La fidélité

2 Timothée 2:10-13

Culte du 18 août 2019
Prédication de Elian Cuvillier

Je m’arrête sur les versets 12b-13 :

Si nous le renions Celui-là aussi nous reniera
Si nous sommes infidèles, Celui-là demeure fidèle car il ne peut se renier lui-même

Trois remarques sur ce passage :

- Première remarque :
Il y a d’abord une asymétrie surprenante : « si nous renions il nous reniera, si nous sommes infidèles il demeure fidèle, car il ne peut se renier lui-même ». Le négatif et le positif sont articulés dans ce passage de façon surprenante : que signifie qu’il (c’est-à-dire le Christ) puisse nous renier tout en restant fidèle ?

- Deuxième remarque :
« Renier » et « ne pas être fidèle » désignent deux réalités humaines différentes : Renier c’est repousser, refuser, dire non.
Ne pas être fidèle c’est ne pas tenir dans la durée, abandonner. Cette différence est décisive pour comprendre et le texte et ce que nous sommes appelés à vivre comme humains confrontés à ce qui fait notre condition dans le monde qui est le nôtre : renier n’est pas être infidèle et les conséquences sont, on va le voir, différentes.

- Troisième remarque :
Le reniement a un objet : « si nous renions, il nous reniera » 
Le manque de fidélité n’en a pas : « si nous sommes infidèles (mais à quoi ou à qui : le texte ne le dit pas), lui il est fidèle (mais à quoi ou à qui : le texte ne le précise pas non plus) car il ne peut se renier ».

Ce à quoi il faut semble-t-il, surtout veiller c’est donc « ne pas le renier ». Déplions maintenant cette troisième remarque : « Si nous le renions ». Il s’agit ici du Christ ; non pas seulement Jésus, le « Jésus de l’histoire » comme on aime à le nommer, c’est-à-dire un idéal, une valeur, un grand homme… mais bien le « Seigneur Ressuscité », celui qui est au cœur d’une rencontre, d’une expérience de foi engageant l’existence. Ce que je nommerai une expérience de quelque chose qui se situe sur l’axe vertical de notre existence.

Essayons de traduire ce qu’il y a d’essentiel ici.

Renier le Christ c’est donc en quelque sorte refuser, dire non à ce qui se situe sur l’axe vertical de notre existence, par rapport à ce que nous vivons au quotidien et qui se situe sur l’axe horizontal. Il y a dans nos existences une dimension verticale qui vient donner du relief à l’horizon plat de ce qui se présente à nous au quotidien. Et c’est cela qu’il ne faut pas renier/refuser, c’est à cela qu’il ne faut surtout pas dire non. Renier/refuser cette dimension verticale c’est renier l’altérité c’est-à-dire le « Désir », ce souffle, cette pulsion de vie qui nous a été donné, qui est sans objet précis et qui est si fragile. Si nous renions ce Désir (cette altérité, cette pulsion de vie), alors « Celui-là », (i.e. le Christ — Messie — comme figure du Désir : c’est-à-dire cette pulsion vivante qui est au fondement, au cœur et au terme de notre existence et qui reste toujours comme une question ouverte dont nous ne pouvons-nous passer), si nous renions Cela en nous, Cela se refusera à nous, c’est-à-dire que nous resterons dans la seule horizontalité. Le désir ne s’impose pas à nous : il faut qu’en nous — et c’est le défi de toute notre existence — quelque chose acquiesce, lui dise oui.

Le reniement a un sujet : le Christ, je le répète comme expérience existentielle de la verticalité. La fidélité, elle, n’a pas d’objet précis parce qu’elle en a de multiples (des choses concrètes mais aussi des personnes) et qui se situent tous sur l’axe de l’horizontalité. Et il arrive — souvent — que nous soyons infidèles, c’est-à-dire que nous nous lassions des objets qui peuplent l’horizontalité de cette vie. Ces « objets » de notre amour (objets réels mais aussi personnes, je le répète), nécessaires pour ancrer notre Désir mais qui passent, qui nous déçoivent et que nous décevons parce que nous passons aussi. Si nous leur sommes infidèles, lui, le Désir en tant que souffle vivant, est fidèle parce que l’altérité demeure toujours l’altérité et elle ne se renie pas elle-même. Le Désir peut se refuser à nous si nous le refusons, mais Il demeure, Il reste fidèle quand bien même nous ne tenons pas les investissements affectifs qui sont les nôtres. Il est là, attendant notre présence, notre retour, notre « oui » à cette pulsion de vie au plus profond de nous-mêmes : Il reste fidèle parce qu’il ne peut se renier. C’est à cette fidélité là qu’il faut nous adosser, sur elle que nous avons un sol solide pour avancer. Ne pas céder sur cette fidélité là au Désir.

On pourrait alors dire qu’il y a « fidélité » et « fidélité ». Les fidélités « horizontales » et la fidélité au Désir. Fidélité — passagère — aux « objets » c’est-à-dire à l’imaginaire qui est le support de notre désir : l’horizontalité de nos vies. A cela nous sommes souvent infidèles. Nous nous lassons vite de ce que nous finissons par connaître, maîtriser et qui finit par nous décevoir. Fidélité à l’ouvert (le Désir est sans « objet ») : c’est cela qu’il est essentiel de ne pas renier. La verticalité de nos vies. Ce qui ne relève pas d’un savoir. Si nous nommons le Désir « Christ », alors c’est la fidélité à l’ouvert du messianisme juif (« Christ » traduction grecque du Messie hébreu) : cet « ouvert » qui fait dire à un maître talmudique que « le Messie viendra le lendemain de sa venue » !

La vraie fidélité c’est avoir le courage de soutenir l’incertitude, le non-savoir, la « négativité » en soi (au sens : ce qui n’est pas encore né et qui demande à naître comme le négatif en photographie), ce qui ne cesse de ne pas pouvoir ne pas s’accomplir. Fidélité à la rencontre avec le mystère de notre désir.

Bref la vraie fidélité c’est ne pas renier ce qui est en nous, au plus profond de nous mais dont nous ne savons rien. Avoir le courage de soutenir ce qui ne s’est pas encore accompli. L’élan vital, la rencontre, le bouleversement, le retournement
Et comment je sais ce qu’il en est de mon Désir ? En allant au bout. En tenant.

Aujourd’hui, qu’est-ce que cela signifie pour nous ?

La fidélité — au sens horizontal — n’a pas d’objet précis parce qu’elle en a de multiples. Les objets du désir sont multiples et ils convoquent en nous une fidélité passagère. Or le surmoi (la loi, la morale, la pression sociale) est moindre aujourd’hui et rend plus fragile qu’hier notre lien, notre fidélité, à ces « objets » de notre désir. Aujourd’hui la fidélité c’est compliqué : nous ne sommes plus dans une économie de la frustration mais de la jouissance. On ne veut plus de frustration (mais on en a sans doute encore plus !) et seule la jouissance commande. Du coup, nous manquons d’un sol stable sur lequel établir une assise solide pour nos fidélités humaines.

Le Désir (je l’appellerai volontiers la grâce) : ce à quoi on peut être fidèle dans le sens qu’on ne doit pas le renier. On voudrait pouvoir capturer cette grâce pour y être fidèle, en faire un objet. Or, il faut accepter de laisser le « négatif » (ce qui n’est pas encore accompli) s’accomplir. Ne pas céder sur ce Désir là, sans savoir où cela nous mènera : c’est cela l’espérance.

A quoi s’agit-il d’être fidèle ? À une promesse qui ouvre, qui ne cesse d’ouvrir. Vraie ou fausse promesse ? Telle est la question et elle est elle aussi ouverte. On ne cesse de se rater. Le ratage c’est éprouvant et cependant cela fait notre humanité.

Où est l’espérance alors ?

Elle demeure dans l’asymétrie fondamentale de ce passage : Il est fidèle au-delà de nos infidélités parce qu’il ne se renie pas. Le Désir est toujours là. Il ne peut se renier. Certes il peut se refuser à nous si nous le refusons, mais il demeure fidèle c’est-à-dire qu’il attend que nous « répondions » à nouveau de ce Désir en nous. Il ne nous force pas la main. Il attend, il est là, il demeure. Notre responsabilité ? Ne pas céder sur ce Désir, sinon il cédera en nous et nous serons prisonniers de la seule horizontalité d’une pulsion et d’une jouissance à laquelle la société d’aujourd’hui ne met plus de limites. 

11 Elle est digne de confiance, cette parole : 
Si nous mourons avec lui, avec lui nous vivrons.
12 Si nous tenons ferme, avec lui nous régnerons.
Si nous le renions, celui-là aussi nous reniera.
13 Si nous sommes infidèles, celui-là demeure fidèle,
car il ne peut se renier lui-même.

« Mourir » avec Lui, aux objets qui soutiennent notre Désir, c’est la promesse d’une vie véritable. Mourir à ces objets cela veut dire expérimenter au plus profond de nous qu’ils ne pourront jamais satisfaire ce qu’il y a de plus fondamental en nous, à savoir l’ouvert vers ce que nous ignorons et qui nous pousse en avant. C’est à cela que nous devons être fidèle.

Si nous tenons ferme, si nous ne cédons pas sur ce Désir, nous « régnerons », c’est-à-dire nous vivrons. Si nous cédons sur le Désir dans son axe vertical, alors nous sommes seuls sur l’axe horizontal, seuls face aux objets qui sont des supports imaginaires de ce Désir et auxquels nous finissons par être infidèles un jour ou l’autre parce qu’ils nous déçoivent. Heureusement Lui (le Christ, ce maître du Désir) demeure fidèle parce que ce n’est pas un « objet » d’amour, qu’il est fidèle mais à des sujets : le Désir ne peut se renier lui-même et c’est notre espérance. Sa fidélité est ce à quoi nous pouvons nous attacher solidement, un fondement solide (« vertical ») sur lequel nous pouvons vivre nos fidélités quotidiennes (« horizontales »).

Amen

Lecture de la Bible

2 Timothée 2/10-13 10 C’est pourquoi je supporte tout à cause des élus, afin qu’eux aussi obtiennent le salut, qui est dans le Christ Jésus, avec la gloire éternelle. 11 Elle est digne de confiance, cette parole :  Si nous mourons avec lui, avec lui nous vivrons. 12 Si nous tenons ferme, avec lui nous régnerons. Si nous le renions, celui-là aussi nous reniera. 13 Si nous sommes infidèles, celui-là demeure fidèle, car il ne peut se renier lui-même.

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