La résurrection: un appel à sortir de nos tombeaux

Jean 20:1-10

Culte du 8 avril 2018
Prédication de Elian Cuvillier

La résurrection du Christ au matin de Pâques est, qu’on le veuille ou non, qu’on y croit ou non, l’événement fondateur du christianisme. La foi chrétienne vit ou meurt de confesser ou de nier la résurrection du Christ. Elle trouve son sens dans la conviction qu’avec Sa résurrection la Vie l’emporte sur la mort. Cependant, le moins que l’on puisse dire est qu’il n’est pas facile, aujourd’hui, de proclamer « Christ est ressuscité ». À la fois parce que, dans ce monde encore et toujours la mort semble l’emporter sur la vie et puis, il faut bien le dire, parce qu’affirmer la résurrection ne vas pas de soi pour notre intelligence et notre rationalité. Cela ne date d’ailleurs pas d’aujourd’hui : les grecs à l’époque de Jésus trouvaient absurde l’idée même de résurrection et, au fond, on peut les comprendre.

Ce dimanche nous confronte ainsi une nouvelle fois à la question de la Résurrection du Christ. Mais quelle est question précisément la question ? Il y a en effet deux manières possibles de la formuler : que s’est-il passé ? Ou : que signifie cet événement ? Je laisse pour l’instant cette alternative ouverte et je m’aventure dans le texte que nous avons lu ce matin.

Le texte se présente comme un témoignage de ce qui est arrivé, selon l’évangéliste Jean, en ce matin de Pâques. Ce témoignage ne dit pas tout. Il est partial et partiel et c’est pourquoi il y a plusieurs évangiles. Ce qui m’intéresse ici c’est la mise en scène de trois interprétations possibles de ce constat que le tombeau est bien vide, puisque c’est d’abord de cela dont il s’agit : celle de Marie-Madeleine, celle de Pierre et celle de ce fameux « disciple que Jésus aimait » (ou « Disciple Bien-Aimé »; désormais : DBA). Ces trois interprétations constituent trois postures possibles devant cet événement fondateur qu’est la proclamation « Christ est ressuscité ».

1. Commençons par Marie-Madeleine puisque c’est elle qui est au centre de l’ensemble de l’épisode. Devant le tombeau elle voit la pierre roulée. Elle n’entre pas comme le feront plus loin Pierre et le DBA. Mais aussitôt, sans même vérifier que le corps n’est plus là, elle interprète, à partir de son désir, la pierre roulée et s’en va dire aux disciples : « ils ont enlevé le Seigneur du tombeau et nous ne savons où ils l’ont mis ».
Puis, plus tard, elle se penche, voit deux anges auxquels elle dit, en pleurant, « ils ont pris mon Seigneur et je ne sais où ils l’ont mis ». Enfin, face à Jésus qu’elle prend pour le jardinier elle s’écrit : « si tu l’as pris dis-moi où tu l’as mis et j’irai le chercher ». Ce n’est que lorsque Jésus l’appelle par son nom qu’elle le reconnaît.

Cette obsession, littéralement aveuglante, de l’enlèvement du corps de « son » Seigneur traduit le fait que Marie est liée à Jésus d’un amour authentique et passionnel : n’est-elle pas allée au tombeau en ce matin alors que les disciples sont restés murés à Jérusalem ? Un amour qui cependant ne peut lui permettre d’envisager, devant la pierre roulée, à autre chose qu’à un vol. Car elle ne pense qu’à une chose : le corps de « son » Jésus, « son » Seigneur à elle. Il est mort certes, mais elle a au moins un corps à voir, à toucher peut-être encore en lui prodiguant les derniers soins. Il lui appartient en quelque sorte. Et même disparu à jamais, elle pourra le vénérer le restant de ses jours. Du coup, pour elle, la pierre roulée signifie que quelqu’un d’autre est venu avant elle, qu’il lui a pris ce corps objet de son désir, de son amour et de sa soif de le posséder ! Pas de résurrection possible pour elle, si quelque chose ne se déplace pas qui la dépossède de ce corps mort qu’elle s’est, en quelque sorte, approprié.

C’est pourquoi sans doute Jésus lui dira : « ne me touche pas ». Ajoutant aussitôt : « je ne suis pas encore retourné vers mon Père ». Pas encore Marie. L’acte de vouloir le toucher n’est pas négatif. Elle peut donc continuer à désirer le rencontrer et le toucher. C’est cela la foi de Marie : le désir profond de rencontrer son Seigneur, de l’aimer à la manière dont une femme peut aimer un homme. Le désirer avec son cœur et aussi avec son corps. Mais dans cet écart que crée Jésus entre son désir et l’accomplissement de celui-ci, un espace se crée et permet à Marie de devenir témoin, le premier — la première ! — témoin de la résurrection !

Marie est proche de Jésus parce qu’elle le désire de toute la force de son corps et de ses sens. Mais, pour le rencontrer vivant, il faudra qu’elle accepte qu’il ne lui appartient pas. Que s’il n’est pas là, dans le tombeau, ce n’est pas qu’on le lui a pas volé ! Qu’elle accepte aussi, par la suite, de différer encore son désir de le toucher.

Croire qu’il est ressuscité c’est croire qu’il ne lui appartient pas mais qu’elle en est le témoin d’un désir que rien ne pourra désormais faire taire, jusqu’à la fin. Celui qui est vivant et qui l’envoie vers les autres a pris la place de celui qui était mort et dont elle possédait jalousement le cadavre.

Deuxième interprétation, celle de Pierre. Il entre, le premier, et il voit. Il voit. Le verbe grec utilisé ici est, non pas le classique oraô, mais theorein qui a donné « théoriser ». Une traduction propose intelligemment « il considère » ; il voit/considère plein de choses : « Il entre dans le tombeau et considère les bandelettes posées là et le linge qui avait recouvert la tête ; celui-ci n’avait pas été déposé avec les bandelettes, mais il était roulé à part, dans un autre endroit. »

Comme c’est précis ! Pierre c’est le théologien, l’intellectuel, l’herméneute (pas comme Marie-Madeleine prise dans sa passion amoureuse). Il rationalise, et liste tel un enquêteur, l’ensemble des choses qu’il « considère » et qu’il faudra analyser. Et que fait-il de tout cela ? Du point de vue de la foi strictement rien ! Par contre il ouvre vingt siècles possibles d’interprétations plus ou moins pertinentes de tous ces éléments : les bandelettes le linge roulé, les unes et l’autre séparés… Avec Pierre c’est le commencement du débat sans fin sur les faits : que s’est-il réellement passé. Débat stérile en ce sens qu’il ne mène à rien.

Point n’est besoin d’en dire plus, l’évangile est d’ailleurs silencieux sur ce point, sinon ceci : chaque fois que nous nous posons la question du « comment ? », comment cela a-t-il bien pu se passer ? Que restait-il donc dans ce tombeau ? Et quelle que soit la réponse que nous apportons : « c’est possible parce que… » Ou « ce n’est pas possible parce que… », Oui, chaque fois que nous « considérons » les choses avec notre seule raison, nous faisons fausse route du point de vue de la foi. Parce que, du point de vue de la raison, la résurrection du Christ reste une folie. C’est inexplicable ! Ce n’est donc pas de ce point de vue là qu’il faut l’aborder. Et nous avons ainsi au passage la réponse à notre alternative du début : la question n’est donc définitivement pas « que s’est-il exactement passé », mais bien « que signifie ce qui advient ce matin là ? ». Ce que confirme le troisième personnage de notre récit.

Troisième interprétation donc celle du DBA : « il entra, il vit et il crut ». Sans commentaire. Ou plutôt si, le verset qui suit : « ils n’avaient en effet encore compris l’Écriture qui dit qu’il doit ressusciter ». Le DBA n’est pas encore un croyant qui comprend les Écritures. Il est dans l’expérience fondatrice où une révélation se fait et où l’on voit (oraô : non pas voir au sens de « considérer » mais voir au sens de « contempler ») et on croit. Il voit quoi et il croit quoi ? Rien n’est dit. Mais on peut tenter d’aller un peu plus loin.

Il voit sensiblement la même chose que Pierre. Mais comme le texte ne précise pas qu’il « considère » les objets présents dans le tombeau, on peut alors penser que ce qu’il voit… c’est l’absence du corps signifié par les bandelettes et le linge déposés là, dans le tombeau. C’est en effet la toute première chose étonnante (que Marie-Madeleine avait supposé sans même être entré) : le corps n’est plus là. Pierre lui voit les objets et il réfléchit, il « considère », il « théorise ». Le DBA voit l’absence, le vide et « il croit ». En quoi ? Ce n’est pas dit. Alors traduisons littéralement : « il voit et il fait confiance ». Il ne cherche pas d’explication. Simplement il fait confiance : ce qui est en train de se passer est inattendu. Le corps n’est pas là. On ne peut le trouver là, puisqu’il n’y est pas ! Peu importe les objets qui restent. Pas de vol supposé mais la confiance. Voilà l’effet de la résurrection sur le DBA : pas d’apparition mais une absence qui ouvre à la confiance. Quel paradoxe !!

Une absence qui ouvre un possible. Ne pas toucher Jésus permettra à Marie-Madeleine, une fois qu’elle aura reconnu « son » Seigneur, de se projeter ailleurs, comme témoin. Pour le DBA l’absence du corps ouvre la possibilité d’autre chose. Pas de preuves, pas un corps à embaumer, pas même les objets à examiner, pas de revenant à contempler. Non une absence qui créée la foi. Le « vide », le « rien » qui rend tout possible. Qui ne sature pas, qui ne comble pas mais qui permet la confiance. C’est cela, pour l’évangile de Jean, « ne pas voir et croire » pour reprendre la célèbre parole que Jésus adressera à Thomas dans le récit qui suivra : « Heureux ceux qui ne voient pas et croient ». Le premier « heureux » est bien le DBA, porteur de la tradition johannique : il est heureux parce qu’il n’a pas vu le Ressuscité et qu’il a crut. Plus exactement il a vu le manque, l’absence, le rien, le vide et il a cru ! Il a cru avant de voir.

Que signifie tout ceci pour nous aujourd’hui ? Que nous disent ces trois personnages ?
J’insiste sur un premier point : s’interroger, « théoriser » sur ce qui a bien pu se passer est stérile du point de vue de notre existence. Cela nous évite de nous poser la question essentielle : que signifie pour moi, qui me dis chrétien, la confession « Christ est ressuscité, il est vraiment ressuscité ! » ? C’est la seule question importante : que signifie pour moi « il est ressuscité ». Ce que Luther disait à sa manière forte : « Quand tu lis : « Le Christ est ressuscité », ajoute aussitôt : Je suis ressuscité et tu es ressuscité avec lui, car il faut que nous soyons rendus participants de sa résurrection. Ne pas apprendre cela, c’est ne rien apprendre du tout ».

Second point : croire que Christ est ressuscité c’est être dépossédé de quelque chose que nous pensons notre. Le « corps » de Jésus ne nous appartient pas. Certes il est bien notre Seigneur, mais il n’est pas à nous. Il nous échappe. Et pour devenir témoins de sa résurrection il faut que nous le désirions sans le toucher. C’est-à-dire que nous l’offrions au monde comme celui qui est mystérieusement présent à nos côtés, comme Celui qui se fait reconnaître dans l’appel de notre nom. Pas comme une vérité que l’on possède mais qui est morte, telle un cadavre !

C’est cela que nous dit l’expérience fondatrice du DBA : l’absence ouvre à la confiance. Quelque chose devient possible, la vie peut l’emporter. Le tombeau est vide, c’est cela d’abord Pâques. Ce n’est pas l’apparition qui fonde la foi pascale. C’est l’absence dans le tombeau et la parole qui est adressée à Marie.

La proclamation pascale c’est que du possible s’ouvre dans un monde fermé. Que l’absence et le vide sont créateurs de possibilités nouvelles et ignorées jusque là. Pour nos vies singulières mais aussi pour notre communauté et pour le monde.

Voilà ce à quoi nous sommes conviés ce matin : entrer dans le tombeau, voir et croire. Le tombeau de nos vies fermées, mortes, décevantes. Et considérer que le Christ n’y est pas. Qu’il en est sorti. Non pas pour nous fuir mais pour nous attendre dehors et nous appeler, comme il le fait avec Marie-Madeleine, par notre nom. Non pas se donner à nous afin que nous le possédions jalousement comme « notre » bien, mais nous redresser pour que nous allions proclamer à ses frères qu’il est monté vers le Père qui est aussi notre Père.

C’est-à-dire, en somme, proclamer une fraternité nouvelle fondée non pas dans notre bonne volonté ou nos bons sentiments, mais dans l’espérance d’une vie ouverte par un Père aimant et accueillant. Une vie qui, malgré les apparences contraires, l’emporte à jamais sur la mort.

Amen

Lecture de la Bible

Jean 20/1-10 1 Le premier jour de la semaine, à l’aube, alors qu’il faisait encore sombre, Marie de Magdala se rend au tombeau et voit que la pierre a été enlevée du tombeau. 2 Elle court, rejoint Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé du tombeau le Seigneur, et nous ne savons pas où on l’a mis. » 3 Alors Pierre sortit, ainsi que l’autre disciple, et ils allèrent au tombeau. 4 Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau. 5 Il se penche et voit les bandelettes qui étaient posées là. Toutefois il n’entra pas. 6 Arrive, à son tour, Simon-Pierre qui le suivait ; il entre dans le tombeau et considère les bandelettes posées là 7 et le linge qui avait recouvert la tête ; celui-ci n’avait pas été déposé avec les bandelettes, mais il était roulé à part, dans un autre endroit. 8 C’est alors que l’autre disciple, celui qui était arrivé le premier, entra à son tour dans le tombeau ; il vit et il crut. 9 En effet, ils n’avaient pas encore compris l’Ecriture selon laquelle Jésus devait se relever d’entre les morts. 10 Après quoi, les disciples s’en retournèrent chez eux.

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