La multiplication des pains ou l'art de la délégation

Marc 6:30-44 , Marc 8:1-10

Culte du 31 mars 2019
Prédication de Béatrice Cléro-Mazire

Vidéo de la partie centrale du culte

            Le geste de la multiplication des pains est raconté six fois dans le Nouveau Testament, dont deux dans l’Évangile de Marc. C’est donc un motif biblique extrêmement important. Quand deux multiplications sont racontées dans le même Évangile, des variantes du texte montrent que le propos se déplace. On prend le même motif : une foule fatiguée qui à besoin d’être nourrie, et l’on change certains éléments du récit. L’écart entre le récit attendu la deuxième fois et le récit raconté, entre le récit déjà raconté et le deuxième récit , provoque un changement de regard sur cet épisode miraculeux. Il nous oblige à constater  les changement de termes du code habituel par un nouveau code. Il nous oblige à nous convertir à une nouvelle compréhension. Les multiplications des pains ne parlent pas toujours du même nombre de pains ; elles ne mettent pas en scène les disciples dans le même rôle ; elles ne se déroulent pas dans les mêmes territoires ; il ne reste pas toujours la même quantité de pains, ni de corbeilles de pains après que tous aient mangé.

            Ces éléments qui changent, c’est un code qui varie. Et chaque élément est donc une façon de traduire l’événement dans un contexte différent pour nous faire comprendre que l’on parle d’un autre problème que dans la multiplication des pains précédente. Chez Marc, cet écart, c’est le pas de côté qu’il faut pour comprendre ce qui distingue la mission de Jésus auprès des Israélites de sa mission auprès des païens. Les disciples ont tantôt cinq pains et deux poissons, tantôt sept pains et quelques petits poissons. Dans le premier récit, il reste douze corbeilles de morceaux de pain et de poisson, alors que dans le deuxième récit, on ne parle pas de la même façon du reste.
            Quelques constantes nous éclairent aussi : dans les deux récits, Jésus est ému par le peuple et dans les deux aussi, on se trouve dans un lieu désert. Dans les deux récits, c’est une foule différente qu’il faut nourrir, mais c’est le même Dieu qui pourvoit.
            La nourriture, symbole de vie, le pain, nourriture de base, sont évidemment liés à ce que Dieu fait pour son peuple. De la manne, le « pain du ciel », donné dans le désert au peuple de d’Israêl qui marche vers la terre promise, au dernier pain de la veuve de Sarepta. Les histoires de pains qui manquent sont fréquentes dans la Bible. C’est que, le Dieu qui sauve son peuple, est avant tout, dans la culture agraire, le Dieu qui pourvoit quand la famine sévit. C’est le Dieu qui fait que Jérémie a du pain près de lui pour continuer à prophétiser, c’est celui qui fait que Ruth rencontrera Boaz et pourra se nourrir et nourrir sa belle-mère Naomie.
            L’histoire du peuple que Dieu sauve, c’est l’histoire d’un peuple qui s’en va précipitamment sans avoir eu le temps de faire lever son pain et qui fait confiance à Dieu pour partir dans un lieu désert sans avoir l’assurance de trouver du pain en chemin.
 

Quant aux poissons, ils sont liés aux débuts de l’Église chrétienne : Jésus appelle ses disciples au bord du lac pour qu’ils deviennent pêcheurs d’hommes, et ce sont des poissons grillés qu’il mangera quand ces disciples le verront ressuscité, au bord de ce même lac.
C’est aussi le symbole des premières communautés chrétiennes, clandestines, où se développe la littérature des Évangiles. Pour se reconnaître entre frères de la Voie ( comme on appelait le premier christianisme), on montrait une ligne du dessin d’un poisson, et l’autre montrait l’autre ligne, les deux lignes reformant le dessin d’un poisson, on savait alors qu’on était entre chrétiens.
Ce poisson qui se dit ICHTUS en grec, est l’acronyme des attributs de Jésus. c’est-à-dire qu’avec chacune des lettres du mot Ichtus, on écrit un attribut du Christ.
I : Iesus
CH: Christos
T: Théos
U: Uios
S: Soter

            Jésus Christ, fils de Dieu sauveur.
 
            Voilà, déjà, des symboles très lourds de signification, mais quand on leur ajoute les chiffres qui leur sont associés, le code s’épaissit : Dans le premier récit, il y a cinq pains, comme les cinq rouleaux de la Torah, le Pentateuque : Genèse, Exode, Lévitique, Nombre, Deutéronome.
Ces livres marquent l’alliance faite entre Dieu et son peuple : ce sont les textes fondateurs, et les comparer à du pain, c’est se souvenir, que le peuple conduit par Dieu ne manquera de rien s’il se nourrit de ces paroles qui racontent la fondation d’un peuple et la loi qui régit ses agissements.
 

            Pour les deux poissons, c’est plus difficile, mais on peut les rapprocher d’une deuxième alliance accomplie en Jésus le Christ.
 

            Il y a aussi les groupes de cent et de cinquante, qui rappellent un épisode de l’Exode qui a un lien aussi avec la loi de Moïse. En Exode 18, 13-23, on raconte que Moïse rend la justice pour tout le peuple. Il s’assied le matin et ne peut se relever que le soir tant il y a à faire. Et son beau-père Jétro lui dit : ce n’est pas bien d’agir ainsi tout seul, tu t’épuises et tu n’en verras jamais le bout !
            Il lui conseille de s’entourer de juges nommés pour faire ce travail. Et c’est là que le peuple est découpé en groupes de cent et en cinquante, qui dépendent tous d’un juge nommé par Moïse.
            Cela donne un sens particulier à l’image de cette foule regroupée dans ce lieu désert. Jésus n’est-il pas en train d’administrer le nouveau peuple de Dieu en le remettant sous l’autorité des disciples ? N’est-on pas dans un texte testament, où l’autorité du Christ est transmise aux disciples ?
 

            Et puis, évidemment, il y a les douze corbeilles de restes. Douze évoque presque à coup sûr les douze tribus d’Israël. Est-ce le reste de ceux qui ne sont pas encore convertis à Jésus ? Ces douze tribus qui ont besoin, elles aussi, du pain de Dieu ?
            Pourtant, elles ont déjà reçu les cinq rouleaux de la Torah. Les cinq pains partagés sont déjà pour le peuple de Dieu. Est-ce à dire qu’ils ne l’ont toujours pas mangée, cette parole de salut, toujours pas digérée, ni assimilée?
            Peut-être s’agit-il d’autre chose que d’une critique du peuple de la première alliance. Peut-être s’agit-il des douze corbeilles destinées aux douze apôtres, qui doivent aller nourrir de leur témoignage chrétien ceux qui attendent un berger, ailleurs, dans les lieux non-juifs.
 

            Car voilà aussi un autre symbole très fort dans la Bible, ce fameux berger ! Quand Marc narre l’histoire de la deuxième multiplication des pains en pays païen, au chapitre 8, il vient de raconter que Jean le Baptiste a été tué. Tous ceux qui allaient au bord du Jourdain sont donc sans berger; on a tué celui qui prêchait la conversion à une nouvelle alliance.
            C’est le pire mal pour le peuple de Dieu que de se retrouver sans berger. Et de nombreuses fois dans son histoire, Israël a demandé à Dieu de lui envoyer un nouveau berger. Ce fut le cas, pour Moïse, pour Josué, pour David. Faire paître le troupeau de Dieu et prendre soin de lui, c’est tout le propos du prophète Ezéchiel, aussi, qui parle de ce peuple en mal de bon berger.
 

            Dans ce lieu désert, Jésus enseigne quantité de choses à cette foule sans berger. Il était passé sur l’autre rive pour échapper à la foule. Et comme Moïse, il a besoin maintenant de déléguer son enseignement pour que son témoignage ne se perde pas dans son épuisement.
            Il continue à enseigner, mais il faut que les disciples prennent le relais. Quand les disciples pensent renvoyer ce peuple affamé de la parole de Dieu, pour qu’ils aillent acheter à prix d’or le pain qu’il leur faut pour leur subsistance, Jésus leur dit : Donnez-leur vous-mêmes à manger.
 

            Les disciples pensent ne rien avoir pour cela, du moins, ils pensent qu’ils n’ont pas suffisamment pour une foule si nombreuse.
            Alors, Jésus leur montre ce qu’ils ont et qu’ils ont considéré comme quantité négligeable : cinq pains, cinq rouleaux, toute la loi de Moïse, et deux poissons, deux alliances, deux cultures, deux promesses, celle de Moïse et maintenant celle du Christ. Et en pays non-juif, ils en ont sept, chiffre d’accomplissement de Dieu, signe que le Dieu d’Israël devient le Dieu de la multitude.
 

            Avec ça, les apôtres peuvent faire des merveilles, multiplier le témoignage qui nourrit et rassasie, étendre à tous ceux qui ont faim et soif de justice la nourriture du Dieu sauveur.
            Dans ces deux récits, nous sommes invités à nous demander : Qu’avons-nous, nous aussi, à notre disposition pour multiplier les paroles de salut ?
            Jésus apprend à ses disciples à ne pas regarder ailleurs qu’en eux-mêmes la grâce que leur a donnée Dieu. C’est avec ce qu’ils ont, avec la communauté qu’ils forment à douze, puis avec les quelques convertis venant d’ailleurs, comme les quelques poissons qu’ils ont, qu’ils peuvent eux aussi apporter au monde ce salut que Jésus leur annonce.
 

            Ainsi, nous aussi, sommes appelés à regarder ce que nous avons reçu dans notre foi. Les paroles de salut qui nous font vivre nous-mêmes doivent être retrouvées en nous pour les distribuer à ceux qui en ont besoin.
            Les multiplications des pains, dans l’Évangile de Marc, sont des discours sur la délégation et le mandat laissés aux croyants par Jésus. 
            Le geste de la multiplication des pains, c’est le geste de la multiplication des dons, des engagements, des révélations reçus, des témoignages vécus, tout ce qui fait vivre notre foi et nous est donné par grâce.
            Cette attitude de compter les bienfaits de Dieu pour nous, même parfois dans les expériences les plus difficiles de la vie, est une école de la reconnaissance. Comment voir en soi la grâce que nous fait Dieu et la communiquer aux autres ?
 

            Cette foule, dans le désert, requiert que d’autres leur apportent ce qu’ils ont déjà reçu. 
            Jésus est ému par cette foule sans berger, il est ému par ces gens dont personne ne prend soin. C’est pourquoi il va leur montrer le don de Dieu et leur donner la responsabilité de faire de même. Mais, lui, le crucifié, lui le ressuscité, ne peut le faire sans nous.
 

            Nos églises sont des lieux déserts où l’on peut ressentir la faim. Une faim d’amour, une faim de connaissance, une faim d’humanité, une faim de divin, une faim de consolation, une faim de justice.
            Chacun, pour peu qu’il ait lui-même reçu dans ce lieu  la nourriture spirituelle qui lui manque, peut s’engager pour perpétuer ce geste de la multiplication des pains et faire, comme les disciples de Jésus. C’est une immense chaîne de témoignages qui se perpétue jusqu’à nos jours, dans laquelle certaines personnes, prennent soin d’autres personnes, au nom d’un homme croyant qui était ému par le manque de ses contemporains.
 

            Alors vers qui ira notre multiplication de la promesse de Dieu ? Vers nos enfants, vers nos proches, vers ceux que nous voyons errer, vers ceux que nous savons dans la détresse ou le dénuement ? Nous ne pouvons le savoir d’avance. 
Mais nous pouvons nous demander : quel enseignement avons-nous reçu pour devenir témoins ? Quelle promesse nous habite et nous fait vivre ? Et nous verrons qu’il nous faut sans cesse nous asseoir avec la foule pour être rassasiés et repartir vers nos frères qui ont faim de Dieu.

            Et si nous comptions nos pains ?
 

Amen

           
           
           
 

           
           
 

           
           
           
           
 

           
           
           
 

           
           
                       
           
                                               
           
           
 

 

           
           
 

           
           
 

                                                                       
 

 

           
 

           
                                                                                     

                       
           
           
 

           
             

Lecture de la Bible

Marc 6/30-44
30 Rassemblés auprès de Jésus, les apôtres lui racontèrent tout ce qu'ils avaient fait et tout ce qu'ils avaient enseigné.
31 Il leur dit : Venez à l'écart, dans un lieu désert, et reposez-vous un peu. Car beaucoup venaient et repartaient, et ils n'avaient pas même le temps de manger.

32 Ils partirent donc dans le bateau pour aller à l'écart, dans un lieu désert.
33 Beaucoup les virent s'en aller et les reconnurent ; de toutes les villes, à pied, on accourut et on les devança.

34 Quand il descendit du bateau, il vit une grande foule ; il en fut ému, parce qu'ils étaient comme des moutons qui n'ont pas de berger ; et il se mit à leur enseigner quantité de choses.

35 Comme l'heure était déjà tardive, ses disciples vinrent lui dire : Ce lieu est désert et l'heure est déjà tardive ;
36 renvoie-les, pour qu'ils aillent s'acheter de quoi manger dans les hameaux et les villages des environs.
37 Mais il leur répondit : Donnez-leur vous-mêmes à manger. Ils lui disent : Irons-nous acheter deux cents deniers de pains pour leur donner à manger ?
38 Il leur demande : Combien de pains avez-vous ? Allez voir. Après s'être informés, ils répondent : Cinq, et deux poissons.
39 Alors il leur ordonna de les installer tous en groupes sur l'herbe verte,
40 et ils s'installèrent par rangées de cent et de cinquante.
41 Il prit les cinq pains et les deux poissons, leva les yeux vers le ciel et prononça la bénédiction. Puis il rompit les pains et se mit à les donner à ses disciples, pour qu'ils les distribuent. Il partagea aussi les deux poissons entre tous.
42 Tous mangèrent et furent rassasiés,
43 et on emporta douze paniers de morceaux de pain et de poisson.
44 Ceux qui avaient mangé les pains étaient cinq mille hommes.

Marc 8/1-10
1 En ces jours-là, comme il y avait encore une grande foule qui n'avait rien à manger, il appelle ses disciples et leur dit :
2 Je suis ému par cette foule : voilà déjà trois jours qu'ils restent auprès de moi et qu'ils n'ont rien à manger.
3 Si je les renvoie chez eux à jeun, ils vont défaillir en chemin, car quelques-uns d'entre eux sont venus de loin.
4 Ses disciples lui répondirent : Où pourrait-on trouver du pain pour les rassasier ici, dans un lieu désert ?
5 Il leur demanda : Combien de pains avez-vous ? — Sept, dirent-ils.
6 Alors il enjoint à la foule de s'installer par terre. Après avoir pris les sept pains et rendu grâce, il les rompit et se mit à les donner à ses disciples pour qu'ils les distribuent ; ils les distribuèrent à la foule.
7 Ils avaient encore quelques petits poissons. Après avoir prononcé la bénédiction sur eux, il dit de les distribuer également.
8 Ils mangèrent et furent rassasiés, et on emporta sept corbeilles de morceaux qui restaient
9 — ils étaient environ quatre mille. Ensuite il les renvoya.

10 Aussitôt il monta dans le bateau avec ses disciples et se rendit dans la région de Dalmanoutha.

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