque qu’elle ne soit pas accueillie unanimement et partout.

Croire est un risque, un risque pour nous-mêmes, un risque pour les autres, car, dans cette quête, nous pouvons avoir raison, nous tromper, mais nous pouvons aussi compter sur la présence dynamique de Dieu pour qu’il nous guide malgré nous et pour que son amour nous replace devant l’essentiel.

Vivre de la foi, c’est croire que rien, malgré les apparences, ne va vers la destruction mais vers le renouvellement ; c’est une bonne nouvelle, c’est même l’année d’accueil du Seigneur pour toute notre vie.

Amen.

Lecture de la Bible

Luc 4/14-30
14 Alors Jésus, avec la puissance de l’Esprit, revint en Galilée, et sa renommée se répandit dans toute la région.
15 Il enseignait dans leurs synagogues et tous disaient sa gloire.
16 Il vint à Nazara où il avait été élevé. Il entra suivant sa coutume le jour du sabbat dans la synagogue, et il se leva pour faire la lecture.
17 On lui donna le livre du prophète Esaïe, et en le déroulant il trouva le passage où il était écrit :
18 L’Esprit du Seigneur est sur moi
parce qu’il m’a conféré l’onction
pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres.
Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération
et aux aveugles le retour à la vue,
renvoyer les opprimés en liberté,
19 proclamer une année d’accueil par le Seigneur.
20 Il roula le livre, le rendit au servant et s’assit ; tous dans la synagogue avaient les yeux fixés sur lui.
21 Alors il commença à leur dire : « Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez. »
22 Tous lui rendaient témoignage ; ils s’étonnaient du message de la grâce qui sortait de sa bouche, et ils disaient : « N’est-ce pas là le fils de Joseph ? »
23 Alors il leur dit : « Sûrement vous allez me citer ce dicton : “Médecin, guéris-toi toi-même.” Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm, fais-en donc autant ici dans ta patrie. »
24 Et il ajouta : « Oui, je vous le déclare, aucun prophète ne trouve accueil dans sa patrie.
25 En toute vérité, je vous le déclare,
il y avait beaucoup de veuves en Israël aux jours d’Elie,
quand le ciel fut fermé trois ans et six mois
et que survint une grande famine sur tout le pays ;
26 pourtant ce ne fut à aucune d’entre elles qu’Elie fut envoyé,
mais bien dans le pays de Sidon,
à une veuve de Sarepta.
27 Il y avait beaucoup de lépreux en Israël au temps du prophète Elisée ;
pourtant aucun d’entre eux ne fut purifié,
mais bien Naamân le Syrien. »

28 Tous furent remplis de colère, dans la synagogue, en entendant ces paroles.
29 Ils se levèrent, le jetèrent hors de la ville et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline sur laquelle était bâtie leur ville, pour le précipiter en bas.
30 Mais lui, passant au milieu d’eux, alla son chemin.

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