Le Ressuscité nous fait uniques

Jean 20:19-29

Culte du 16 juillet 2017

Dimanche 16 juillet 2017
prédication de la Pasteure Regina Muller

De ce texte ne reste souvent que le nom de Thomas, c’est un des disciples de Jésus que citent spontanément ceux qui ont encore quelques restes de culture biblique. Il est associé à la difficulté d’avaler ce phénomène qui s’entête contre toute rationalité : la résurrection. Pour certains, Thomas est devenu le porte-voix du scepticisme, signe de bonne santé mentale face aux déclarations de foi tellement approximatives. Victime de son succès, il est devenu le label d’une foi méfiante ou encore la caution de ceux qui trient les récits des évangiles, les expurgent de tous « ces contes de bonne femme » au nom de l’intelligence. Et ce succès ne date pas de la fin du XVIIIème ou des riches heures du scientisme des positivistes! Thomas a aussi été la figure de certains courants gnostiques des premiers siècles pour qui seule la connaissance permettait d’accéder aux mystères divins. Ce que je veux dire par là, c’est que la figure de Thomas est devenue celle d’une foi qui a ses faiblesses mais qui s’y tient.

Mais à s’en contenter, c’est un dommage qu’on fait au texte ! Le rédacteur du 4ème évangile s’étend sur les résistances de Thomas pour en faire la figure d’un homme saisi par une foi gaillarde. Sa confession de foi qui n’a rien de bavard ou de jargonnant ; elle est même provocatrice si on considère que ce récit a été rédigé à la fin du 1er siècle, à l’époque de l’empereur Dioclétien qui exigeait d’être salué comme « notre Seigneur et notre Dieu ». Ne nous arrêtons pas aux images commodes de Thomas, celles qui justifient vite fait une foi paresseuse. Pour que notre vie ne traîne pas d’évidences en résignations, faisons le chemin de Thomas avec le récit de Jean.

C’est au soir d’une journée riche en rebondissements : le corps du crucifié a disparu et près du tombeau vide, le Ressuscité se manifeste à une femme qui le « voit » comme son Seigneur mais après l’avoir pris pour le jardinier. La rumeur de la résurrection est parvenue aux disciples, mais sans les soulever de joie et de foi. Ils sont claquemurés dans la crainte d’une hostilité supposée des Juifs. Cette peur exagérée est une allusion à l’exclusion de la communauté johannique des synagogues à l’époque de la rédaction du texte. On peut aisément les comprendre : quelle débâcle ! quelle triste fin ! Celui qui les avait sortis de leur vie ordinaire les a déroutés par sa mort. La défaite de Jésus est aussi la leur : les repères sont brouillés, leur maître n’est plus là pour les orienter et la foule qui hurle, Pilate qui abandonne, le supplice, le tombeau… c’était avant-hier !

Or soudain, il est là et d’après le verbe grec, dans la posture d’un relevé alors qu’ils l’avaient laissé gisant dans le tombeau. Il se tient au milieu d’une situation verrouillée par la peur. Rien ne lui est inaccessible : il peut nous rejoindre dans nos enfermements, il se tient souverainement au cœur de nous-mêmes alors qu’on est crispé et replié par angoisse. Sa présence inexplicable n’a rien de magique mais ce qui fait sa singularité, c’est qu’elle opère ce qu’il dit. La paix annoncée n’est pas une formule convenue, le shalom qu’on s’adresse par politesse. C’est une réalité qui dénoue les tensions. C’est un don efficace qui restaure l’harmonie des relations interpersonnelles entre les hommes et Dieu. Sa paix abolit le besoin maladif de sécurité parce qu’elle met en confiance.

Jésus vient dans son humanité blessée, dans sa chair malmenée de crucifié. Car la résurrection n’efface pas les marques du rejet, elle ne domine pas l’histoire pour l’enjoliver ou la nier comme par magie. Elle n’est sûrement pas un remède contre l’angoisse de la perte et de la mort. Elle part même de là. Ce qui fait la gloire du Ressuscité c’est aussi sa mort. C’est pourquoi Jésus montre ses plaies dans lesquelles les disciples voient s’accomplir les promesses d’Esaïe : « Le châtiment, gage de paix pour nous, était sur lui…et dans ses plaies se trouvaient notre guérison » Et c’est la joie, celle des retrouvailles peut-être, mais c’est aussi une joie portée par plus fort et plus durable qu’elle. Il s’agit de cette joie indépendante des circonstances, l’effet de la présence de Dieu lui-même par son Esprit.

En soufflant le Saint Esprit sur eux, Jésus à l’image de son Père qui insuffle la vie en Genèse, donne vie à une nouvelle création. Les disciples sont déjà d’autres hommes. Ils sont désormais aptes à pardonner, ce qui est contre nature. Une subtilité dans l’usage des temps grammaticaux donne au pouvoir de pardonner une amplitude qu’on a plus de mal à percevoir dans la langue française. On pourrait traduire ainsi : « si pour une fois, vous relâchez les péchés des autres, il leur sont et ils leur resteront relâchés ; si vous les retenez comme vous le faite d’ordinaire, les péchés leur seront et leur resteront retenus »

Voici ce qu’est la Résurrection : une transformation de l’existence de chacun. Tout d’abord les disciples sont acceptés- on pourrait dire pardonnés -comme ils sont, dans leurs peurs, leur lâcheté, pour être déjà investis d’une responsabilité Ils participent à la création d’un nouveau jeu de relations en pardonnant à leur tour. (ne faut-il pas avoir été pardonné pour pouvoir pardonner ?) En effet, en retenant les péchés, on maintient l’ordre ancien, la causalité où s’enchaînent les offenses et les contre-offensives. On contribue à la conservation en l’état d’un monde marqué par le mal et le péché. C’est une façon de participer au régime général des rapports humains : puisqu’on est jugé, on se mure dans l’auto-justification, on présente une image trafiquée de soi afin d’être acceptable. Mais la rançon, c’est qu’on se méfie d’autrui et qu’on s’enferme dans son propre mensonge ; mensonge auquel on finit par croire. Alors que le pardon, voit avec courage l’offense, le péché et laisse l’autre aller son chemin débarrassé du poids de sa faute : l’autre peut changer de monde puisqu’ à nos yeux il peut être associé à autre chose qu’à sa capacité à blesser et il peut aller son chemin sans rester lié par la peur du jugement des autres et de Dieu. Voilà la mission qui nous est proposée ; on vient tout juste d’être visités dans nos logiques de fermeture, on sort à peine de nos captivités qu’on est déjà envoyés vers les autres comme relais d’une puissance de pardon. Libérés, on devient à notre tour des libérateurs ; en pardonnant depuis ce pardon reçu, on ouvre les tombeaux de la culpabilité et de la rancœur. Comme les disciples, on est associés à l’œuvre de réconciliation de chacun avec son Dieu. Le Ressuscité ne vient pas seulement pour rassurer, consoler, dorloter. Il envoie en mission, il dynamise la confiance en lui donnant une direction : le pardon. Il re-suscite notre capacité à être en lien avec Dieu comme avec les autres.

Mais les disciples ne sont pas au complet : un seul absent et Jésus se déplace pour le rejoindre comme le fait le berger pour une seule brebis manquante. Pas un n’est oublié même si Thomas n’est pas un « béni oui-oui » qui, dès avant la crucifixion, a exprimé ses réserves en matière de foi. Il bénéficie d’une séance de rattrapage. D’ailleurs, on peut se demander si les 10 séquestrés du dimanche soir comme les appelle un théologien, n’ont pas besoin eux aussi d’un rappel - on peut remarquer qu’ils sont restés en chambre. Thomas, chacun le sait, c’est quelqu’un qui n’est pas prêt à croire sur parole. Du témoignage des disciples, il ne veut rien entendre et il les met déjà en échec dans leur mission. L’énoncé de la foi ne suffit pas à retourner une personne ; ce ne sont pas des paroles qui ont des vertus magiques ; ça se saurait. D’une certaine manière, l’attitude de Thomas est exemplaire pour nous : c’est quelqu’un qui veut être concerné personnellement, qui attend une relation personnelle car les formulations universelles, les résolutions générales ou les confessions impersonnelles ne le satisfont pas. C’est tout son être qui exige d’être concerné : voir de ses mains, toucher, se rapprocher pour être en contact, pour être dans une relation sensible. Alors que le voir et l’entendre met le réel à distance.

Et là aussi, Jésus vient à lui. Thomas qui ne veut pas entendre n’importe comment, est entendu par Jésus dans son désir ; désir plus profond qu’il y paraît. Il veut être pris au sérieux. Lui qui a été tenu à l’écart de la première visite du Ressuscité, il veut être entendu comme un cas à part. Il a besoin de vérifier par lui-même. Soit dit en passant, la communauté des disciples, tout aussi repliée sur son « entre-soi », est capable d’accepter quelqu’un qui ne croit pas comme elle, quelqu’un qui doute et qui n’accepte pas les vérités massives sur la parole d’autrui.

Alors Jésus reprend ses demandes pour les satisfaire. Mais le récit ne nous dit pas si Thomas a bien vérifié, palpé, saisi par ses sens, la présence du supplicié revenu à la vie. Ce silence du texte nous porte à penser qu’il n’avait déjà plus besoin de ces preuves, que cette exigence était débordée par quelque chose de plus ample, de plus renversant. « Deviens un homme de foi », c’est à ces paroles que Thomas réagit mais non pas pour obéir mécaniquement mais parce qu’il y est entendu comme personne unique. Une personne traversée de doutes, de faiblesses mais aussi une personne exigeante. Il veut une relation personnelle, une révélation personnalisée. Plus que dans un face à face qui ménage une certaine distance de repli, il est dans un cœur à cœur où les mouvements invisibles de son être sont vus, reconnus par le Ressuscité. N’est-ce pas d’ailleurs ce qui fait la joie dans la vie de foi ? quand on est rejoint dans notre singularité, quand on est compris dans notre unicité, quand on est remarqué par Dieu, une assurance, une dignité, une force même montent en nous. Faire l’expérience que notre vie lui importe à ce point, voilà qui fait notre valeur et notre colonne vertébrale. C’est comme si son regard sur nous nous révélait à nous-mêmes ; et ça, même si ça passe par l’étape de la repentance.

La force de la figure de Thomas, notre jumeau, elle est là. Son visage apparaît dans sa subtilité et dans la dynamique d’un échange plus dense que ne sauraient le dire les paroles. Et déjà, il n’est plus le masque qu’on a fait du « dur à croire », du douteur professionnel, saint patron des discuteurs et des philosophes avertis. Sa confession de foi, de peu de mots, par son intensité intérieure fait craquer l’étroite carapace de ce qui pouvait être une formule destinée à un empereur narcissique. Tu es « mon » Seigneur, tu « mon » Dieu », tu m’as vu, tu m’as remarqué, tu m’as accepté alors même que je ne voulais plus rien accepter. Heureux êtes vous ! Vous qui vous identifiez à Thomas rejoint dans son exigence de vérité car Dieu ne vous demande pas de comprendre la résurrection, de la tenir à distance dans un exposé savant et documenté. Il espère que vous croyiez de cette manière personnelle et concernée, comme Thomas, du fait d’avoir été vu et reconnu par le Ressuscité.

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Lecture de la Bible

Jean 20:19-29

19 Le soir de ce jour, qui était le premier de la semaine, les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient fermées, par la crainte qu'ils avaient des Juifs ; Jésus vint, et debout au milieu d'eux, il leur dit : Que la paix soit avec vous ! 20Quand il eut dit cela, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples se réjouirent en voyant le Seigneur. 21Jésus leur dit de nouveau : Que la paix soit avec vous ! Comme le Père m'a envoyé, moi aussi, je vous envoie. 22 Après ces paroles, il souffla sur eux et leur dit : Recevez l'Esprit Saint. 23Ceux à qui vous pardonnerez les péchés, ils leur seront pardonnés, et ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus.

24 Thomas, appelé Didyme, l'un des douze, n'était pas avec eux, lorsque Jésus vint. 25Les autres disciples lui dirent donc : Nous avons vu le Seigneur. Mais il leur dit : Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets mon doigt à la place des clous, et si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai point.

26 Huit jours après, les disciples de Jésus étaient de nouveau dans la maison, et Thomas avec eux. Jésus vint, les portes étant fermées, et debout au milieu d'eux, il leur dit : Que la paix soit avec vous ! 27Puis il dit à Thomas : Avance ici ton doigt, regarde mes mains, avance aussi ta main et mets-la dans mon côté ; et ne sois pas incrédule, mais crois ! 28Thomas lui répondit : Mon Seigneur et mon Dieu ! 29 Jésus lui dit : Parce que tu m'as vu, tu as cru. Heureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru !

(Cf. Traduction Colombe)

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