Le visible et l'invisible. Empaqueter le sacré.

Nombre 4:1-20

Culte du 5 juillet 2020
Prédication de Béatrice Cléro-Mazire

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Culte à l'Oratoire du Louvre

Dimanche 5 juillet 2020

 Le visible et l'invisible. Empaqueter le sacré.
Nombres 4 : 1-20


Jour 56 du dé-confinement progressif
Temple ouvert à un public restreint selon les consignes sanitaires en vigueur


Culte par le Pasteur Béatrice Cléro-Mazire
Musique : Aurélien Peter à l'orgue

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Lecture biblique : Nombres 4, versets 1 à 20.
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Prédication

Le visible et l'invisible. Empaqueter le sacré.
Nombres 4 : 1-20

            Tout cela a l’air très sérieux, et même dangereux, car il est question de mort dans ce vade-mecum de l’empaquetage.
            Un sanctuaire ne se déplace pas comme ça : sans précaution. Pour déplacer leur sanctuaire, les Hébreux sont confrontés à une difficulté, comment sortir les choses sacrées du lieu sacré sans profaner le nom de Dieu ?
            Comment ce qui doit être dissimulé dans le saint des saints, derrière le voile qui sépare les rites humains des choses de Dieu, pourrait-il être manipulé sans être vu de tous et du même coup devenir ordinaire, impur, profane ?
            Pour déplacer le sanctuaire qui n’est alors qu’une tente itinérante, les Hébreux sont donc contraints d’imaginer des règles d’enveloppement. Ce sont les prêtres, les fils d’Aaron, qui sont les seuls habilités à envelopper, à empaqueter, le mobilier sacré (le coffre du Témoignage, l’autel des sacrifices), mais aussi les ustensiles rituels tels que les fourchettes à deux piques et le chaudron dans lequel la viande des sacrifices est bouillie. Il y a beaucoup de choses à emporter et toutes ces choses sont d’un usage proche du profane, et pourtant tout à fait sacré car réservé au saint des saints, gardé à l’abri des regards, donc sacralisé.
            Il faut noter que c’est Aaron qui a la charge d’envelopper, lui le frère de Moïse, choisi pour parler au peuple à la place du prophète qui a la langue pesante. C’est donc celui qui prêche, qui parlera au peuple, qui dira les paroles rituelles, qui est préposé à l’enveloppement des choses sacrées, à leur protection du profane, mais aussi à leur mise en récit, à leur mise en symbole.
            C’est seulement une fois que tout est enveloppé selon des règles qui font appel au luxe de la pourpre ou, plus étonnant encore, de la peau de dauphin, que l’on appellerait peut-être aujourd’hui « galuchat », que le clan des fils de Qéhath, l’un des trois fils de Lévi, pourront venir emporter tous ces meubles et tous ces objets avec les brancards, pour les transporter dans un autre lieu, là où la tente de la rencontre sera montée, après des jours de marche, plus loin, ailleurs.
            Extraordinaire déménagement dans lequel chaque clan des fils de Lévi, cette caste de prêtres, nés pour servir le sanctuaire, doit emporter une partie de ce qui est sacré selon une coupure très normée. Le mobilier et les ustensiles pour les fils de Qéhath, les toiles et les rideaux de la tente pour les fils de Guershôn, enfin les planchers et les piquets, bref la structure, pour les fils de Mérari. Déménagement qui fait lui-même rituel au cœur de la vie de la communauté, de son départ et de son arrivée. Le nomadisme est ici une expérience du sacré. La distance qui sépare le premier camp du suivant est alors comme une dynamique divine ; c’est Dieu qui change de campement, et ses prêtres sont responsables de la conservation du sacré au cours du voyage.
            En lisant ce texte qui décrit par le menu un exercice d’enveloppement, lui donnant ainsi une grande importance, je pense aux empaquetages de l’artiste Christo dont le centre Georges Pompidou offre une rétrospective des années parisiennes en ce moment même. En contemplant son œuvre, peuplée d’objets, d’édifices, mais aussi de personnes, empaquetés dans des tissus, dans des bâches ou voilés au regard du spectateur, il me semble toucher un peu de ce sacré que nous fait sentir physiquement le texte biblique dans la description du déménagement sacré.
            Les portraits de femmes enveloppés de plastiques transparents et encadrés ainsi, laissent deviner la beauté des modèles, et accroche le désir du spectateur qui devient voyeur, chercheur, et devin. Ces œuvres du caché et du voir ont de quoi ouvrir les champs intimes du désir de chacun. Désir érotique, sans doute, mais aussi désir de savoir, de comprendre, de cerner ce qui est si difficile à saisir dans l’image, l’objet, le monument qui s’offre à notre vue.

            Christo enveloppe pour montrer. Ainsi, ce qui est enveloppé est révélé dans sa forme la plus étrange. Les bâches et les textiles maîtrisés par des cordes et des ficelles deviennent, dans cet empaquetage, des révélateurs de l’invisible, de ce qui, même montré, ne peut se voir, ni ne s’appréhender en soi. Quand il enveloppe le Pont Neuf dans un tissu doré, Christo ne nous offre-t-il pas comme un cadeau des yeux un pont maintes fois arpenté mais jamais vraiment regardé ? En le cachant derrière ces bâches qui reflètent la lumière de toutes les heures du jour, ne nous fait-il pas voir l’attachement indicible à ce lieu qui habite notre imaginaire et qui le structure précisément en ne nous laissant voir que des formes extérieures qui nous font pressentir le souvenir de ce qu’il y a à l’intérieur ?
            Et puis en empaquetant un pont aussi magistral que le Pont Neuf, n’est-il pas en train de le mettre en mouvement, comme si nous allions pouvoir le déménager, l’emporter avec nous en bagage, dans notre imaginaire, dans notre mémoire ? Protégé des aléas de la route à parcourir, dissimulé sous le voile qui le protège, mais bien là à l’intérieur, comme un trésor précieux à ne pas abimer. Emballer les objets les rend nomades, dynamiques, capables de mouvement, mais aussi sujets à la disparition. Comme ces îles des Bahamas que Christo enveloppe de bâches roses pour souligner leur rareté alors qu’elles étaient jusqu’à ce happening artistique, utilisées comme dépotoir à ordures.
            Envelopper, cacher, masquer au regard pour prendre soin, vénérer, sacraliser : voici un acte qui a de quoi nous parler à nous aujourd’hui qui sommes ensemble dans la communion et la fraternité, tout en étant masqués. Nos masques nous dérobent aux yeux des autres ; ils cachent une partie de notre visage, et non des moindres : ils cachent notre bouche, qui nous sert à dire.
            En regardant les masques qui cachent une partie de l’expression du visage de nos frères et sœurs, nous mesurons ce qui nous manque en l’autre pour le comprendre. La parole masquée est amputée de ce qu’elle dit autrement que par les sons. Ainsi, c’est la barrière même entre nous et les autres qui nous fait comprendre la relation qui nous est indispensable et que nous ne maîtrisons pas. Dire, ce n’est pas que dire, c’est dire avec joie, avec ironie, avec humeur, avec méfiance. Dire n’est pas seulement énoncer des mots, mais les accompagner d’un corps qui les révèle, leur fait prendre une amplitude physique nécessaire à la relation.
            Alors, le masque qui a pour but le soin de l’autre, la préservation de sa santé et éventuellement de sa vie, révèle encore autre chose qui rejoint les ustensiles enveloppés dans la pourpre et la peau de dauphin : l’autre se révèle sacré, fragile et précieux derrière ce qui le protège et me protège. Derrière le masque, la parole doit suppléer au voir et ainsi témoigner de l’invisible de l’autre dans sa relation. Comme Aaron qui dit mieux ce que Moïse entend lui-même, la barrière physique devient le moteur du récit, de l’enveloppement des mots. Intimité déplacée, le masque révèle que l’autre, celui qui me parle ou me regarde, est ce que j’entends de lui ou ce que j’imagine de lui, mais jamais ce que je sais de lui. Je reconstitue l’autre, j’en fait le récit imaginaire. Il n’existe pas en soi ; il est la forme que j’en reconstitue pour tenter de le comprendre. C’est alors à moi d’œuvrer, de décider ce que je veux saisir de lui, ce que, dans ma mémoire, rationnelle ou affective, j’emporterai de lui.
            Quelle émotion la première fois que nous nous sommes revus, tous, dans ce happening artistique et poétique dans lequel nous étions tous masqués ! Quelle émotion de constater que nous portions tous sur le visage le signe visible d’une menace invisible autant que le révélateur de notre précieuse vie ! Émotion d’être tous ensemble dans la même aventure, bien sûr, mais aussi du caractère éphémère de notre rencontre, de nos liens, de nos relations.
            Dans l’itinéraire de ma vie, quel est le paquet que j’emporte avec moi ?
            Peut-être est-ce à cette question que Christo a passé sa vie à tenter de répondre. Lui qui avait quitté son pays sans bagage, clandestin, à 26 ans, sans savoir ce qu’il deviendrait et surtout sans pouvoir rien emporter de sa vie d’avant, que ses souvenir et ses attachements.
            Tels des sanctuaires vivants (ne sommes-nous pas, d’après la Bible, les temples du Seigneur ?), nous traversons l’existence comme ces nomades qui déménagent leur Dieu avec le plus grand soin. L’enveloppant de pourpre pour sa gloire, et de peau de dauphin, pour qu’il ne prenne pas l’eau.
            Notre itinérance sur cette terre a besoin de cet espace que crée l’enveloppement entre nous et le monde, entre nous et le réel physique qui s’impose au regard mais qui ne nous donne jamais les clés de sa complète compréhension. Adam et Ève eux-mêmes, avant nous, s’étaient enveloppés de feuilles de figuiers et de peaux de bêtes pour affronter le monde du dehors et sa dureté. Il nous faut cet espace dans lequel nous pouvons protéger nos vies et les offrir en cadeau aux autres. Empaquetées dans l’intimité de nos secrets, de nos vies privées, de nos histoires humaines singulières, des récits que nous faisons de nous-mêmes, les formes des existences que nous donnons à voir ne sont jamais le calque de ce que nous sommes réellement, avec l’épaisseur des évènements et des relations qui nous ont formés. Nous sommes plus que ce qui est visible. Plus que ce qui est dit de nous, plus complexes et, à coup sûr, plus opaques que ce que nous montrons. Ce n’est ni dissimulation, ni hypocrisie, puisque, la plupart du temps, nous ne sommes pas conscients de cette opacité.
            Il s’agit du paquet de chacun. Émouvant parce qu’il n’a pas la même forme extérieure que ce qu’il y a à l’intérieur. Désirable par ce qu’il laisse entrevoir au travers des papiers bulles et autres camouflages qui nous couvrent, nous enveloppent, nous protègent, corps et âme, ce qui est précieux en nous.
            Alors, comme nous y enjoignait si bien ma consœur Agnès il y a quelques semaines lors de notre premier happening masqué, regardons-nous, frères et sœurs, regardons-nous, même quand nous n’aurons plus à porter de masque, avec cette éducation de l’œil que nous procure l’œuvre de l’artiste Christo.
            Regardons-nous comme on regarde un objet familier mais protégé par ses tissus et ses ficelles, empaqueté et offert comme un cadeau, mais qu’on ne peut jamais ouvrir sans risquer de perdre cet espace béni du sacré entre nous.                                                                  AMEN. 

Nombres 4 : 1-20

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Lecture de la Bible

Nombres 4 : 1-20

1  L'Éternel parla à Moïse et à Aaron et dit :

2  Fais le relevé des fils de Qehath parmi les fils de Lévi, selon leurs clans, selon leurs familles,

3  depuis l'âge de trente ans et au-dessus jusqu'à l'âge de cinquante ans, tous ceux qui sont propres à exercer quelque fonction dans la tente de la Rencontre.

4  Voici le service des fils de Qehath, dans la tente de la Rencontre ; il concerne ce qui est très saint.

5  Au départ du camp Aaron et ses fils décrocheront le voile (qui sert) de rideau et

6  ils en couvriront l'arche du témoignage ; ils mettront dessus une couverture de peaux de dauphins et ils étendront par-dessus un drap entièrement violet ; puis ils placeront les barres de l'arche.

7  Ils étendront un drap violet sur la table (des pains) de proposition et ils mettront dessus les plats, les coupes, les bols et les aiguières pour les libations ; le pain perpétuel y restera ;

8  ils étendront sur ces objets un drap cramoisi et l'envelopperont d'une couverture de peaux de dauphins ; puis ils placeront les barres de la table.

9  Ils prendront un drap violet et couvriront le chandelier pour l'éclairage, ses lampes, ses mouchettes, ses cendriers et tous ses vases à huile, destinés à son service ;

10  ils le mettront, avec tous ses ustensiles, dans une couverture de peaux de dauphins ; puis ils le placeront sur le brancard.

11  Ils étendront un drap violet sur l'autel d'or et l'envelopperont d'une couverture de peaux de dauphins ; puis ils placeront ses barres.

12  Ils prendront tous les ustensiles dont on se sert pour le service dans le lieu saint, les mettront dans un drap violet et les envelopperont d'une couverture de peaux de dauphins ; puis ils les placeront sur le brancard.

13  Ils ôteront les cendres de l'autel, sur lequel ils étendront un drap de pourpre ;

14  ils mettront dessus tous les ustensiles destinés à son service, les brasiers, les fourchettes, les pelles, les calices, tous les ustensiles de l'autel, et ils étendront par-dessus une couverture de peaux de dauphins ; puis ils placeront les barres de l'autel.

15  Après qu'Aaron et ses fils auront achevé de couvrir ce qui est saint et tous les ustensiles du lieu saint, les fils de Qehath viendront, au départ du camp, pour les porter ; mais ils ne toucheront pas à ce qui est saint ; car ils mourraient. Telle est la charge des fils de Qehath dans la tente de la Rencontre.

16  Éléazar, fils du sacrificateur Aaron, aura sous sa surveillance l'huile du chandelier, le parfum aromatique, l'offrande perpétuelle et l'huile d'onction ; il aura sous sa surveillance tout le tabernacle et tout ce qu'il contient, le sanctuaire et ses ustensiles.

17  L'Éternel parla à Moïse et à Aaron et dit :

18  N'exposez pas la tribu des clans des Qehatites à être retranchée du milieu des Lévites.

19  Faites ceci pour eux, afin qu'ils vivent et qu'ils ne meurent pas, quand ils s'approcheront de ce qui est très saint : Aaron et ses fils viendront et placeront chacun d'eux dans son service et dans sa charge.

20  Ils n'entreront pas pour voir envelopper les choses saintes, car ils mourraient

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