La transfiguration

Marc 9:2-10

Culte du 10 février 2019
Prédication de Béatrice Cléro-Mazire

Vidéo de la partie centrale du culte

Qu’est-il arrivé aux disciples ? Une expérience mystique ? Une véritable apparition de Jésus alors qu’il était avec eux quelques instants avant ? Ou bien est-ce à Jésus lui-même qu’il est arrivé quelque chose de stupéfiant ?

Le récit de la transfiguration nous fait entrer dans un monde de signes dont nous n’avons pas ou plus directement le code. Et il n’est pas superflu de chercher à comprendre les motivations d’un tel récit dans l’Évangile de Marc, en prenant le temps de déchiffrer ses codes. C’est une véritable mise en scène : d’abord, on monte sur une haute montagne. Dans la réalité, l’altitude de cette montagne ne dépasse pas six cents mètres ; c’est une colline, tout au plus. Mais le récit parle bien d’une montagne, nous plongeant dans la tradition des révélations : c’est au sommet d’une montagne que Dieu se révèle, à Abraham, à Moïse, à Élie, et plus tard, c’est sur une montagne que Jésus prononce son célèbre sermon. La montagne est liée à la volonté de Dieu, à la loi qu’il entend faire respecter. Figure d’autorité, la montagne est ce lieu entre ciel et terre, où l’homme se retrouve face à sa conscience. C’est sur le Mont Sinaï que Moïse recevra les tables de la loi, véritables règles de vie pour ne pas se perdre. Cette petite colline pour le géographe est donc immense pour la foi.

Seuls les trois disciples Pierre, Jacques et Jean sont là, avec Jésus, sur cette montagne. Plus de trace d’André, il était un des quatre premiers disciples appelés par Jésus. Pourquoi ces trois disciples sont-ils seuls pour ce moment de révélation ? Peut-être parce que, à la création de la première église, après la mort de Jésus, ce sont eux qui auront pour tâche de faire ce que Jésus leur a enseigné. L’Évangile, toujours entre deux temps, le temps des évènements et le temps du récit, nous confie sans doute, à travers cette absence d’André, une préoccupation de ces premiers disciples qui suivirent Jésus et qui seront encore fidèles quand il aura été crucifié. André n’était peut-être déjà plus là, lui qui, selon la tradition, partit évangéliser, dès après la Pentecôte, autour de la Mer Noire et mourut martyrisé sur une croix. C’est « après six jours » que se déroule cet événement initiatique sur la montagne. Là encore, en cherchant dans le récit évangélique un fait marquant durant les jours précédents, on ne trouve que l’annonce de la mort et de la résurrection de Jésus. C’est donc six jours après cette annonce que Jésus choisit d’emmener ses disciples sur la montagne. Dans le livre de l’Exode, on lit, au chapitre vingt-quatre : « MoÏse monta sur la montagne et la nuée demeura sur le Mont Sinaï et la nuée le couvrit pendant six jours. Le septième jour, il appela Moïse de l’intérieur de la nuée. »

Cette nuée est aussi là quand le peuple suit Moïse pour sortir d’Égypte et va de Ramsès à Soukkoth et de Soukkoth en terre promise. En Exode 13, on lit : « la colonne de nuée ne se retirait pas de devant eux durant le jour, ni la colonne de feu durant la nuit. » Il s’agit donc d’un guide, d’un flambeau pour conduire et éclairer les pas du peuple. Et c’est de cette nuée que Dieu parle à Moïse et qu’il parlera encore aux disciples de l’identité de Jésus. Au milieu de tous ces éléments qui font sens pour les trois apôtres, il y a bien sûr les deux prophètes : Moïse et Élie. Ces figures sont si importantes pour la foi des apôtres qu’elles auraient suffi, à elles seules, à faire comprendre que Jésus était inscrit dans une lignée extraordinaire.

Pour Moïse, on l’a vu, l’aventure de la fondation d’un peuple libre est en arrière plan de tout ce récit : que Moïse apparaisse est presque normal.

Pour Élie, c’est peut-être moins évident pour nous, mais il est le prophète qui signifie la vie éternelle de façon plus manifeste que tout autre, car, contrairement à Jésus, Élie ne meurt pas mais il est enlevé au ciel sur un char de feu. Dans la tradition juive la plus ancienne, on attend le retour d’Élie, lui qui est aux côtés de Dieu pour porter sa parole. Élie ne signifie-t-il pas : mon Dieu est l’Éternel ? Et aujourd’hui encore, durant la Pâque juive, on laisse la porte ouverte et une place à table pour l’éventuel retour du prophète Élie. Le cycle d’Élie, dans la Bible, est jalonné de gestes et de paroles qui ont de quoi le rapprocher de Moïse. Le porteur de la loi et le porteur de l’observance de cette loi sont à rapprocher dans un duo qui pourrait s’intituler : des paroles et des actes. Moïse fait connaître un Dieu libérateur et Élie montre comment vivre de cette liberté. Élie pourfend tout roi ou prophète infidèle, il sauve une veuve d’un autre peuple, à Sarepta, et laisse son propre peuple dans la famine. Au nom de sa foi au seul vrai Dieu, il se donne le droit de renverser jusqu’au pouvoir royal. Et durant tout son ministère de prophète, son pays sera malmené à cause de son infidélité. C’est donc un prophète de malheur, un prophète qui annonce la catastrophe et qui ne peut rien faire tant que les gens de son peuple ne se convertissent pas.

Dans la vision des trois disciples, Élie et Moïse apparaissent et dialoguent avec Jésus. Comme s’ils étaient à égalité, ils sont en conversation les uns avec les autres et Jésus est au milieu d’eux : transfiguré. Le texte grec dit : métamorphosé. C’est-à-dire changeant de forme ou d’apparence. Mais le jeu du préfixe « méta » peut aussi signaler qu’il prend forme au milieu de ces deux grandes figures de la foi. Pourquoi est-il ainsi décrit avec des vêtements blancs dont aucun foulon, aucun teinturier de la terre ne peut blanchir ainsi le tissu ? Est-il un ange qui ferait passer la parole de Moïse à Élie, est-il un spectre qui n’a plus d’existence terrestre, mais qui passe, comme Élie dans l’au-delà ? Ou bien est-il déjà dans cette présence / absence de l’aube de Pâques, lui qui, comme Moïse, n’a pas de tombeau propre et est enseveli on ne sait où ? Pour parfaire le tableau des signes, la nuée se forme autour des disciples et de cette nuée, Dieu fait entendre sa voix avec cette parole déjà entendue au baptême : « Celui-ci est mon fils bien aimé », mais cette fois, une exhortation est donnée : «  Écoutez-le ! »

Dans la lignée de Moïse, Jésus reçoit l’autorité qui lui permet de dire la Parole de Dieu. Sur la montagne, dans la nuée, résonne le schéma Israël . « Écoute Israël, le Seigneur notre Dieu, le Seigneur est un » (Deut 6, 4). Mais cette fois, un homme portera cette parole, comme le prophète Élie, qui combattait contre l’infidélité de son propre peuple. Cet homme c’est Jésus, porteur de loi, porteur de parole, mais aussi acteur du royaume de Dieu. N’est-il pas rappelé ici qu’il est « le bien aimé », un nouveau roi pour le peuple, un nouveau David (David voulant dire : bien aimé).

Pierre, l’homme d’action, voyant cette multitude de signes dans cette vision, propose de monter trois tentes. Pourquoi trois tentes ? Peut-être en guise de sanctuaire pour ces porteurs de Parole qui rendent Dieu si proche. Peut-être en souvenir de ces tentes de soukkoth, le premier village de huttes dans lequel le peuple put se reposer dans sa longue marche de quarante ans au désert. Peut-être à cause le la fête des moissons, joyeuse et se célébrant durant six jours, après l’expiation accomplie par des sacrifices.
Mais quel sera le sacrifice cette fois ? Aussitôt après la révélation divine, Jésus fait redescendre les disciples. Il n’est pas l’heure de demeurer sur la montagne, il n’est pas temps de s’installer. La marche vers le royaume n’est pas achevée et à peine le sommet est-il atteint qu’il faut redescendre dans la vallée, loin du ciel, là où l’ombre couvre la vie des hommes.

Si la descente est celle des marcheurs, elle est aussi celle des croyants. En effet, les disciples à peine remis de leur illumination on a ordre de ne rien dire en attendant que le Fils de l’homme se soit relevé d’entre les morts. Pourquoi parler de mort quand on vient de côtoyer Moïse et Élie ? Pourquoi parler du Fils de l’homme puisque Jésus est proclamé, pour la seconde fois, Fils de Dieu ? C’est que le Fils de l’homme a d’autres attributions. Il est celui qui reçoit la grâce de Dieu, son onction pour annoncer son royaume, mais aussi celui qui devra accomplir la promesse de Dieu par sa propre vie, et en prendre tous les risques. Cette étrange appellation du Fils de l’Homme a été étudiée très finement par l’auteur du livre : le Christ juif , Daniel Boyarin. Ce spécialiste du Talmud rappelle que l’attente d’un Messie-Christ, divino-humain était déjà dans la culture juive avant Jésus, depuis que le livre de Daniel avait présenté ce personnage énigmatique comme ayant, en tant qu’homme, les pouvoirs de Dieu sur Terre. Ainsi, la question du caractère blasphématoire des actes de Jésus, quand il remet les péchés au nom de Dieu ou qu’il agit durant le sabbat pour le bien des hommes, avait sans doute été tranchée par ceux qui avaient choisi de reconnaître en Jésus ce Fils de l’Homme.

Bien sûr, la loi de Moïse prévoyait qu’on puisse guérir un jour de sabbat, puisque c’était pour le bien de l’homme qu’était alors violé le sabbat, mais les interprètes de ces guérisons ont sans doute préféré y voir ce droit comme celui du personnage apocalyptique (le Fils de l’Homme) décrit dans le livre de Daniel. Ainsi, Jésus est ce maître du sabbat. Et ce n’est pas étonnant que ce soit au terme de six jours, donc le septième jour, que Jésus soit apparu transfiguré aux disciples. Alors, qu’est-il arrivé aux disciples, ce jour-là sur la montagne ? Ce récit nous raconte une expérience mystique. Et notre distance avec les codes de la religion juive pourrait nous décourager de réussir à la comprendre. Pourtant, ce n’est pas une expérience qui nous est cachée. Et malgré la recommandation de Jésus de faire silence, les disciples nous ont mis au courant.

Précisément parce qu’ils ont attendu qu’il se relève d’entre les morts et qu’ils ont compris ce qu’était cette résurrection dont Jésus leur avait parlé. Plus qu’une théophanie, cet étonnant récit nous raconte une martyrophanie. Non pas au sens des persécutés que furent les apôtres, mais si l’on prend le terme de martyr au sens premier qui est celui de témoin, on comprend mieux de quelle expérience mystique il s’agit. Loin d’une nuit obscure comme chez Jean de la Croix, l’Évangéliste nous raconte en dix versets l’épopée millénaire de la foi d’un peuple. Ce qu’il place dans le regard des disciples, des trois disciples qui sont présents, c’est l’histoire du salut concentrée en un homme, resplendissant comme un prêtre, bien aimé comme un roi, portant la loi de Dieu et l’accomplissant en même temps. Jésus est crédité de toute l’attente messianique d’un peuple qui n’en peut plus d’attendre. Ces entorses à la loi deviennent elles-mêmes des signes de l’accomplissement de la loi.

Le peintre Giovanni Bellini l’avait très bien compris quand il peint la version napolitaine de son tableau la transfiguration. Dans cette oeuvre, Pierre ne regarde pas Jésus transfiguré, mais il nous regarde, nous, spectateurs de la scène, comme pour nous dire : « voyez et croyez au Messie ». Les apôtres auront encore bien du chemin à faire dans cette prise de conscience de la rencontre qu’ils ont faite en Jésus. Et ils seront rabroués par Jésus dès la descente de la montagne quand le père d’un enfant malade dénoncera leur impuissance à guérir son fils.

Il faudra que Jésus meure et que son absence creuse en eux le manque de ce salut qui était si près d’eux quand il était là. Il faudra attendre que Paul annonce le retour du Christ et qu’on ne le voie pas revenir, comme Élie, il faudra qu’un écrivain recompose les traces de salut laissées par Jésus dans ses paroles, pour que la proclamation du royaume de Dieu soit assumée par des témoins de cet homme qui était venu changer la relation de ses contemporains à Dieu.

Combien de temps faut-il pour se convertir ? S’il est rapide d’être métamorphosé par Dieu, à en croire le récit de Marc, comprendre cette métamorphose prend des générations. Et ces générations doivent garder le lien avec les signes qui les relient à ceux qui ont cru avant eux. Et c’est dans la pratique des Écritures, avec nos enfants, avec la génération qui vient, que nous pouvons découvrir en nous-mêmes ce salut pour l’homme. Comment les signes du salut seront encore signifiants dans le coeur de nos enfants si nous ne leur apprenons pas à les comprendre ? Seront-ils, comme beaucoup aujourd’hui, des croyants sans langue ?

Il nous faut transmettre, chers amis, pas seulement l’identité protestante, mais le code d’un Christ juif qui nous fait comprendre l’importance de la grâce de Dieu. Pour que nos enfants vivent véritablement de cette grâce. Pour que la promesse messianique s’accomplisse en eux.

Amen

Lecture de la Bible

Marc 9/2-10 2 Six jours après, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et il les conduisit seuls à l'écart sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux : 3 Ses vêtements devinrent resplendissants et d'une telle blancheur qu'il n'est pas de blanchisseur sur terre qui puisse blanchir ainsi. 4 Élie et Moïse leur apparurent ; ils s'entretenaient avec Jésus. 5 Pierre prit la parole et dit à Jésus : Rabbi il est bon que nous soyons ici ; dressons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie. 6 Il ne savait que dire, car l'effroi les avait saisis. 7 Une nuée vint les envelopper, et de la nuée sortit une voix : Celui-ci est mon fils bien-aimé, écoutez-le. 8 Aussitôt les disciples regardèrent à l'entour, mais ils ne virent plus personne que Jésus seul avec eux. 9 Comme ils descendaient de la montagne, Jésus leur recommanda de ne raconter à personne ce qu'ils avaient vu, jusqu'à ce que le Fils de l'homme soit ressuscité d'entre les morts. 10 Ils retinrent cette parole, tout en discutant entre eux : Qu'est-ce que ressusciter d'entre les morts ?

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