Le cœur de la Torah

Lévitique 10:16a

Culte du 26 juin 2016
Prédication de pasteur James Woody

Vidéo de la partie centrale du culte

film réalisé bénévolement par Soo-Hyun Pernot

Culte du dimanche 26 juin 2016
prédication du pasteur James Woody

Texte de la prédication (vidéo ci-dessous)

Chers frères et sœurs, le cœur de la Torah n’est pas l’amour du prochain. Il n’est pas non plus l’amour de Dieu. Le cœur de la Torah n’est pas plus le respect de la loi de Dieu. Le cœur de la Torah est dans ce bout de quote pour le moins incongru où il est question de Moïse, du grand Moïse, qui cherche le bouc du péché. La Torah est composée de 79.976 mots. La Torah étant composée d’un nombre pair de mots, son centre est donc entre deux mots. Notons déjà que le centre de la Torah est un espace vide, c’est un blanc du texte, ce qui ne sature pas notre imaginaire, mais, au contraire donne libre cours à notre imagination, à notre créativité. Mais il y a bien plus intéressant que ce centre de la Torah vidé de toute substance qui pourrait être vénéré, dont nous pourrions faire une relique. Le centre de la Torah est donc entre deux mots, qui sont d’ailleurs deux verbes ce qui, au passage, indique le caractère dynamique de notre affaire. Ce sont deux verbes auxquels nos traductions françaises ne rendent pas justice puisque c’est deux fois le même.

Le cœur de la Torah, qui est indiqué dans les éditions hébraïque de la Bible, est un espace vide inclus entre deux fois le même verbe : DaRaSh, qui signifie chercher.

Chercher, l’art de vivre du croyant

Le premier enseignement que nous pouvons tirer de ce constat est que la manière d’être croyant, l’art d’être croyant, consiste à être chercheur. Chercher est le propre du croyant. Et non pas chercher une fois et se satisfaire de ce qu’on a trouvé, mais chercher et chercher encore, à la manière de Moïse qui ne s’est pas contenté d’une recherche superficielle. Certaines éditions hébraïques vont à la ligne après la première mention du verbe DaraSh, chercher. C’est une manière de dire que lorsque nous pensons être allés au bout de la recherche, nous ne sommes qu’au début d’une nouvelle recherche. Le Talmud, cette vaste compilation de commentaires et de méditations n’a pas de page 1. C’est une manière de dire que, aussi loin que tu sois allé dans l’étude de la Torah, tu n’as toujours pas atteint la première page.

Cet aspect des choses a des conséquences très précises qui nous concernent au plus haut point ici même. Cet art de vivre indique l’impossibilité pour le croyant de s’enfermer dans un dogmatisme, de considérer qu’il est un moment de la vie où l’on détient la vérité et qu’il est possible de s’en prévaloir contre autrui. Le croyant est un mendiant de la vérité. Le croyant, mieux que quiconque, sait qu’on ne sait rien sur Dieu, qu’on ne sait rien sur la vie selon Dieu, ou si peu de choses, qu’il est illégitime de vouloir imposer ses convictions. Le propre des croyants, qui sont des chercheurs, est d’avoir cassé les idoles, d’être sortis d’une religion qui aime les certitudes et qui se nourrit d’un sentiment de supériorité sur ceux qui ne savent pas.

Nous ne savons pas, ou si peu. Nous sommes agnostiques au sens où notre foi n’est pas un catalogue de vérité peu crédibles que nous tenons pour vraies et que nous nous transmettons de bouche de pasteur à oreille de paroissien. Notre foi est ce mouvement incessant de la recherche qui se passionne pour la vie et qui, par conséquent, est toujours en alerte, toujours à faire des découverte, toujours à s’émerveiller de ce que la vie recèle de richesse, de beauté, et parfois aussi de vicissitudes.

Notre cher Théodore Monod fut qualifié de « chercheur d’absolu ». Je ne saurais mieux dire ce que nous sommes appelés à être. Lorsque nous nous mettons à hésiter, lorsque nous sommes tentés de nous réfugier dans une orthodoxie de la pensée, dans une idéologie prête à porter, pensons à Moïse, le grand législateur, celui qui avait toute la loi en tête et au cœur, lui qui n’ignorait rien de la loi et qui, pourtant, ne sait pas où se trouve le bouc du péché, l’un des éléments principaux du culte israélite. Souvenons-nous que la vie excède toujours la loi, les règlements. N’oublions jamais que les réponses ne sont jamais totalement dans les livres, et pas plus dans la Bible dont le centre de la Torah est un espace vide placé sous la bonne garde de deux occurrences du verbe DaraSh, chercher. Je disais que cet aspect des choses nous concerne au plus haut point, car notre vocation particulière est certainement de veiller à ce que jamais la recherche ne s’arrête. Pour une part, notre vocation est de chercher des chercheurs lorsque notre entourage se met à trouver des gens qui trouvent.

L’interprétation infinie

J’ai parlé de la Torah, j’ai parlé du Talmud, il me faut maintenant parler d’un autre objet fondamental de la tradition rabbinique : le Midrash. Son seul nom évoque peut-être ce matin la parenté qui existe avec le verbe DaraSh. Le Midrash, qui est un recueil de commentaires sur la Bible, est effectivement issu de la racine DaraSh, chercher. Le Midrash, c’est l’interprétation de la Torah, c’est la recherche du sens. Cette recherche, cette interprétation est tout sauf monotone. Elle tisse en son sein de multiples interprétations qui s’efforcent de faire résonner la puissance des textes bibliques dans de nouveaux contextes, dans de nouvelles situations. Les Evangiles font cela. Les Evangiles sont un Midrash de la Bible hébraïque, destiné à ressusciter les mots, à restituer le sens des vieilles paroles qui n’ont pas perdu leur fraîcheur, mais qui ont perdu, parfois, leurs lecteurs.

Il n’y a rien de plus faux que de dire que le christianisme est une religion du livre. Ce serait faire de notre religion un fétichisme. Le christianisme, à l’instar de toute religion ayant des textes symboliques à sa disposition, mais ayant à cœur de tendre vers ce qu’il y a de plus ultime dans la vie, le christianisme est une religion de l’interprétation des textes. Chaque génération qui vient au monde ne peut se contenter de l’état de la religion qu’elle trouve ou qu’elle reçoit de ses aînés. Devant faire face à de nouveaux défis, à des situations qui n’avaient jamais été vécues jusque là, du moins qui ne sont pas exactement les mêmes, les croyants sont appelés à répondre personnellement, avec leur génie propre, avec leur expertise personnelle. De même que Moïse fait face à une situation inédite, qui ne rentre pas dans le cadre de ses connaissances, il doit s’adapter et improviser. Il interroge donc son entourage, il interroge plusieurs réalités pour comprendre et donc pour donner du sens. Le bouc qui devait être consommé dans la partie sainte du temple a, en fait, été entièrement brûlé parce que les prêtres ne s’estimaient pas assez purs pour effectuer le rituel prévu.

Moïse, en cherchant et en cherchant encore, interprète les événements et va pouvoir sortir de la colère qui l’a soudainement emporté contre les fils d’Aaron. Il aurait pu s’en tenir à une vision orthodoxe du monde et refuser d’entendre la part de vérité dont Aaron et ses fils étaient porteurs. Mais il se lance dans l’interprétation des signes et cela le conduira à mettre un terme à la violence qui montait en lui.

Comment oublier ce que furent nos derniers mois, en ce lieu ? Je n’aurai pas la prétention de dire que nous avons évité que le monde se défasse, pour reprendre la formule d’Albert Camus. Mais nous avons pris notre part, une part honorable, je crois, dans l’œuvre de pacification indispensable dans ces périodes de haine, de terreur, de malhonnêteté et de clivage. Au cœur d’une société particulièrement violente, nous avait fait de notre mieux pour ne pas nous effondrer, ce qui n’était déjà pas rien, et pour engager une dynamique propre à rendre le monde un peu plus vivable. Au cœur de cette violence, nous étions tel Moïse au cœur de la Torah, nous avons cherché et cherché encore, et nous ne cessons pas de le faire. Nous n’avons rien ignoré des affrontements politiques. Nous n’avons pas sous estimé les défiances entre membres de différentes communautés. Nous n’avons pas fermé les yeux sur les drames qui se répandaient au Proche puis au Moyen-Orient, en Afrique, en Europe centrale. Nous ne nous sommes pas repliés au sein d’un cocon paroissial lorsque la terreur a été semée. Nous n’avons pas fermé nos bras aux réfugiés qui aspiraient tout simplement à ne pas mourir. Certainement nous aurions pu faire beaucoup plus et beaucoup mieux. Mais nous n’en avons pas fini de chercher à comprendre ce qui arrive, ce qui nous arrive, de même que nous n’avons pas fini de chercher comment injecter un peu plus de paix, un peu plus de justice, beaucoup plus de joie parmi nous et autour de nous. C’est là que se trouve l’Evangile qui nous mobilise, dans le soin infini que nous pouvons avoir les uns pour les autres.

L’Evangile n’est pas tant dans la charité que nous pouvons déployer, que dans la recherche infinie qui donne sens à ce que nous vivons, qui donne sens à nos intuitions, à nos désirs, qui nous indique le sens de ce que nous appelons le Règne de Dieu. L’Evangile oriente notre foi en lui indiquant son objet.

Chercher l’humanité

Si chercher est l’art du croyant, si l’interprétation infinie est la tâche du croyant, notre objet, l’objet du croyant, ce sur quoi nous devons porter notre regard, est l’humanité. En cherchant, Moïse se met à chercher les fils d’Aaron, au sens où un adolescent cherche ses parents. Oh oui, il les cherche, à la manière du personnage de Robert de Niro dans cette séquence mémorable de Taxi Driver où il s’entraîne à se quereller avec un personnage imaginaire qui pourra être l’objet de sa violence.

S’il n’est pas sûr que Moïse soit beaucoup plus pacifique que le personnage du film en question, il est manifeste qu’il n’a pas que la violence chevillée au corps. Sa colère contre les fils d’Aaron est d’abord une mauvaise manière de faire quelque chose de ce qui le travaille en profondeur : sa volonté que tout aille bien pour les personnes dont il a la responsabilité. Moïse est inutilement dur, dans un premier temps. Mais il se ressaisit : sa recherche incessante, sa quête de vérité, le conduit à se laisser convaincre par l’explication donnée par Aaron.

Nous découvrons un Moïse qui n’a rien d’un fanatique obsédé par l’application à tout prix des consignes qui lui ont été donnée, sans se poser de question, sans interroger non seulement sur le bien fondé des ordres, mais sur leurs conséquences. Mieux que cela, nous découvrons un Moïse qui a à cœur de préserver les personnes. L’objet de sa recherche, le cœur de la Torah, n’est pas tant la recherche de comment faire pour être quitte de ses obligations religieuses, ce n’est pas la vérité au sens d’un savoir particulier, une sorte de définition dernière de la vie. L’objet de sa recherche n’est pas le bouc perdu, mais celui qui risquerait de subir des conséquences désastreuses d’une gestion malheureuse du bouc : l’homme.

L’objet de la recherche du croyant est bien l’humain. Les rites, la Torah, n’ont pas d’autre fonction que d’ouvrir un chemin vers l’humain, qu’il s’agisse des personnes que nous allons rencontrer ou qu’il s’agisse, pour chaque individu, de ce moment d’accomplissement qui le distingue du barbare. En paraphrasant Albert Schweitzer nous pourrions conclure sur cette exhortation qui est à la fois le cœur de la Torah, la perspective de l’Evangile et donc le sens de toute une vie : Cherchez-[l’homme] comme je l’ai cherché, et rejoignez-le là où les autres ne le trouveraient plus, dans la boue, la bestialité, le mépris ; allez à lui et soutenez-le jusqu’à ce qu’il redevienne un homme.

Amen

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Lecture de la Bible

Lévitique 10:16a

Moïse chercha le bouc pour le péché.

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