La loi comme bonheur

Matthieu 5:1-12

Culte du 13 janvier 2019
Prédication de Béatrice Cléro-Mazire

            C’est étrange de dire : « heureux êtes-vous lorsqu'on vous insulte, qu'on vous persécute et qu'on répand faussement sur vous toutes sortes de méchancetés, à cause de moi ».

            Pourtant, Jésus n’hésite pas une minute, il commence son discours par un poème où tout ce qui rend les hommes malheureux d’habitude, ici les rend heureux.
            Être pauvre, pleurer, avoir faim et soif de justice, être persécuté, voilà des choses qui ne rendent pas vraiment heureux. Pourtant, Jésus affirme à chaque phrase de son poème que toutes ces choses peuvent devenir l’occasion d’une grande joie. Nous allons essayer de découvrir pourquoi. 

            L’Évangile nous dit qu’avant de prononcer ce grand poème, Jésus voit « les foules ». On ignore de quelles foules on parle ici. Jésus vient d’être baptisé, il a recruté ses premiers disciples et le voilà confronté à ces foules de gens qui vont le suivre et le rencontrer pour écouter son enseignement.
            Quelles sont ces foules ? Par définition, une foule ne se laisse pas identifier. On parle de la foule quand il y a tellement de monde qu’il est impossible d’y reconnaître une personne en particulier. C’est en voyant ces foules de gens qui lui sont inconnus, que Jésus prend la décision de gravir une montagne avec ses disciples pour  donner son enseignement. On ne dit donc pas que Jésus parle à tous ces gens, on ne dit pas qu’il s’en va loin d’eux, on dit seulement, qu’il décide de s’installer sur une montagne pour parler à ses disciples. Peut-être parce qu’il veut former ses disciples à parler eux-mêmes aux foules, à tous ces gens, ou bien, veut-il confier à ses disciples seulement, une vérité qui puisse les former, les encourager, les rendre plus confiants et donc capables de devenir des sages comme lui ?
            Dans l’Évangile de Matthieu, on parle beaucoup des disciples. Plus que dans d’autres Évangiles.
Qu’est-ce qu’un disciple ?

            Au temps de Jésus, un disciple est une personne qui suit les enseignement d’un sage, c’est quelqu’un qui a toute confiance en son maître, et qui pense qu’en écoutant ses conseils et ses récits, sa vie sera meilleure.
            Jésus a été le maître de beaucoup de disciples : les apôtres d’abord, mais aussi les femmes qui étaient présentes quand il parlait, et encore beaucoup d’autres personnes dont les Évangiles ne nous disent pas le nom, mais qui ont suivi Jésus. Je dit suivi, parce que, à cette époque-là, les maîtres se déplacent beaucoup en toutes sortes d’endroits : dans des maisons, dans des lieux de culte comme les synagogues, mais aussi sur des places publiques. Et ces maîtres,  qui sont considérés comme sages enseignent, font des discours, racontent des récits à tous ceux qui veulent bien les écouter. Alors, ceux qui veulent connaître toute la sagesse d’un maître, doivent le suivre pour recevoir tout son enseignement.

            L’Évangile raconte que Jésus monte sur une montagne. Et ce geste a beaucoup de sens pour ceux qui le suivent, car un autre personnage biblique avant lui a aussi gravi une montagne : Moïse. Et quand il y l’a gravie, il a reçu quelque chose d’extrêmement important pour la vie de tout son peuple, c’est la loi de Dieu, les dix commandements, qu’on appelle aussi les dix promesses parce qu’elles sont là pour permettre au peuple d’Israël, (le peuple dont fait partie Jésus), de vivre et de vivre libre.
            En allant sur la montagne, Jésus refait ce que le grand prophète Moïse a fait avant lui. mais là, il ne va pas recevoir une nouvelle loi de la part de Dieu : il va plutôt donner une nouvelle lecture de cette loi aux disciples qui le suivent.


            Depuis Moïse, beaucoup de choses ont changé pour le peuple de Jésus, mais c’est toujours la loi de Moïse qui est la règle pour les croyants. Et si nous, aujourd’hui, dans notre pays, nous séparons les lois de l’État des commandements de Dieu, au temps de Jésus, il se passe un peu la même chose. En effet, la Palestine est occupée par les Romains et les Romains imposent des règles de vie au peuple de Jésus, qui n’ont rien à voir avec les commandements que Moïse a reçus. Jésus et les autres croyants de sa religion juive se retrouvent entre deux règlements, celui des Romains et celui  de Moïse. Et parfois, les deux règlements ne sont pas très faciles à vivre en même temps.

            Par exemple, selon la loi reçue par Moïse, on ne doit pas adorer un autre Dieu que le Dieu de Moïse, le Dieu d’Israël. Pour les Romains, quand on fait partie de l’Empire romain, on doit adorer l’Empereur comme un dieu. Mais si les hommes comme Jésus se mettent à adorer l’Empereur, ils seront en faute à l’égard de leur propre Dieu.
            Au temps de Jésus, cette division entre deux systèmes rendait déjà les gens malheureux, car ils ne pouvaient pas vivre selon la loi de leur peuple, mais selon une loi imposée par un autre peuple.

            Au temps où ont été écrits les Évangiles, les choses étaient devenues encore plus compliquées. Jésus était mort sur la croix, et les Juifs qui étaient déjà en difficulté avec l’Empire romain à cause des lois et de la restriction de leur liberté, étaient aussi hostiles à la nouvelle religion que constituait le christianisme. Les chrétiens se trouvaient donc confrontés à des ennemis de toutes parts.
Ils étaient souvent chassés des synagogues ; ils n’avaient nul endroit pour prier, et ils étaient persécutés par les Romains qui leur reprochaient de ne pas reconnaître l’Empereur comme une divinité à adorer.
            Arrêtés, torturés, et tués, ils étaient souvent découragés par leur propre situation.
            Comment continuer à croire qu’on est dans la bonne voie, quand on est minoritaire, sans force pour se défendre et que ses frères meurent les uns après les autres ? C’est difficile de tenir bon dans l’obéissance à des règles qui font prendre le risque d’être tué.
           
            Jésus adresse les paroles d’encouragement des béatitudes à des personnes en difficulté. À son époque, ce sont des gens opprimés par les Romains, à cause de questions religieuses, mais aussi à cause de questions économiques et sociales. Il parle à des gens qui pleurent, des gens qui veulent que la justice entre les hommes existe, des gens qui sont persécutés. Mais, à l’époque où Matthieu écrit son Évangile, ce sont les chrétiens qui sont persécutés pour leur religion. De plus, la guerre entre Juifs et Romains a aggravé la pauvreté et affaibli le peuple des disciples de Jésus pris entre les deux forces. Pour encourager ces personnes qui pourraient être tentées de tout abandonner de leur espérance, il les proclame : μακαριοι.

            Ce terme en langue grecque a été traduit de diverses façons parce qu’il est difficile à traduire en français. Certains auteurs comme André Chouraqui vont même jusqu’à voir dernière le mot grec, la langue des hébreux et il traduit μακαριοι par : En marche ! ( Aujourd’hui, ce serait assez étrange et mal compris de lire les Béatitudes ainsi). D’autres auteurs ont traduit  par : bienheureux, ce qui sous-entend une tradition du martyre, du témoignage chrétien rendu au risque de sa vie. Pour l’auteur antique Xénophon, le bienheureux, c’est celui qui a reçu de bonnes choses. C’est quelqu’un qui est riche de ce qu’il a reçu. C’est un chanceux, un fortuné ; surtout si l’on se souvient que la fortune n’est pas comprise au départ comme la possession d’argent, mais comme la bonne fortune, la chance, la prospérité.
            D’autres se contentent du terme heureux : ce qui fait penser au bonheur et donc au bien-être alors que, dans le texte, il n’est pas vraiment question d’une vie calme, douce et joyeuse.

            Une proposition de traduction a retenu mon attention récemment, il s’agit de celle d’André Myre, théologien biblique de Montréal. Pour traduire μακαριοι il propose : Choyés !
            C’est une belle proposition qui a le mérite de prendre en compte la partie reçue de ce bonheur des Béatitudes. Et en même temps qui donne immédiatement à penser la filiation entre Dieu le Père et ses enfants qui croient en lui, qui lui font confiance. On a ici l’idée d’un parent qui prend soin de ses enfants et qui leur procure tout ce dont ils ont besoin par amour.
            Choyés ceux qui pleurent.

Quelle que soit la traduction que l’on choisit, le paradoxe demeure : en quoi le fait d’être victime la persécution pourrait-il être un bonheur, une bonne fortune, un gain, une richesse ?
            Peut-être ne faut-il pas chercher du côté des effets de ses malheurs, mais du côté des causes de ces malheurs.
            C’est pour la justice que l’on a faim et soif, dans les Béatitudes, c’est pour le nom de Jésus Christ que l’on est insulté, calomnié et persécuté. Ce n’est pas en vain ; il est même question d’une récompense dans le ciel.
            Le régime de Dieu comme André Myre traduit le terme souvent rendu par : règne de Dieu, est un régime où le plus important n’est pas le bien-être à tout prix, mais plutôt le prix de notre liberté.

            En continuant à croire au Dieu que Jésus leur avait présenté, les chrétiens vivaient d’une espérance dans un régime de vie où le mal, la violence, l’injustice, l’iniquité n’étaient plus des fatalités. Même la mort était dépassée avec l’idée de résurrection. Si la cause était bonne, elle valait bien qu’on endure quelques désagréments. Et c’est ce sentiment d’être engagé dans une cause juste qui devait motiver, encourager ceux à qui s’adressait Jésus.
            Avec ce poème, Jésus donne à ses disciples la conscience que les obstacles ou les ennemis qu’ils rencontrent sont révélateurs qu’ils sont dans la voie des enfants de Dieu. Ils font les oeuvres de Dieu, rien ne saurait leur manquer, ils n’ont plus rien à craindre.

            Ce texte d’encouragement précède tout un discours dans lequel Jésus va dépasser les règles religieuses anciennes pour les replacer dans un esprit d’authenticité devant Dieu. Il place l’homme croyant dans une cohérence entre sa foi et ses actes. Le but de nos actes n’est plus d’être en règle avec sa conscience, comme dans un calcul de stricte égalité. Le but des actes humains devient de vivre selon le régime de l’amour inconditionnel de Dieu. D’être bon tout entier et non pas seulement pour être tranquille.
            Par exemple, Jésus va citer un peu plus loin dans ses antithèses: vous avez entendu : « oeil pour oeil, dent pour dent, moi je vous dis : aimer vos ennemis ». Non seulement, il ne faut pas s’en tirer à bon compte avec une stricte égalité de traitement, car c’est une injustice sur une autre injustice, mais en plus, il faut considérer l’ennemi comme un frère en le replaçant dans l’amour de Dieu.
            On comprend mieux le premier verset des Béatitudes : « Heureux, les pauvres en esprit ». Traduit de multiples façons, ce verset évoque la pauvreté, le souffle ou encore, l’esprit ; mais, derrière le terme de pauvre, il y a une idée de ce qui est fait d’une seule pièce, comme un élément simple, donc non composé. Heureux celui qui n’est pas double, divisé, dans la duplicité, mais qui est dans une cohérence entre ce qu’il déclare et ce qu’il fait. Ce qu’il croit et ce qu’il accomplit.
 
            Nous savons tous que ce n’est pas facile de faire ce qui est juste. Alors le faire avec l’âme d’un enfant de Dieu l’est encore moins. Ce que Jésus demande à ses disciples, c’est ni plus ni moins de renoncer à la ruse du péché qui nous abuse nous-mêmes.
 
            Pour conclure sa proclamation, sa relecture de la loi, Jésus raconte une parabole, une histoire qui dépasse le jugement de la raison pour nous faire accéder à la portée  symbolique des choses. Il raconte la parabole des deux maisons.
La voici: Ainsi, quiconque entend de moi ces paroles et les met en pratique sera comme un homme avisé qui a construit sa maison sur le roc. La pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé et se sont précipités sur cette maison : elle n'est pas tombée, car elle était fondée sur le roc. Mais quiconque entend de moi ces paroles et ne les met pas en pratique sera comme un fou qui a construit sa maison sur le sable. La pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé et se sont abattus sur cette maison : elle est tombée, et sa chute a été grande. (Matthieu 7,24-27)

            En concluant par cette histoire, Jésus montre à ses disciples combien solide peut être un enseignement. Ils sont invités à ancrer leur comportement dans l’enseignement qu’ils ont reçu.
Ainsi, quelque soit le malheur qui s’abattra sur eux, s’ils ont fondé leur vie sur la parole de justice que Dieu leur donne et que Jésus a vécue, alors ils ne s’écrouleront pas.

            Même si l’enseignement de Jésus est exemplaire de droiture, il est difficile d’imaginer que ce chemin de vie si exigeant, cette cohérence si difficile à atteindre soient à notre portée.
            Ce que Jésus demande, c’est que nous vivions selon un régime qui n’est pas celui des penchants habituels des hommes. Ce régime rejette l’égoïsme, l’arrogance, la violence, l’hypocrisie : Ce dont nous voyons l’exemple chaque jour autour de nous et en nous.
           
            Mais peut-être que, là aussi, il faut inverser notre point de vue. Ce n’est pas parce qu’on souffre que l’on se découvre  μακαριοι, choyés de Dieu. Mais c’est parce que nous avons accepté l’appel de Dieu. Il ne s’agit pas d’aimer la douleur pour elle-même, comme une valeur ; mais de reconnaître en elle les inévitables signes notre libre choix.

            Laissons Dieu travailler en nous et nous serons appelés : μακαριοι.
           
Amen.

Lecture de la Bible

Matthieu 5/1-11
1 Voyant les foules, il monta sur la montagne, il s'assit, et ses disciples vinrent à lui.
2 Puis il prit la parole et se mit à les instruire :
3 Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux !
4 Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés !
5 Heureux ceux qui sont doux, car ils hériteront la terre !
6 Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés !
7 Heureux ceux qui sont compatissants, car ils obtiendront compassion !
8 Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu !
9 Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu !
10 Heureux ceux qui sont persécutés à cause de la justice, car le royaume des cieux est à eux !
11 Heureux êtes-vous lorsqu'on vous insulte, qu'on vous persécute et qu'on répand faussement sur vous toutes sortes de méchancetés, à cause de moi.
12 Réjouissez-vous et soyez transportés d'allégresse, parce que votre récompense est grande dans les cieux ; car c'est ainsi qu'on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.

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