La généalogie de Jésus, une genèse de la subversion

Matthieu 1:1-17

Culte du 21 décembre 2014
Prédication de pasteur James Woody

(Matthieu 1:1-17)

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Culte du dimanche 21 décembre 2014 à l'Oratoire du Louvre
prédication du pasteur James Woody

Chers frères et sœurs, en ouvrant son évangile sur cette généalogie, le scribe Matthieu un texte on ne peut plus subversif, un texte que l’Eglise a, par la suite, choisi de mettre en tête de ce que nous appelons désormais le Nouveau Testament - subversif aussi bien par la forme que par le fond.

Pour qui prend le temps de rentrer dans le détail du texte, sans se précipiter immédiatement sur l’histoire de Gabriel, de l’étoile et des mages, cette généalogie selon Matthieu est source de bien des troubles. Déjà, elle diffère de la généalogie présentée par l’évangéliste Luc qui n’a que 17 noms en commun avec Matthieu. Ensuite, les trois séries de 14 noms ne contiennent pas chacune 14 noms comme indiqué au quote 17. La deuxième série en contient 15, la première en contient 13 pour une période qui dure environ 800 ans, ce qui est à peine mieux pour les supposées 14 générations du retour d’exil à Jésus qui devraient couvrir environ 600 ans. D’ailleurs, dans cette troisième série, il est manifeste que les enfants de Zorobabel ne sont pas les bons, si nous nous référons à 1 Chroniques 3/21-24. Mais la deuxième série n’est guère meilleure sur ce plan, puisqu’elle passe sous silence Amatsia, Azaria, Yehoyaqim, Sédécias.

Il ne fait donc pas de doute que ce récit n’est pas digne d’un arbre généalogique tel qu’il aurait pu être établi par la Société d’Histoire du Protestantisme Français. Il s’agit d’une pure construction théologique destinée à nous dire qui est celui qui vient en bout de chaîne. Pour continuer avec les aspects liés à la forme de cette généalogie, interrogeons-nous sur la signification de ces trois séries de 14 noms clairement revendiquée par Matthieu alors qu’il a pris soin d’avoir des listes incohérentes par rapport aux autres listes et qui ne respectent même pas ce 3x14. 14 est la valeur numérique du mot « David » en hébreu (la somme de la valeur des trois lettres hébraïques qui forment ce nom 6+4+6). Cela peut être une manière de dire que Jésus, dont il va être question dans la suite du livre, est un nouveau David ou, plus exactement, celui qui va recevoir l’héritage promis à David et qui a été rappelé dans le texte : la royauté. Pourquoi 3 fois ? Probablement pour deux raisons. La première était d’obtenir la somme 3x14=42 qui correspond au nombre d’années passées dans le désert après la sortie d’Egypte, avant l’entrée en terre promise, selon la traduction grecque des Septante (Josué 5/6). Arriver au terme de ces 42 générations pouvait permettre d’appuyer la comparaison entre le Jésus dont on allait raconter la naissance et le Jésus (Josué en hébreu) qui avait fait entrer le peuple en terre promise – il fallait bien mettre en place le fait que celui qui devrait s’appeler Emmanuel allait s’appeler Jésus, en fait. Quant à la construction de ces trois séries résumées dès le départ, au premier quote, par Jésus-Christ, David et Abraham, elles peuvent s’expliquer par cette bizarrerie du quote 16 où « christ » est mentionné sans article, ce qui est un fait unique dans l’évangile selon Matthieu, au point que nous pourrions penser que « Christ » est un nom propre, alors que c’est bel et bien un nom commun. Abraham, David, Christ qui est la traduction du mot Messie… nous avons là, dans chacune des séries, des noms particulièrement significatifs dont les initiales forment le mot Adam (en hébreu ‘ADM). Matthieu nous propose un parallèle saisissant avec la généalogie de Genèse 5 qui commence de la même manière « livre de la genèse d’Adam ».

De cette densité d’informations, retenons que Matthieu, en écrivant cet évangile, ne va pas se contenter de raconter la vie telle qu’elle fut. Matthieu a une intention en tête en rédigeant cet évangile, c’est de nous faire découvrir le sens que la vie de Jésus a eu pour ses disciples. Il va essayer de nous communiquer ce que Jésus a transformé dans leur vie, de quelle manière il a changé leur regard. Après Jésus, les disciples n’ont plus regardé le monde de la même manière, ils n’ont plus observé l’histoire comme ils le faisaient peut-être autrefois : une histoire qui n’était qu’une succession de causes et d’effets, un enchaînement implacable de faits qui n’avaient pas beaucoup de sens. Désormais l’histoire avait du sens et c’est aussi cela que contient cette généalogie dont nous allons maintenant scruter le cœur.

Les grand-mères de Jésus

Si les généalogies bibliques suivent, toutes, une très grande régularité dans la succession des générations, Matthieu se distingue par quatre anomalies qui précèdent la mention de Marie, mère de Jésus. Quatre anomalies qui sont l’évocation de quatre femmes qui interrompent le déroulement régulier des hommes qui engendrent un fils, comme c’est le cas habituellement. Ces quatre femmes sont quatre grand-mères de Jésus qui ne passent pas inaperçues dans le tableau de famille. Ces quatre femmes sont à redécouvrir pour comprendre les raisons pour lesquelles l’évangéliste les fait figurer. La première est Tamar qui donne naissance à Péretz (v.3). On retrouve l’histoire de Tamar en Genèse 38. Pour résumer brièvement son histoire, Tamar va décider d’avoir un enfant avec son beau-père Juda, dont les fils ont tous été les maris successifs de Tamar et qui, pour diverses raisons, n’ont pas eu d’enfant avec elle. Coucher avec son beau-père, ça ne se fait pas, mais pour que Juda, le fils de Jacob, petit-fils d’Isaac, arrière-petit fils d’Abraham, ait un fils et que ce fils permette à la promesse d’une descendance d’Abraham aussi nombreuse que les étoiles du ciel ou les grains de sable de se réaliser, Tamar va transgresser la morale et coucher avec son beau-père, en se faisant passer pour une prostituée.

Ensuite, il est question de Rahab. Rahab, que l’on rencontre en Josué 2, au moment de l’entrée en terre promise, est une prostituée. C’est aussi une étrangère, qui vit dans le mur de la ville de Jéricho. Elle recevra chez elle deux éclaireurs du peuple hébreu qui sont venus en reconnaissance avant l’entrée de tout le peuple. Elle les protègera des habitants de Jéricho et permettra donc que le peuple ait les renseignements utiles avant le passage du Jourdain, les préservant de mauvaises surprises militaires. En échange, elle aura non seulement la vie sauve, mais elle épousera un fils d’Israël.

Ensuite il y a Ruth, une étrangère, qui va donner un descendant à Booz, contre la loi en vigueur, alors qu’une fois de plus l’histoire d’Abraham risquait de s’achever faute de descendant.

Enfin, il y a la femme d’Urie le Hittite, Bethsabée, qui plut à David, qui fut enceinte de lui alors que son mari, soldat, était au front. Ne pouvant faire passer l’enfant pour le fils d’Urie, puisqu’il n’avait eu aucun rapport sexuel avec elle, David monta un plan pour le faire mourir dans une embuscade, il épousa Bethsabée avec qui il eut notamment Salomon.

Voilà quatre femmes qui précèdent Marie et qui, par leur comportement, laisse songeur. Pourquoi elles plutôt que Sarah, plutôt que Rebecca ou Léa ? Cette généalogie est subversive parce que toutes ont en commun d’avoir transgressé la morale, les usages, les frontières. Toutes ont en commun de donner à Jésus une filiation bien particulière qui dit quelque chose de l’esprit qui règne dans la famille et dont pourra hériter quiconque se situera dans le sillage du Christ, à commencer par ceux qui revendiquent le titre de chrétien.

Universalisme

Le premier point notable est l’universalisme qui règne dans cette généalogie qui franchit les frontières d’Israël pour passer par des figures étrangères. Bien avant que les mages arrivent, les grand-mères de Jésus font déjà souffler un vent du large qui donne à penser qu’il n’y a pas de fantasme de race dans l’élaboration de l’identité chrétienne. La pureté ne se fait pas non plus en fonction de la religion car ces femmes étrangères, si elles honoraient le Dieu vivant au plus profond de leur être, n’étaient pas les esclaves d’une forme particulière de la religion. Et les hommes qui les ont connues n’ont pas jugé qu’elles étaient indignes de la promesse divine d’une vie rendue féconde au prétexte qu’elles ne suivaient pas les 613 commandements de la Torah. Ces hommes les ont plutôt honorées de cet élan tout religieux qui sait reconnaître par delà les frontières, les marqueurs identitaires, la véritable valeur des personnes, la véritable humanité des individus. L’universalisme, dont cet évangile est porteur, relativise aussi bien la morale, que la race, que la religion qui ne tiennent plus lieu d’ultime si nous accordons du crédit à l’Evangile. Cette généalogie est subversive.

Responsabilité

Le deuxième point notable est le sens des responsabilités dont ont fait preuve ces femmes. Transgresser la morale pour que l’histoire ne s’arrête pas soudainement, voilà ce dont il est question ici. Voilà des femmes qui se sont levées contre le vent de la fatalité pour faire valoir l’esprit de liberté qui anime les enfants de Dieu, celles et ceux dont le cœur bat de l’intensité de ces paroles qui font exister ce qui n’est pas, qui font advenir ce qui n’a plus d’espoir. Dans le tohu-bohu de la vie, ces personnes font retentir les paroles qui font émerger la vie du chaos. Ce sont ces paroles qui disent et redisent « sois ». « Sois lumière ». « Sois un firmament ». « Sois une terre habitable ». « Sois grouillant de vie ». « Sois ! ». « Sois » en dépit de l’usure du quotidien. « Sois » en dépit de l’hostilité. « Sois » en dépit de tes faiblesses. « Sois » en dépit du qu’en dira-t-on. « Sois » en dépit de la doxa, des effets de mode, de la pensée ambiante. « Sois » de telle manière que tu te mettes à faire histoire. Ne baisse pas les bras. N’abandonne pas. Ne te laisse pas aller à la résignation. Engendre ! Sois l’auteur d’un nouvel arbre généalogique, redonne de l’élan à la promesse, réinjecte du possible dans le cours des événements. Ne laisse pas les choses en l’état car tout système laissé à lui-même tend à s’épuiser. Alors réinjecte de l’énergie, réinjecte du désir, réinjecte de l’audace, réinjecte des questions, réinjecte de nouveaux défis à relever, réinjecte de ta singularité, en dépit des difficultés. Subvertie la réalité !

Ces femmes sont autant de figures théologiques qui révèlent que le cours de l’histoire relève de notre responsabilité personnelle. Ces femmes révèlent qu’elles n’ont pas attendu sagement des jours meilleurs en rentrant la tête dans les épaules et en attendant que ça se passe. Elles révèlent notre capacité de subversion. Elles ont incarné, ici et maintenant, l’espérance divine, quitte à emprunter des chemins de traverse, quitte à sortir des sentiers battus. Elles ont incarné ce désir d’une vie portée à son absolu. Et c’est en incarnant cela qu’a pu s’incarner le désir divin, cette volonté d’une vie où la justice ne cède pas devant les contingences du moment, d’une vie où les individus ne sont pas écrasés par les intérêts de quelques uns, d’une vie où l’histoire n’est pas en panne, d’une vie que Jésus a lui-même incarnée au point qu’on l’a appelé Christ, ce qui peut être rendu par la périphrase « l’espérance de Dieu devient histoire ». Jésus est celui dont la Bible, des les premiers mots qui le concernent, dit qu’il est le fruit du travail laborieux de Dieu qui inspire à des hommes et à des femmes des initiatives pour produire des ressorts à l’histoire lorsque celle-ci est malmenée et risque de s’achever par un épuisement des solutions.

Pas plus que les bébés n’arrivent tous seuls dans les choux ou dans les roses, l’avenir ne tombe pas tout cuit du ciel. L’avenir est engendré par ces femmes et ces hommes qui suscitent et ressuscitent la passion de vivre et d’ouvrir la vie à l’universel. Aussi bien par sa structure que par l’histoire qu’elle raconte, cette généalogie, ce livre de la genèse de Jésus nous appelle à bousculer le train-train de l’histoire, à prendre appui sur des points choisis et non subis, à donner du sens au moindre aspect du quotidien, à ne pas s’enfermer dans le registre des certitudes, ni celles du sol, ni celles du sang, ni celles de la religion. Car la foi nous porte par delà ces considérations, par delà ces contingences. La foi dont cet évangile va nous parler consiste à arracher notre vie à tout ce qu’il y a de mortel, jusqu’à vider intégralement le tombeau de notre existence et à faire trôner notre histoire en bonne place. Oui, le livre de la genèse de Jésus parle déjà de la dynamique de Pâques, qui est une dynamique de subversion.

Amen

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Lecture de la Bible

Matthieu 1:1-17

Généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham.
2 Abraham engendra Isaac; Isaac engendra Jacob; Jacob engendra Juda et ses frères;
3 Juda engendra de Thamar Pérets et Zara; Pérets engendra Esrom; Esrom engendra Aram;
4 Aram engendra Aminadab; Aminadab engendra Naasson; Naasson engendra Salmon;
5 Salmon engendra Boaz de Rahab; Boaz engendra Obed de Ruth;
6 Obed engendra Isaï; Isaï engendra David. Le roi David engendra Salomon de la femme d’Urie;
7 Salomon engendra Roboam; Roboam engendra Abia; Abia engendra Asa;
8 Asa engendra Josaphat; Josaphat engendra Joram; Joram engendra Ozias;
9 Ozias engendra Joatham; Joatham engendra Achaz; Achaz engendra Ezéchias;
10 Ezéchias engendra Manassé; Manassé engendra Amon; Amon engendra Josias;
11 Josias engendra Jéconias et ses frères, au temps de la déportation à Babylone.
12 Après la déportation à Babylone, Jéconias engendra Salathiel; Salathiel engendra Zorobabel;
13 Zorobabel engendra Abiud; Abiud engendra Eliakim; Eliakim engendra Azor;
14 Azor engendra Sadok; Sadok engendra Achim; Achim engendra Eliud;
15 Eliud engendra Eléazar; Eléazar engendra Matthan; Matthan engendra Jacob;
16 Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle est né Jésus, qui est appelé Christ.
17 Il y a donc en tout quatorze générations depuis Abraham jusqu’à David, quatorze générations depuis David jusqu’à la déportation à Babylone, et quatorze générations depuis la déportation à Babylone jusqu’au Christ.

Traduction NEG

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