La providence divine : faiseuse de situations

Matthieu 4:18-25

Culte du 22 juillet 2012
Prédication de pasteur James Woody

(Matthieu 4:18-25)

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Culte du dimanche 22 juillet 2012 à l'Oratoire du Louvre
prédication du pasteur James Woody

Chers frères et sœurs, j’aimerais poser deux constats en préalable ; deux constats à partir de deux quotes bibliques particulièrement connus.

  • Tout d’abord le début du psaume 23 « l’Eternel est mon berger, je ne manquerai de rien ». Si c’est moi qui lis ce quote, tout va bien. Mais si c’est une personne habitant Madagascar qui lit cela ou un parisien de 55 ans qui après avoir été licencié pour motif économique, après avoir passé des mois à chercher sans succès un nouveau travail, alors qu’il a encore deux enfants à charge et des mensualités à payer pour rembourser son prêt immobilier, ce quote reste en travers de la gorge.
  • Un autre quote, pris dans l’Evangile selon Jean (14/27) « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Je ne vous donne pas comme le monde donne. Que votre cœur ne se trouble point, et ne s'alarme point. » Là encore, si c’est moi qui le lis, tout va bien, mais si c’est un Syrien qui lit ce quote…

Cela signifie-t-il que l’Evangile soit réservé à une frange de la population mondiale et qu’il n’est pas vrai de manière universelle ? Ces deux quotes sont en contradiction radicale avec tant de situations et en harmonie avec si peu de situations : il y a tant de personnes dans le monde qui manquent de tout, tant de personnes qui ne savent pas ce qu’est la paix. Car, ne manquer de rien, ne peut pas être réduit à ne pas manquer d’une bonne parole. La paix du Christ ne peut pas être réduite à une paix intérieure entre Dieu et moi. La nourriture et la sécurité sont des besoins élémentaires, vitaux, dont la vie spirituelle doit s’intéresser à moins d’être une légende urbaine pour des personnes qui sont tellement comblées qu’elles l’ont inventée un jour où elles s’ennuyaient.

Ce qui est en jeu, dans ces deux constats, c’est la providence divine. Comment le divin pourvoit-il à nos besoins ? Comment ces belles paroles religieuses deviennent-elles réelles ? Pour essayer de répondre à cette question, je vous emmène à la rencontre de Jésus de Nazareth, dont la fonction de Messie consiste, justement, à incarner l’espérance de Dieu. C’est donc auprès du Messie, du Christ, que nous pourrons découvrir de quelle manière fonctionne la providence divine, pour autant qu’elle fonctionne effectivement. Or, justement, le passage biblique que nous avons lu raconte que Jésus proclame une Bonne Nouvelle, qu’il guérit les infirmités, les maladies, tant et si bien que ce qu’il dit est écouté jusqu’en Syrie. La question, pour nous, ce matin, n’est pas d’approfondir ce que signifient ces guérisons dont nous avons souvent parlé par ailleurs, mais de comprendre comment le Christ parvient à faire du bien aux personnes croisées, comment il réussit à concrétiser la Bonne Nouvelle. Pour cela, il convient de remonter d’un cran dans le texte pour déceler ce qui lui permet d’obtenir des résultats. Il s’agit de l’appel des premiers disciples. Ces vocations vont nous permettre de découvrir les 4 étapes du processus que le Christ met en œuvre, 4 étapes qui constituent l’art de Jésus qui se révèle comme un faiseur de situations.

La première étape est un regard : celui que Jésus pose sur Pierre, André, Jacques et Jean. Le narrateur dit, par deux fois, que Jésus « voit » les couples de personnes qu’il va appeler auprès de lui. Ce regard est décisif. Il témoigne que ces individus ne sont pas transparents aux yeux de Jésus, qu’ils ne sont pas insignifiants. Des pêcheurs, sur le lac de Galilée, c’est comme des protestants à l’Assemblée du Désert le premier dimanche de septembre. On voit une masse sans bien distinguer les individus, sauf lorsque notre regard est exercé à ne jamais fondre les individus dans une masse anonyme, sauf lorsque notre regard est exercé à reconnaître en chacun un être singulier. C’est le cas de Jésus qui distingue dans la masse des pêcheurs ces deux couples de frères qu’il appelle. Il a posé un regard favorable sur eux, à la manière de Dieu qui pose un regard favorable sur la personne baptisée. Voir quelqu’un, c’est lui donner une existence, c’est le faire venir au monde, à notre monde, au moins, ce qui est le premier pas vers une existence plus large. N’est-ce pas, aussi, ce que fait la personne qui encadre un groupe de condamnés qui doivent s’acquitter d’heures de travail d’intérêt général, dans le film La part des Anges. Parmi ces gens sans importance, ces gens sans apparence, qui n’ont pas d’autre talent que d’enfreindre la loi, l’éducateur voit l’un des délinquants comme Jésus voit ces hommes près du Lac et il lui fait confiance, il croit en lui, et il va lui faire découvrir quelque chose, le whisky en l’occurrence. Au départ, un regard, qui fait sortir du lot, du déterminisme, qu’il soit social, religieux, linguistique, génétique… au départ, un regard qui fait venir au monde.

Reconnaître

A partir de ce moment commence activement le processus par lequel Jésus est faiseur de situations. Il s’adresse aux individus et les reconnaît dans ce qu’ils font, en jouant sur le mot pêcheur. En leur promettant d’en faire des pêcheurs d’hommes, il reconnaît implicitement qu’ils sont actuellement pêcheurs. Il les reconnait pour ce qu’ils sont. Cette deuxième étape, celle de la reconnaissance, est le socle sur lequel le reste pourra être édifié. Voilà une chose certaine sur laquelle on peut construire la suite de l’histoire. C’est tout le contraire des regards méprisants qui disent « tu es nul », « tu ne vaux rien ». Jésus a vu, et il a reconnu en eux des êtres capables de certains accomplissements. Il envisage la mission à venir à partir d’une réalité qu’il nomme et qui devient une réalité aussi pour ceux qui sont concernés.

Lorsqu’on est au cœur de l’action, de son métier, de ses soucis, et qu’il n’y a plus que cela qui occupe notre temps, il n’est pas rare qu’on ne voie plus très bien l’intérêt de ce que l’on fait ou de ce que l’on est. Un sentiment d’inutilité peut nous gagner, voire des formes de dépressions comme le burn out des travailleurs sociaux qui ont parfois l’impression que ce qu’ils font ne sert vraiment à rien, que rien n’avance. Cette parole de reconnaissance donne une consistance au présent, au vécu, à l’être de la personne. Et à partir de là, une histoire peut être écrite.

Relier

A partir de là, Jésus tisse des relations. Nous sommes au cœur de ce processus de faiseur de situation. Jésus crée une situation où les pêcheurs vont être au contact de nouvelles personnes, dans un nouveau contexte, pour une nouvelle mission. Jésus reconfigure le réel des pêcheurs de Galilée. Il leur ouvre un nouvel horizon. Les pêcheurs vont donc pouvoir sortir de la reproduction du quotidien est faire histoire, devenir acteurs.

C’est au directeur de La Clairière, Gilles Petit-Gats, que je dois cette expression « faiseurs de situation ». Il l’illustre par cet épisode vécu il y a quelques années, lorsqu’il a proposé à un jeune vivant de petites combines de venir aider une personne âgée à déménager. Comme le dit Gilles Petit-Gats, il y a eu une véritable rencontre entre ce jeune et la vieille dame pour laquelle il s’est pris d’affection, prenant soin d’elle, cherchant les meilleures solutions pour que sa nouvelle installation soit aussi confortable que possible. Cette nouvelle configuration a sorti ce jeune de ses logiques habituelles, de ses schémas répétitifs, et lui a donné l’occasion d’envisager la vie avec sa logique propre, sans le regard coercitif de ses relations habituelles qui l’enfermaient, inexorablement, dans un rôle dont il était prisonnier. La finale de cet épisode est édifiante et nous conduira à la quatrième étape : la veille dame, au moment de dire au revoir, s’adresse au jeune : « ah ! Si tous les jeunes étaient comme vous, il y aurait moins de problèmes ! ». Dire cela, à lui, qui était à la marge de la société et qui, au demeurant, se considérait comme un moins que rien, un incapable !

Faire des situations, c’est mettre les personnes en situation de faire quelque chose dans un nouveau contexte. Il s’agit de mettre tous les éléments en relation, rien de plus. Il n’est pas question de forcer (Jésus n’attrape pas les pêcheurs par le col). Il est question de proposer, de faire en sorte qu’autre chose que l’horizon bouché soit disponible.

Transcender

La remarque de la dame indique la quatrième étape comme celle de la transcendance. Le jeune homme a été transcendé dans l’image de soi qui a connu une estime jusque là ignorée. Sa dignité a été restaurée et transcendée : il n’est plus le plus le petit délinquant, le paumé ; il est devenu un alter ego pour quelqu’un qui, jusque là, ne partageait nullement sa condition.

Les pêcheurs ne seront plus pêcheurs de poissons, mais d’hommes, ce qui est bien différent par la nature. C’est une nouvelle étape sur le chemin de leur vie, un nouveau stade. Ce n’est pas l’ascenseur social mais existentiel : leur vie prend une nouvelle envergure. Il accède à ce qui était pour eux un état surnaturel de leur être. Comment ? Par ce processus vécu en compagnie du Christ qui rend présent ce qui nous préoccupe de manière fondamentale, même si nous n’en sommes pas toujours bien conscients. De même que le délinquant du film La part des anges est placé face à ses responsabilités parentales par la mère de son enfant, face à ce que signifie être un père, tout en étant mis en situation de confiance et de succès par son éducateur qui, l’ayant initié au whisky en fait un amateur éclairé qui sera reconnu par les spécialistes écossais, les pêcheurs de Galilée se retrouvent face à plus grand que leur univers familier. Ils sont hissés à la hauteur d’une nouvelle humanité. En devenant pêcheurs d’homme, ils vont aussi avoir la possibilité d’accéder à leur humanité authentique. En ayant profité de ce processus, ils vont pouvoir, à leur tour, enclencher ce processus pour les personnes qu’ils rencontreront : ils seront agents de la providence de Dieu qui ne consiste pas à distribuer avec largesse ce que les uns et les autres rêvent d’avoir, mais qui crée de nouvelles situations pour sortir des impasses et des répétitions de scénario mortifères.

Etre faiseur de situation est somme toute assez précaire : ça ne fonctionne pas systématiquement. On peut rassembler de nombreux éléments favorables sans qu’une situation se débloque, soit parce que la nouvelle configuration n’est pas suffisamment bien adaptée, soi parce qu’il y a des oppositions qui font obstacle à un dénouement heureux. Certainement, on pourrait imposer la paix en Syrie, comme Rome le fit autrefois. Mais la paix du Christ, n’est pas la pax romana qui se fonde sur la force et qui, dans le cas présent, serait aussi une épreuve de force militaire avec la Chine et la Russie. Doit-on sacrifier les Syriens sur l’autel de notre tranquillité ? Non, et l’activité diplomatique consiste précisément à reconfigurer le réel, à porter un regard nouveau sur les personnes, sur les situations ; elle consiste à extraire les uns et les autres de leurs schémas pour envisager d’autres perspectives. Personne ne veut perdre la face dans un conflit. Le meilleur moyen de sortir d’un conflit est de transcender l’image de soi, de lui permettre d’accéder à un nouveau stade. Comme pour les disciples, il faut quitter son père pour cela : abandonner l’image tirée tout droit de la tradition. Nous n’avons pas, ici, les moyens de dire à Bachar Al-Assad qu’il aurait pu valoir infiniment plus que son père Hafez en se comportant autrement. J’imagine que Kofi Annan lui aura signifié, en d’autres termes. Cela est vrai pour les autres protagonistes qui tiennent fermes leur position, ignorant que reconnaître ses fautes, changer, n’est pas le signe d’une faiblesse coupable, mais le signe d’une grande force morale. Bien des personnes, bien des associations, l’Oratoire notamment, pour une modeste part, se seront évertuées et s’évertuent encore à changer Madagascar, à rendre cette île autrement plus vivable. Mais la providence divine n’est pas une mécanique impitoyable qui broie tout sur son passage. Elle est souvent contrecarrée. Alors l’Eternel suscite, inlassablement, de nouveaux pêcheurs d’hommes pour faire de nouvelles situations afin d’attirer le monde vers un avenir plus réjouissant.

Amen

 

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Lecture de la Bible

Matthieu 4:18-25

Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon, appelé Pierre, et André, son frère, qui jetaient un filet dans la mer; car ils étaient pêcheurs.

19 Il leur dit: Suivez-moi, et je vous ferai pêcheurs d’hommes.

20 Aussitôt, ils laissèrent les filets, et le suivirent.

21 De là étant allé plus loin, il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère, qui étaient dans une barque avec Zébédée, leur père, et qui réparaient leurs filets.

22 Il les appela, et aussitôt ils laissèrent la barque et leur père, et le suivirent.

23 Jésus parcourait toute la Galilée, enseignant dans les synagogues, prêchant la bonne nouvelle du royaume, et guérissant toute maladie et toute infirmité parmi le peuple.

24 Sa renommée se répandit dans toute la Syrie, et on lui amenait tous ceux qui souffraient de maladies et de douleurs de divers genres, des démoniaques, des lunatiques, des paralytiques; et il les guérissait.

25 Une grande foule le suivit, de la Galilée, de la Décapole, de Jérusalem, de la Judée, et d’au-delà du Jourdain.

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