L'appel

Marc 1:1;14-20

Culte du 21 janvier 2018
Prédication de Elian Cuvillier

Vidéo de la partie centrale du culte

    Dans son essai Le mythe de Sisyphe Albert Camus s’interroge :
Savoir si l’on peut vivre sans appel est tout ce qui m’intéresse dit-il.
Y a-t-il un appel à l’origine de mon existence ? S’est-il fait entendre en son commencement ? Si oui : de qui est cet appel et à quoi me convoque-t-il ?

Et s’il n’y a pas d’appel : à quoi bon vivre ? Quel est le sens même de mon existence ? Et l’absurde d’une existence sans appel conduit-il au suicide, au divertissement sans fin — qui en est l’autre version — ou à une volonté plus forte encore de vivre une vie ouverte, véritable, vivante en somme ?
Camus passera son existence à poser cette question décisive pour chacune et chacun de nous : y a-t-il un appel ? Il tentera d’y répondre dans ses essais, L’homme révolté, ses romans (L’étranger), mais aussi je l’ai découvert tout récemment, dans sa correspondance avec Maria Casarès (publié chez Gallimard en 2017) où l’on découvre un Camus qui ne cesse de solliciter l’appel, de répondre à l’appel et d’appeler lui-même celle qu’il aime. Manifestant sans doute, à son corps défendant, qu’il est bien difficile sinon impossible de vivre sans un appel !

Encore faut-il s’entendre sur ce qu’est un appel, qui en est la source et à quoi il nous invite.
Et notre texte de ce jour semble proposer des éléments de réponse à ces questions. Il n’est même qu’une longue réflexion sur l’appel. C’est ainsi du moins que je vous invite  à le découvrir. Une réflexion qui, comme en une spirale, s’affine au fur et à mesure de ses tours successifs jusqu’à s’épurer au point de poser la question décisive : y a-t-il, pour toi qui écoute, un appel ?
Je vous propose donc de lire ce passage comme une méditation qui se déploierait en trois temps, trois stades successifs, proposant ainsi trois définitions de plus en plus approfondies sur l’appel.

Le premier temps est constitué par les v. 14-15 :
Après que Jean eut été livré, Jésus vint en Galilée. Il proclamait l’Evangile de Dieu et disait : « Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s’est approché : convertissez-vous et croyez à l’Evangile. »

Ce premier temps, je propose de le nommer l’appel comme utopie. Il prend ici la forme de la proclamation de Jésus invitant les foules à accueillir le Règne de Dieu dans une attitude de conversion et de foi. Un appel qui annonce et donnera corps, pour le meilleur et pour le pire, au grand récit chrétien qui portera en partie l’Occident et la civilisation judéo-chrétienne.  

Sous sa forme religieuse traditionnelle, cet appel est aujourd’hui en déclin et nous en sommes même sans doute devenus orphelins. Et ce malgré les nombreuses résurgences qu’il peut avoir en ce début de XXIe siècle, résurgences qui ne sont pas portées par la même force utopique que dans le passé. C’est au contraire plutôt par le nihilisme que se caractérise aujourd’hui l’appel religieux. Qu’il soit tragique pour l’Islam radical, consumériste pour cette forme de paganisme que constitue la théologie de la prospérité néo-pentecôtiste ou qu’il soit quelque peu essoufflé dans nos communautés traditionnelles.
Cette forme utopique de l’appel, il faut cependant sans cesse faire l’effort de la traduire pour nos contemporains, pour mieux en saisir la portée et l’enjeu. Car elle a encore du sens aujourd’hui où nous sommes en déficit d’espérance.
Tentons une traduction possible de cet appel à se convertir et à croire à la Bonne Nouvelle de la proximité du Règne de Dieu.
On pourrait dire qu’il s’agit de changer  notre rapport à la réalité en faisant confiance en la possibilité de la transcendance au cœur de l’immanence. De s’ouvrir à une dimension verticale de l’existence capable de donner de la profondeur à un horizon consumériste fermé donc mortifère. De croire en ce qui donne du relief à notre quotidien. De faire confiance au vivant qui ne se prévoit ni ne se programme et non au biologique ou au génétique qui enferme l’homme dans un destin scientifique ou technique qui n’a rien à envier à celui promis autrefois par le discours religieux. De vivre notre finitude et ses limites comme un cadeau, sans céder à l’illusion transhumaniste et à l’angoisse qu’elle génère.
Oui cet appel de Jésus à accueillir le Règne du Dieu peut constituer une façon de répondre au désespoir de nombre de nos contemporains.
Voici donc la première forme, initiale, très ancienne, utopique au sens noble du terme, de l’appel. L’appel porté par la parole de l’homme de Nazareth à accueillir une autre réalité que la simple évidence d’une horizontalité qui rabat l’existence au niveau du seul biologique, de la seule survie et de la seule jouissance de l’objet dans un divertissement sans fin. Notre société souffre de ne plus savoir entendre cet appel et les églises de ne plus savoir le porter.

Deuxième temps de la réflexion, aux v. 16-18 :

Comme il passait le long de la mer de Galilée, il vit Simon et André, le frère de Simon, en train de jeter le filet dans la mer : c’étaient des pêcheurs. Jésus leur dit : « Venez à ma suite, et je ferai de vous des pêcheurs d’hommes. » Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent.

L’appel comme engagement à suivre Jésus, au cœur du monde, pour servir cette utopie du Règne de Dieu : « Venez à ma suite et vous serez pêcheurs d’hommes ». L’appel utilise ici une métaphore reprenant une image de leur quotidien : vous pêchiez des poissons, désormais vous pêcherez des hommes !

Comment comprendre l’image ? S’agit-il de rassembler ce qui est dispersé, ce qui est divers, différent, en une seule communauté ?  L’universalité de l’appel est-il ici comme posé ? Mais l’image du filet n’est pas forcément positive ! Dans un filet les poissons sont promis à la mort, prêts à être consommés… Et, il est vrai que dans le prophète Jérémie d’où cette image est prise (Jr 16,16), c’est un rassemblement en vue du jugement dont il est question.  

Peu importe l’image cependant. L’appel résonne ici comme une invitation non seulement à se convertir et à faire confiance, comme dans le premier temps de la réflexion, mais encore à devenir acteur de cette proclamation. Nous souffrons sans doute aujourd’hui d’un déficit de l’engagement. Nous voulons des sécurités, des garanties, des engagements sans risque, c’est-à-dire des non-engagements. Et nous craignons aussi que les paroles à proclamer ne plaisent pas. Et pourtant l’appel comme engagement est bien une possibilité qui s’offre à chacune et chacun de nous, dans l’église et ailleurs.
A partir du lieu où nous vivons, comme ces pécheurs de Galilée, dans la profanité du monde : c’est là, et pas ailleurs, qu’il nous faut entendre l’appel. C’est là, et pas ailleurs, qu’il nous convoque et nous invite à nous mettre en mouvement, à prendre des risques, sans autre garantie qu’une parole qui nous invite à aller de l’avant : que celui qui a des oreilles pour entendre l’entende !

Troisième moment de la réflexion, aux v. 19-20 :

Avançant un peu, il vit Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, qui étaient dans leur barque en train d’arranger leurs filets. Aussitôt, il les appela. Et laissant dans la barque leur père Zébédée avec les ouvriers, ils partirent à sa suite.

L’appel en tant que simple appel. L’appel comme appel en somme. Sans contenu autre que l’appel lui-même. En effet, vous l’avez peut-être remarqué, Marc ne répète pas la même chose que précédemment. Oh certes, on peut toujours penser que l’évangéliste ne répète pas ce que Jésus a quand même du dire à Jacques et Jean, à savoir la même chose qu’à Pierre et André. Il n’empêche : ce qui compte c’est l’écart entre le premier appel et le second. Ici, Jésus appelle un point c’est tout. Et Jacques et Jean quittent leur père, la barque et les ouvriers. Or, cet appel des deux frères sans contenu autre que d’être un appel, a une dimension mythique qui le rapproche du livre des Origines, du mythe de la Genèse.
« Au commencement Dieu créa le ciel et la terre » pour ouvrir la Genèse. « Commencement de la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ » pour ouvrir l’évangile de Marc. Or, en ces deux commencements, il est question de fratries : Caïn et Abel d’un côté avec lesquels, de façon dramatique, la fraternité s’inaugure en fratricide. Pierre et André, Jacques et Jean de l’autre répondant à un appel qui les décentre et leur évite peut-être la haine fratricide. Car l’appel par Jésus de deux fois deux frères contient peut-être en lui-même la potentialité de traverser le chemin étroit et difficile qui va du fratricide à la fraternité. Cette fois, en effet, en ce commencement là, peut-être ne se tueront-ils pas ? Mais pour cela, encore faut-il que s’invente une nouvelle forme de fraternité d’où le biologique est, sinon exclu, du moins radicalement questionné.

Pour Jacques et Jean, répondre à l’appel c’est quitter le père et sa barque rassurante. Répondre à l’appel c’est constituer une nouvelle fratrie où, avec d’autres, ils feront communauté non plus de sang mais de parole. Communauté d’appelés hors de… hors de la barque familiale où se mûrissent les haines fratricides, hors des liens du sang ou se fomentent les jalousies mortifères. C’est le sens du terme ekklêsia (« église ») : appelé hors de… hors de la famille biologique pour constituer la famille des frères appelés. Non plus bâtie sur le lien du sang mais sur du lien symbolique.

L’appel en tant qu’appel aurait donc des effets de vie, il serait susceptible de libérer de liens mortifères ? Malheureusement l’histoire des communautés chrétiennes est là pour montrer que ce n’est jamais gagné.
Dans l’étranger de Camus, le héros, Meursault, tue l’arabe sur la plage, sans raison apparente. Dans le livre de la Genèse, Caïn tue Abel par jalousie. Dans l’histoire de l’Eglise, les guerres fratricides ne cessent de poser un déni à la force de l’appel de susciter un peuple de frères d’un genre nouveau.
Alors, l’appel peut-il malgré tout changer la donne ? Peut-il faire naître la possibilité de la fraternité ?
Rien n’est moins sûr, j’insiste sur ce point, tant il est vrai que trop souvent les appels religieux, politiques, humanistes ont participé à la violence et au sang ou plus simplement ne sont pas en capacité d’éviter la haine qui divise.
Mais ici, la voix qui appelle est la voix de Celui qui va bientôt mourir en prenant sur lui les violences meurtrières de tous les Caïn et de tous les Meursault, de toutes les haines fratricides. Donc aussi les nôtres. Et cela ouvre peut-être une brèche dans la fatalité du monde. Alors, si une telle possibilité existe, l’appel en tant qu’il est l’appel du Christ est sans aucun doute possible la réalité la plus décisive de notre existence. Il n’a pas d’autre contenu que d’être un appel, l’appel de notre nom. Il n’attend pas autre chose que notre réponse. Et il est en capacité de nous décentrer de nous-mêmes et donc de nous ouvrir à l’autre autrement que comme un adversaire.

Quel appel attendons-nous ? Quel appel entendrons-nous ?
Celui de l’appel comme utopie ? C’est-à-dire une invitation à comprendre notre existence autrement que comme un simple processus biologique mais comme une aventure qui s’ouvre encore à l’inattendu des lendemains ?

Celui de l’appel comme engagement ? Nous engager comme acteur de la proclamation ? Dans l’Eglise ou ailleurs.
Celui de l’appel comme appel ? Dans ce dernier cas, le contenu même de l’appel n’est pas ce qui importe. La tentation sera d’ailleurs toujours de donner un contenu trop précis à cet appel. Jacques et Jean, ces deux frères que Jésus n’a fait qu’appeler, ne seront-ils pas ces deux là qui, plus loin dans l’évangile, demanderont, au nom de leur réponse à l’appel, de siéger à la droite et à la gauche du trône du Christ ?  Non l’essentiel dans l’appel comme appel c’est la voix de Celui qui appelle. Il s’agit de répondre non pas à une mission mais à la voix, la voix du Christ qui m’appelle par mon nom.
Sans garantie, sans contenu, sans sécurité mais pour que ma vie me soit offerte comme une vie Vivante malgré la mort et l’absurde.
A l’appel de la voix, on peut se raidir ou s'ouvrir. Partir ou consentir. Mourir ou bénir. Haïr ou aimer. Pourquoi l’un, plutôt que l’autre ? Nul ne peut le dire. Mais la voix est là qui persévère à appeler. Elle appelle et appellera encore jusqu'à ce que, pour toi mon frère, ma sœur, se lève l’aurore. Son appel te redresse et la promesse qu’il contient déborde les étroitesses qui risquent tous les jours de te faire désespérer de la vie et de te refermer sur toi-même.  

Savoir si l’on peut vivre sans appel est tout ce qui m’intéresse disait Camus.
La voix est là qui persévère à appeler.
Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende !

Amen

Lecture de la Bible

Marc 1 :

1 Commencement de l'Evangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu.

14 Après que Jean eut été livré, Jésus alla dans la Galilée, prêchant l'Evangile de Dieu. 15 Il disait : Le temps est accompli, et le royaume de Dieu est proche. Repentez-vous, et croyez à la bonne nouvelle. 16 Comme il passait le long de la mer de Galilée, il vit Simon et André, frère de Simon, qui jetaient un filet dans la mer; car ils étaient pêcheurs. 17 Jésus leur dit : Suivez-moi, et je vous ferai pêcheurs d'hommes. 18 Aussitôt, ils laissèrent leurs filets, et le suivirent. 19 Etant allé un peu plus loin, il vit Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère, qui, eux aussi, étaient dans une barque et réparaient les filets. 20 Aussitôt, il les appela; et, laissant leur père Zébédée dans la barque avec les ouvriers, ils le suivirent.

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