Les anges

Actes 23:6-9

Culte du 24 février 2019
Prédication de Béatrice Cléro-Mazire

Vidéo de la partie centrale du culte

            Paul est à Jérusalem, et lance un débat théologique dans le temple, sachant qu’il est en présence de deux partis  celui des sadducéens et celui des pharisiens. Imaginons la même scène de nos jours dans une pastorale régionale ou dans un synode, nous avons nous aussi nos tendances théologiques et il est parfois bien difficile de comprendre la foi de l’autre.
            Aujourd’hui comme hier, les croyants se définissent souvent à partir du contenu de leur foi, comme s’il existait une possibilité de dresser une liste de ce à quoi l’on croit et ce à quoi l’on ne croit pas.
            Pourtant aujourd’hui comme hier, cette liste est difficile à écrire. En effet, que veut dire croire à la vie éternelle, croire à la résurrection, ou encore croire à l’existence des anges. Tous ces termes recouvrent des entités fictives plus que des réalités tangibles : qui a déjà vu une résurrection ? Qui connait la vie éternelle, qui est allé au royaume des cieux ?
Qui a déjà vu débarquer chez lui un ange ?
            Ceux qui osent affirmer que ces termes recouvrent des réalités tangibles ne sont pas tous dignes de confiance.
            Mais ce n’est pas pour autant qu’il faille évacuer totalement ces mots de nos réflexions théologiques, car ils disent à leur manière quelque chose de la foi de ceux qui les utilisent.
            Prenons, par exemple, les anges. Leur existence dans les écrits bibliques ne remonte pas seulement à l’épisode de l’Annonce de la naissance de Jésus, mais bien avant.
Par exemple, lors du sacrifice d’Isaac dans la Génèse : « Abraham tendit la main et prit le couteau pour immoler son fils. Alors l’ange du Seigneur l’appela depuis le ciel en disant : Abraham! Abraham!(…) ne porte pas la main sur le garçon et ne lui fais rien ». (Gn 22, 10-12) ou dans le livre du prophète Zacharie : « l’ange qui parlait avec moi me dit: « moi je vais te faire voir qui ils sont » (Za 1, 3), ou encore dans celui du prophète Malachie : « J’envoie mon ange : il fraiera un chemin devant moi. » (Ml 3, 1) Rien d’étonnant si l’on traduit le nom : Malachie qui veut dire en hébreu : Mon ange.
            Dans tous ces textes, le terme ( מלאד ) malac, en hébreu : ange, désigne des messagers qui interviennent et parlent au nom de Dieu à des hommes qui ne savent pas comment déterminer leur action. Ces messagers sont parfois tellement proches de celui qui les envoie, qu’ils en sont confondus avec lui. Et, quand ils sont nommés, comme Michel, dans le livre de Daniel, Raphaël, dans le livre de Tobie ou Gabriel, dans nombre de livres bibliques, ils portent dans leur nom le « el » qui signifie Dieu.
            Leur rôle n’est pas négligeable dans des récits où la vie des hommes est menacée, ou compliquée par des évènements inédits. Et au fil du temps, leur fonction de messager va évoluer vers une existence à part entière dans les récits du Nouveau Testament. Les αγγελοι, en grec, ou anges, deviennent des personnalités visibles comme des êtres célestes descendus sur terre. Ils vont même servir de modèle pour se figurer à quoi ressembleront les hommes ressuscités après leur mort. Ainsi dans Matthieu on peut lire : « A la résurrection, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme les anges du ciel. » ( Mt 22, 30)
            Alors que faire avec ces personnages de la Bible ? Les rejeter comme si ils ne devaient pas peser dans notre lecture ? Croire en leur réalité, comme si un arrière monde existait, peuplé de spectres, d’esprits et de démons ?
            Jean Calvin, lui-même, dans son Institution Chrétienne, n’a pas pu faire l’impasse sur ces personnages si importants pour la communication entre Dieu et les hommes.
            Dans le premier Livre de l’Institution, il consacre plusieurs paragraphes aux anges. Il se demande d’abord si ce sont les créatures de Dieu. Et comme les récits de création ne parle pas des anges, il en déduit : « Moïse, afin de tenir compte de l’ignorance des simples, n’évoque pas d’autres oeuvres de Dieu que celles que nous avons sous les yeux. » (IRC, livre I, Chapitre XIV, 3) Notons que pour Calvin, il va de soit que Moïse a écrit tout le Pentateuque.
            Puis il ajoute : « Même si Moïse, qui s’exprime en langage simple et populaire, n’a pas mis dès le début les anges au nombre des créatures de Dieu, cela ne nous empêche pas d’exposer clairement ici ce que l’Écriture en dit ailleurs. » (IRC, livre I, Chapitre XIV, 3)
            Calvin, le réformateur désireux de combattre la superstition ne néglige pas les anges, bien au contraire. Et même s’il met en garde contre des doctrines comme le Manichéisme dans laquelle les anges deviennent de véritables concurrents pour Dieu et qu’il rappelle qu’ils ne doivent pas être révérés et que l’on doit n’adorer que Dieu; il reste convaincu de l’importance de leur rôle. Il déduit cette importance de la présence des anges dans de nombreux textes bibliques. Mais, pour lui, il ne faut pas chercher à les figurer ou à les décrire. Il critique d’ailleurs l’Oeuvre attribuée au Pseudo Denys : la hiérarchie céleste. Calvin écrit: on s’aperçoit que la plus grande partie n’est qu’une fable. Un théologien ne doit pas se préoccuper de chatouiller agréablement les oreilles de ses auditeurs, mais de fortifier les consciences en leur enseignants des choses vraies, confirmées et utiles. On a l’impression en lisant cet ouvrage que son auteur est comme tombé du ciel et qu’il raconte non seulement ce qu’il a appris, mais ce qu’il a vu. (IRC, livre I, Chapitre XIV, 4)  

            Pour Calvin, il ne s’agit pas de décrire les anges comme des personnages célestes visibles, l’essentiel est ailleurs et tient dans la fonction médiatrice des anges.
            Pour Calvin, les anges sont des esprits célestes dont Dieu se sert pour accomplir sa volonté. Les noms divers qu’on leur donnent précisent cette fonction. Dans l’Évangile de Luc, on les appelle : « les armées », ils sont comme des soldats qui accomplissent le service de leur Seigneur. Dans le livre de Daniel, ils apparaissent en myriade. Dans la lettre de Paul aux Colossiens  ce sont des : « puissances » Dans la lettre de Paul aux Éphésiens ce sont : « des principautés, des autorités ». On les appellent aussi « trônes », pour signifier qu’ils portent la gloire de Dieu.
            Tout ceci signifie qu’ils sont introduits dans les récits bibliques pour nous faire comprendre quelque chose de Dieu. C’est donc l’impossibilité de décrire la puissance, l’autorité, la gloire de Dieu, qui impliquerait le recours à ces agents de compréhension d’une chose trop grande pour être comprise par l’intelligence bornée des hommes.
            Mais Calvin se dévoile dans sa plus grande humanité quand il consacre un paragraphe entier à la question des anges gardiens. Rien de surprenant, sans doute quand on lit ses références aux Psaumes, notamment le Psaume 91, 11-12 : « il donnera pour toi des ordres à ses anges pour te garder dans toutes tes voies, ils te porteront sur leurs mains de peur que ton pied ne heurte une pierre ». Mais quelle surprise de lire que pour Jean Calvin, le grand réformateur, pourfendeur des reliques et autres bondieuseries superstitieuses : « Lorsque Jésus-Christ dit que les anges des petits enfants voient toujours la face de son père, il indique bien que certains anges ont la charge des petits enfants, mais je ne sais si l’on doit en conclure que chacun à son ange gardien. » (IRC, livre I, Chapitre XIV, 7)

            Dans cette réflexion, on sent toute la tendresse d’un père qui remet son petit enfant à Dieu, dans un siècle où la vie était extrêmement fragile.
            A la lecture du débat qui oppose les pharisiens aux sadducéens, Calvin prend très clairement parti contre les sadducéens qui, d’après lui, croyaient que le mot « ange » correspondait en fait, aux impulsions que Dieu inspire aux hommes. Cette interprétation sadducéenne est intéressante, car elle fait place au caractère nominal de telles entités et elle montre que dès les temps anciens, dans le judaïsme, les partis théologiques se définissaient selon des modes de lecture très différents. Les sadducéens, comme descendants des classes de prêtres, insistaient sur l’observance des liturgies rituelles, mais ne croyaient à aucune spéculations sur la vie après la mort, l’existence d’entités spirituelles, ou un lieu céleste où résideraient les anges. C’étaient en quelque sorte, des oratoriens avant l’heure, refusant tout changement rituel, mais critiques et rationnels à l’égard des croyances religieuses. Ils auraient fait d’assez bons libéraux.

            Il semble bien que les anges puissent être compris comme des entités fictives utiles à la compréhension de ce que Dieu demande aux hommes. Mais comme ce sont des hommes qui les ont introduit dans les récits bibliques, il est encore plus intéressant de regarder leur fonction comme une création des hommes eux-mêmes pour répondre à des problèmes qui touchent à leurs actions dans la foi.

            Quand Abraham est retenu au moment de sacrifier son propre fils, la question à laquelle répond l’intervention de l’ange est celle de la limite dans l’obéissance à Dieu. Comment un Dieu qui tient à son peuple, pourrait-il supporter la mort d’Isaac ?
            L’ange intervient alors comme agent de la réflexion du croyant et comme capacité à sortir d’un dilemme humainement intenable.

            Quand l’ange apparait à Marie lors de l’épisode que l’on appelle l’Annonciation, et qu’il lui adresse une salutation qui l’élève à la dignité de mère su sauveur. La question qui sous-tend une telle scène est bien la dignité d’une femme qui enfante hors mariage et se trouve dans une situation intenable du point de vue de la loi et de la morale. Comment faire pour parler de salut là où la femme est humilié par le regard d’une société qui la rejette ?

            Quand l’ange vient se battre avec Jacob au bord du Yabbok, la nuit et finit par bénir Jacob avant de le laisser avec le souvenir d’une blessure de hanche qui l’identifiera toute sa vie. N’est-ce pas la situation de guerre avec son propre frère pour le territoire qu’il doit habiter, qui est an cause dans cet épisode presque mystique ?
            Comment se déterminer dans une telle situation, et que choisir quand les intérêts des uns et des autres sont contradictoires ? L’ange, ici, signifie un combat intérieur qu’il est bon de prendre en compte.

            Quand le diable utilise la figure de l’ange dans le Psaume 91 : «  il donnera pour toi des ordres à ses anges pour te garder dans toutes tes voies »,  pour tenter Jésus et le pousser à la toute-puissance à cause de la protection de Dieu ; n’est-il pas en train de dire ce qu’est cette entité fictive de l’ange, en pervertissant son action et son influence sur la foi de Jésus. La protection et la bénédiction de Dieu ne sont plus des garanties de compréhension entre Dieu et l’homme mais des sources d’orgueil du croyant. Jésus résistera avec succès à ce dévoiement de la figure de l’ange.

            Ainsi, si l’on cherche à répondre aux questions : qu’est-ce qu’un ange et doit-on y croire ?
 
            On peut y répondre en disant que l’ange occupe une fonction d’ambassadeur de Dieu. Il représente sa volonté, est autorisé à porter sa parole, et a tout pouvoir pour intervenir en son nom, dans un territoire où Dieu ne se laisse pas appréhender.
            Un ambassadeur du ciel, en quelque sorte. Mais cela ne veut pas dire que cette fonction puisse être figurer par des caractères physiques précis, ou une existence visible. Ce qui compte ici, c’est la fiction utile d’ambassade dont se servent les Écritures. Comme l’ambassade figure le territoire d’un pays dans un pays étranger, sans pour autant rendre visible réellement ce territoire, l’ange figure la place de la transcendance dans la conscience humaine.
            On rétorquera qu’il s’agit là de la foi. Pourtant, l’ange n’a pas cette fonction. Il est plutôt l’agent éthique du croyant. Quand la foi est mise en question par la loi. Quand l’obéissance doit être remise en question à cause de l’intérêt du croyant, de sa survie ou de sa dignité ; alors la fiction de l’ange est utilisée dans les textes pour dénouer la situation de blocage et transgresse l’ordre établis pour inventer les possibles de Dieu. C’est ainsi que l’apôtre Philippe est appelé à baptiser un Eunuque ; que Pierre est libéré de prison, ou qu’il mange avec des païens.
            L’ange est un agent libérateur qui possède une immunité diplomatique. Il invente des voies jusque-là ignorées car contraire à l’observance ordinaire des règles. La fonction angélique n’est pas une naïveté, mais une transgression salutaire.
 
            Alors, doit-on croire aux anges ?
 
            La question n’est pas d’affirmer leur existence réelle. Il ne s’agit pas de les adorer comme des divinités. Quand dans l’Apocalypse, Jean s’agenouille devant l’un d’entre eux, celui-ci lui intime l’ordre de se relever en lui disant: « Garde-toi de le faire ! Je suis ton compagnon de service. Adore Dieu ! » (Ap 19, 10)

               La question que posent les fictions angéliques, est celle de notre relation à Dieu et de notre obéissance. Ne pas appliquer de façon rigide la loi et questionner ce que nous en comprenons, est sans doute la façon la plus saine pour vivre sa foi.
            A travers la figure des anges, les auteurs des Écritures nous rappellent que la loi est pour l’homme et pas l’inverse. Les règles divines ont pour but notre vie et notre bonheur. Quand l’ange nous fait sortir des règles établies, il nous protège et nous sauve ; et il nous ouvre au possible infini de Dieu.

            Alors entre sadducéens et pharisiens, pas de choix à faire, mieux vaut choisir la voie des anges.
 
Amen
      

Lecture de la Bible

Actes 23/6-9
6 Sachant que l'assemblée était composée en partie de sadducéens et en partie de pharisiens, Paul se mit à crier dans le sanhédrin : Mes frères, moi je suis pharisien, fils de pharisiens ! Si, moi, je suis mis en jugement, c'est à cause de l'espérance, de la résurrection des morts !
7 Quand il eut dit cela, il se produisit une dispute entre les pharisiens et les sadducéens, et la multitude se divisa.
8 Les sadducéens, en effet, disent qu'il n'y a ni résurrection, ni ange, ni esprit, tandis que les pharisiens croient à tout cela.
9 Il y eut une grande clameur, et quelques scribes du parti des pharisiens se levèrent et protestèrent vivement, en disant : Nous ne trouvons aucun mal en cet homme ; et si un esprit ou un ange lui avait parlé ?

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