Le fils qui dit oui et le fils qui non

Matthieu 21:28-32

Culte du 25 juin 2017

Vidéo de la partie centrale du culte

film réalisé bénévolement par Soo-Hyun Pernot

Dimanche 25 juin 2017
prédication de Valérie Nicolet
professeure de Nouveau Testament à la Faculté de Théologie

Dans l’évangile de Matthieu, Jésus raconte cette petite histoire maintenant bien connue après son entrée à Jérusalem, une entrée qui est décrite par l’évangéliste comme ayant suscité l’enthousiasme des foules. Ensuite, Jésus va jusqu’à la cour extérieure du Temple, où il provoque un incident en perturbant le commerce d’animaux nécessaire pour accomplir les sacrifices au Temple. À présent, Matthieu montre Jésus au milieu de controverses avec les pharisiens et les scribes. Dans l’évangile de Matthieu, les pharisiens et les scribes permettent à l’évangéliste de cristalliser l’opposition du judaïsme traditionnel du premier siècle aux changements que des prédicateurs tels que Jean-Baptiste et Jésus cherchent à apporter aux pratiques juives en place à l’époque. Dans l’évangile de Matthieu, les pharisiens et les scribes, les théologiens de l’époque, ceux qui étudiaient les écritures juives, en particulier la Torah, et les interprétaient, sont présentés comme les adversaires impitoyables de Jésus. Le portrait de ces pharisiens et de ces scribes est noirci par Matthieu pour représenter le contexte et la culture dans lesquels l’évangéliste rédige son œuvre.

En effet, comme vous le savez, Matthieu compose son récit environ 50 à 60 ans après l’activité de Jésus en Galilée. Cette époque, les années quatre-vingts, quatre-vingts dix, est une période agitée pour le judaïsme. Jérusalem et le temple ont été détruits en soixante-dix après Jésus-Christ, et au moment où l’évangile de Matthieu est composé, les Juifs sont dans une période de réorganisation suite à la suppression d’une des institutions les plus importantes de leur vie religieuse au premier siècle, le Temple. Le mouvement de Jésus, qui est convaincu que Jésus est le messie, et qu’il inaugure donc une nouvelle phase de l’histoire, fait partie des groupes qui réfléchissent à la meilleure façon de continuer les pratiques et les traditions juives après la chute du Temple. Il n’est donc pas étonnant que Jésus, dans l’évangile de Matthieu, soit présenté comme un nouveau Moïse (pensez par exemple au récit de sa naissance, marquée elle aussi, chez Matthieu, par une opposition du souverain en place et par un passage en Égypte, mais aussi au sermon sur la montagne, qui correspond à un nouveau don de la Torah au peuple), et il n’est non plus pas étonnant que Jésus se retrouve souvent dans des controverses violentes avec les théologiens de son époque, les pharisiens et les scribes. C’est donc dans ce contexte que nous trouvons ce petit récit. Au cœur des discussions entre Jésus et ces théologiens se trouve, pour Matthieu, la question de l’autorité de Jésus, la question de savoir qui représente correctement la volonté divine. Dans le contexte de la communauté matthéenne, il s’agit de savoir qui a une vision correcte du judaïsme de l’époque, qui représente véritablement le peuple d’Israël. Pour l’évangéliste, il n’y a aucun doute, ceux et celles qui se mettent à la suite de Jésus représentent la meilleure compréhension du judaïsme.

Cette petite histoire, celle d’un père qui a deux fils, intervient donc au milieu de controverses quant à l’autorité de Jésus. Pour la communauté matthéenne, il importe d’affirmer la primauté de l’autorité de Jésus, son lien particulier avec le Dieu d’Israël, parce que cela lui assure un statut dans le contexte des rivalités entre différents mouvements juifs après la destruction du Temple. Une des spécificités du mouvement de Jésus, qui reflète aussi d’ailleurs la prédication de Jean-Baptiste, est l’affirmation de la nécessité d’un changement radical pour montrer sa fidélité au Dieu d’Israël. Il faut que le peuple juif se repentisse, change radicalement, pour se mettre à la suite du messie, et témoigner de sa fidélité au Dieu d’Israël. Cette prédication de la repentance n’est pas nouvelle en soi, elle correspond au langage des prophètes de l’Ancien Testament, et aussi aux récits des différentes tribulations d’Israël au désert pendant l’exode. Elle se retrouve dans le passage de ce matin dans le langage du remords. Le fils qui dit non est pris de remord, et accomplit le travail demandé par son père. Dans le contexte des controverses avec les pharisiens, ce récit n’est pas très difficile à comprendre. Il indique que ceux et celles qui accomplissent véritablement la volonté de YHWH ne sont pas ceux et celles qu’on identifie traditionnellement comme tels, les théologiens du judaïsme, mais plutôt celles et ceux qui reconnaissent leurs péchés (Jésus fait une liste de ceux et celles que le judaïsme de l’époque aurait reconnu comme pécheur) et qui se mettent à la suite d’un petit groupe de juifs radicaux, à la suite de Jean-Baptiste puis de Jésus. Dans le contexte historique de la communauté de Matthieu, cette petite histoire sert à établir la légitimité d’une communauté radicale au sein du judaïsme traditionnel. Mieux vaut être celui qui se rend compte qu’il a fait une erreur, et accomplit quand même le travail demandé, que celui qui pense que de toute façon il a raison et n’a plus besoin de rien faire. Il est clair que le groupe autour de Jésus s’identifie avec le fils qui dit non, et critique ceux qui acquiescent simplement à la volonté du père, mais ne complètent pas cet acquiescement avec des actes.

Moi aussi, bien sûr, je me suis toujours identifiée avec le fils qui dit non, et qui ensuite fait tout de même le travail demandé. Dans mon enfance, j’ai souvent bougonné et maugréé mais ensuite, je faisais généralement ce qui était demandé. Je ne pense pas que j’avais réellement un moment de prise de conscience qui m’amenait au remords, mais j’avais suffisamment le sens du devoir pour faire ce qui m’était demandé. Même, je dirais, à la longue, j’en arrivais à dire oui, et ensuite, à faire ce qui m’était demandé. Aujourd’hui, j’ai une fille de 11 ans qui me fait penser au premier fils. De manière générale, elle n’aime pas le conflit. Elle aime faire plaisir. Elle dit oui, sans râler, et sans rancœur, mais il est assez rare qu’ensuite sa chambre soit véritablement rangée, ou ses devoirs faits, ou même que ses dents soient brossées… Jusqu’à ce que j’aie ces expériences avec ma fille, cette parabole était facile à lire. Je me sentais justifiée dans mon identification avec le fils qui dit non. Bien sûr que c’est lui qui a raison. Bien sûr que ma façon de faire est la meilleure. Je savais ce que le texte voulait dire, et que j’avais raison dans ma façon de le lire. C’est bien sûr toujours un peu dangereux ce genre de réactions, ce genre de certitudes.

Aujourd’hui, à la lumière de l’attitude de ma fille, je lis cette parabole un peu différemment. J’essaie, au sortir de la frustration que l’attitude de ma fille provoque parfois en moi, de me mettre à sa place, de me mettre à la place de la fille qui dit oui (c’est le moment d’ailleurs d’avoir un peu plus de filles dans la Bible, au milieu de tous ces fils) et qui ensuite ne fait pas ce à quoi elle a acquiescé. Je la regarde, cette enfant qui ne fait pas suivre sa parole d’actes, avec les yeux plein d’amour d’un parent qui a envie qu’elle réussisse, qui a envie que son parcours dans la vie soit le plus paisible et le plus satisfaisant possible. Je la regarde avec les yeux d’un parent qui aime ses deux enfants avec le même amour. Et, à la lumière de ce regard, je me dis comme elle est dure, cette histoire. Comme elle est dure cette histoire pour la fille qui ne sait pas dire non à ses parents, qui n’a pas envie de dire non, et qui pourtant ne sait pas toujours comment faire ensuite pour agir comme il faudrait. À la lumière de ce regard du parent, ma perception du récit change.

Je sais bien que ce n’est pas vraiment ce que le Jésus de Matthieu avait l’intention de dire. Pour la communauté de Matthieu, comme je le rappelais plus tôt, il importait de pouvoir montrer que ceux qui disaient oui, ceux qui semblaient représenter le choix logique, le judaïsme des autorités, ce choix n’était pas le bon choix. Il fallait plutôt se tourner vers une communauté minoritaire, composée de gens qui s’étaient repentis à la suite de Jean-Baptiste, puis de Jésus, et incarnaient un renouveau dans le judaïsme. Dans ce contexte, je ne pense pas que la communauté autour de Matthieu se souciait tellement de ceux et celles qui disaient oui et ne parvenaient pas ensuite à faire ce qu’elles avaient promis de faire.

Mais voilà, aujourd’hui, j’ai rencontré ma fille, et ma perception sur cette histoire a changé. Aujourd’hui, je pense à ceux et celles qui disent « d’accord, ok, ça marche », qui promettent et qui se retrouvent ensuite incapable de se montrer fidèles à leurs promesses.

Alors, bien sûr, à la sortie d’une période électorale agitée, après l’expérience encore pas si lointaine de la présidentielle américaine l’année passée, avec les élections présidentielle et législative françaises qui se terminent, les gens qui promettent et qui n’agissent pas abondent et n’ont vraiment pas bonne presse. Mais je me demande… si cette histoire peut aussi nous inviter à réfléchir à ce personnage qui est éjecté de l'évangile aussi vite qu'il y est entré, ce fils qui acquiesce à la volonté du père, mais ne fait rien pour l’accomplir. Dans notre réception de ce récit ce matin, que pouvons-nous faire pour ce fils oublié et rejeté ? Nous qui savons qui des deux est le meilleur frère, qui des deux a fait la volonté du père. Comment pouvons-nous réfléchir avec ce frère rejeté ?

Déjà, il me semble important de dire que cette histoire qui force à choisir entre l’un des deux fils, qui nous place un peu dans la position d’un père qui aurait à dire lequel des deux fils il préfère, me dérange un peu. La parabole ne va pas exactement dans cette direction. Elle ne nous dit pas explicitement que le père préfère un des fils à l’autre. Elle explique simplement qui a fait la volonté du père et qui ne l’a pas faite. Et comme c’est une histoire, elle ne se préoccupe plus ensuite du destin des personnages. Pourtant ce récit et l’évangile de Matthieu dans son ensemble ont eu des effets très destructeurs. Plus tard dans l’histoire de l’église, quand on est sorti d’une dispute qui se produisait au sein du judaïsme, l’évangile de Matthieu, avec d’autres textes du Nouveau Testament, a permis aux pères de l’Église notamment, et à la tradition chrétienne ensuite, d’affirmer la supériorité du Christianisme sur le Judaïsme, de dire que désormais le peuple élu c’était les chrétiens, qu’ils avaient réussi là où les Juifs avaient failli. Cette réception des textes du Nouveau Testament est extrêmement problématique évidemment, et elle va contre l’ancrage historique de ces textes dans le judaïsme du premier siècle. Elle découle, en partie du moins, du jugement qui est présent dans certains textes du Nouveau Testament, et notamment dans le récit de ces deux fils. Il y a un fils, un groupe, qui fait les choses de manière juste, et il y a un fils, un groupe, qui se fourvoie et qui sera condamné. Le but de cette histoire, on l’a compris, c’est le jugement.

Comment peut-on réfléchir à cette histoire, dans ce cas, en essayant de sortir de cette logique de jugement, en essayant d’abandonner un schéma « eux contre nous » ? Comment peut-on lire ce récit en prenant au sérieux le fait que pour que l’évangile soit une bonne nouvelle, ça serait mieux si c’était une bonne nouvelle pour tous et toutes ? Il me semble qu’une façon de réfléchir à cette autre lecture est de penser à ce personnage qui dit oui, et qui ensuite abandonne. Comment faisons-nous pour l’aider ? Je pense à ma fille, et à ce que je pourrais faire pour changer un peu sa façon d’affronter les choses qu’elle n’a pas envie de faire. Je me dis qu’en premier il faudrait lui permettre de dire « non ». La repentance, le remords, dans l’histoire, viennent en premier parce que le fils a pu dire « non ». Il faudrait pouvoir montrer au fils qui dit « oui » que le conflit, le fait de ne pas être d’accord, le fait de résister et même de râler ne signifie pas forcément la fin d’une relation. Il est possible de partager ce qu’on ressent, ses colères, ses émotions et ses frustrations, et que la beauté d’une relation dans laquelle on a confiance, dans laquelle on place sa confiance, c’est qu’elle ne s’arrête pas avec la colère. Là encore, l’histoire d’Israël qui précède et informe celle de Jésus dans l’évangile de Matthieu offre des exemples : combien de fois le peuple élu n’a-t-il pas protesté pendant son errance dans le désert ? Et pourtant, ces protestations et ces colères ne mettent pas, en définitive, en péril la relation avec Dieu, parce que le Dieu de la Bible est d’abord un Dieu de fidélité. Il se montre fidèle à ce qu’il promet, il s’engage dans une alliance qu’il ne va pas briser (même s’il a parfois besoin de Moïse pour le lui rappeler dans le désert !). Cette fidélité est du côté de Dieu, mais elle est aussi du côté des êtres humains. Quand on place sa confiance en Dieu, on fait justement confiance que nos actions, nos refus, nos hésitations n’interrompent pas la relation avec Dieu, qu’il y a toujours la possibilité de revenir vers lui, de se retourner (le sens premier de metanoia, conversion), de changer.

Il me semble que la bonne nouvelle de l’histoire que Jésus raconte, ce n’est pas notre sentiment de satisfaction et de devoir accompli à chaque fois qu’on a râlé et maugréé et qu’ensuite on a quand même fini par faire la vaisselle, sortir les poubelles, passer l’aspirateur et suspendre la lessive. Non, la bonne nouvelle de cette histoire, quand je la lis à la lumière du visage de ma fille, c’est qu’il y a un Dieu en qui on peut avoir tellement confiance qu’il y a des moments où on a même le droit de dire « non ». On peut protester, on peut refuser, on peut se mettre en colère, et pourtant la relation avec Dieu n’en est pas terminée pour autant. Pour moi, c’est la bonne nouvelle qu’il faut annoncer à l’enfant qui dit « oui », qui a peur de décevoir, et qui se trouve incapable de faire ce qu’il a dit qu’il ferait. La bonne nouvelle, c’est qu’il peut dire « non », et dans ce non, il trouvera peut-être justement la force de faire ce qui semblait impossible à faire. Cette force ne vient pas du sens du devoir, ou d’un sentiment de culpabilité, mais elle est là parce qu’il ou elle a en face d’elle un Dieu qui ne se décourage pas, un Dieu qui n’interrompt pas la relation, un Dieu qui attend (bien plus patiemment qu’un parent humain d’ailleurs). Si Dieu est le parent de cette histoire, il est un parent qui dépasse nos représentations humaines, qui ne se lasse pas devant nos refus et nos limites, qui ne choisit pas entre ses deux fils, mais qui aime, qui persévère, et qui prend le temps d’apprendre à l’enfant qui dit « oui » qu’il est parfois permis et possible, et peut-être véritablement salutaire, de dire « non ».

Amen

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Lecture de la Bible

Matthieu 21:28-32

« Qu’en pensez-vous ? Un homme avait deux fils ; il s’adressa au premier et dit : Mon enfant, va travailler dans la vigne aujourd'hui. 29 Celui-ci répondit : « Je ne veux pas. » Plus tard, il fut pris de remords, et il y alla. 30 L’homme s’adressa alors au second et lui dit la même chose. Celui-ci répondit : « Bien sûr, maître. » Mais il n'y alla pas. 31 Lequel des deux a fait la volonté du père ? Ils répondirent : Le premier. Jésus leur dit : Amen, je vous le dis, les collecteurs des taxes et les prostituées vous devancent dans le royaume de Dieu. 32 Car Jean est venu à vous par la voie de la justice, et vous ne l’avez pas cru. Ce sont les collecteurs des taxes et les prostituées qui l’ont cru, et vous qui avez vu cela, vous n'avez pas eu de remords par la suite : vous ne l'avez pas cru davantage. »

(Cf. Traduction Colombe)

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