La conversion de Jésus

Marc 7:20,24-37

Culte du 3 mars 2019
Prédication de Béatrice Cléro-Mazire

Vidéo de la partie centrale du culte

Que se passe-t-il entre le moment où Jésus explique à ses disciples que ce n’est pas ce qui entre dans le corps de l’homme qui le souille, mais ce qui en sort ; et le moment où Jésus dit à un sourd muet : ouvre-toi !
Entre ces deux moments, va se produire une rencontre, improbable, non-souhaitée par Jésus, mais qui va le transformer durablement. Qui rencontre qui ? On nous parle d’une femme qui est grecque, d’origine syro-phénicienne. Tant de précision de la part de l’auteur est le signe que l’origine de cette femme fait problème. En fait, c’est une païenne. Elle n’adore sans doute pas le Dieu d’Israël et elle n’observe pas tous les rites de la tradition juive. Comme la rencontre a lieu dans le territoire de Tyr, on pourrait penser que Jésus sait à quoi il doit s’attendre.

Mais alors qu’il vient dans ce territoire païen pour se cacher, d’une part des foules qui le pressent de tous côtés pour obtenir des guérisons et d’autre part des pharisiens qui le questionnent sur ses pratiques peu orthodoxes, il va quand même camper sur des positions qui montrent qu’il n’a pas encore mis en pratique ce qu’il exprimait quelques instants plus tôt à propos du pur et de l’impur, de la tradition et de la loi de Moïse. A cette femme païenne qui le supplie pour obtenir la guérison de sa fille, Jésus va répondre : « Laisse d’abord les enfants se rassasier, car ce n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux chiens. » Particulièrement désagréable, ce Jésus. Il y a quelque chose d’inhumain dans cette façon de rabrouer cette femme qui inspire de la pitié, plus que de la colère.

Que dit Jésus ? De quoi parle-t-il avec ces chiens et ces enfants ? Il semble bien que les païens aient été assez couramment associés à cet animal impur qu’est le chien. Lui qui mange les restes, les carcasses, il est une des figures de l’impur. A notre époque où l’on essaierait presque de faire de nos chiens domestiques des vegans, tant on s’occupe de leur alimentation, cela peut surprendre, mais à l’époque de Jésus le chien n’a pas bonne réputation. Jésus est donc en train de traiter cette femme suppliante de chienne. Il lui fait la morale parce qu’elle ose demander quelque chose qui, de droit, revient aux enfants. Ces enfants, ce sont les fils d’Israël, les bénéficiaires de la promesse de Dieu, les membres du peuple élu. Jésus se voit donc comme le Messie d’Israël, qui apporte le salut aux enfants d’Israël, mais pas aux païens.

Cette attitude a de quoi nous étonner quand on sait que ses propres disciples viennent d’être pris en flagrant délit de transgression en mangeant, sans d’abord procéder aux ablutions rituelles. Jésus les défendait au nom d’une liberté par rapport à la tradition. N’est-il pas déjà passé du côté du paganisme aux yeux des siens ? Pourtant, devant cette femme qui lui parle d’une chose bien plus importante et sans doute vitale, il s’agit de la santé de sa fille, il remet au centre du dialogue ce qui les sépare. Il fait partie du peuple d’Israël et elle, non. Il est venu sauver les enfants d’Israël, et pas les païens. Lui qui disait : c’est du dedans, du coeur des gens que sortent les raisonnements mauvais, il devrait écouter ses propres paroles. Comment peut-il rudoyer cette femme qui demande le salut pour sa fille ? Elle, ne veut rien pour elle-même. Et c’est là le drame qui se joue. 

Eugen Drewermann, dans son livre : L’ évangile des femmes, écrit à propos de la supplication de la syro-phénicienne : Saint-Exupéry écrivait un jour cette parole superbe et orgueilleuse : « Rien n’est intolérable !. » Pour soi-même on peut tenir. Sa souffrance, on peut la supporter : il ne s’agit que de soi. Elle peut nous terrasser, mais rien n’en dépend. « Rien de ce qui nous arrive n’est intolérable. » Mais la souffrance venant accabler l’autre, celui qui nous est proche, celui dont on est responsable et qu’on ne peut pourtant pas aider, la vision de celui qu’on aime acculé à l’abîme ou en train de se précipiter dans le malheur — Voilà l’intolérable ; il n’existe pas de pire tourment. » E. Drewermann, L’évangile des femmes, éd Seuil, p.111

Extraordinaire intuition de l’écrivain et de l’analyste, qui éclaire pour nous la situation de cette femme. Comme la suppliante, sculptée par Camille Claudel, la Syro-phénicienne est aux pieds de Jésus. Et bien qu’il la traite comme un chien, elle va avoir ce courage de lui dire : « Seigneur, les chiens sous la table mangent bien les miettes des enfants. » Le courage de l’humiliation. Prête à tout pour obtenir la guérison de sa fille, cette femme va aller jusqu’à accepter qu’on la traite ainsi. Elle va comprendre le point de vue de celui qui la rejette, afin qu’il la tolère dans son monde, qu’il lui laisse une place, même celle du chien, même sous la table. Elle veut bien être un chien, elle veut bien comprendre que le Messie ne soit pas venu pour elle.

« Elle », ça n’a pas d’importance. Ce qui est important c’est la vie de sa fille, possédée par un esprit impur. Chez les païens aussi le mal est impur. Alors, elle essaie encore. Et s’il consentait à lui donner les miettes des élus ? Abandonner tout orgueil pour le salut. Accepter tout outrage pourvu que l’enfant qu’on aime soit sauvé. C’est cet amour incommensurable qui va toucher Jésus. Comme si lui et elle étaient en communion d’amour. Lui, parce que depuis son baptême, il se sait aimé de Dieu de cette façon inconditionnelle et elle, parce qu’elle est mère et aime ainsi. Au bout du compte, Jésus ne fera aucun geste pour guérir la jeune fille. Il constatera seulement que le salut, sans aucun doute est venu couronner cette supplique sincère.

Mais de cet échange inattendu, il en ressortira changé. Converti à l’amour de Dieu pour tous les hommes. Conscient que sa vocation n’est pas de s’adresser seulement au peuple élu, mais à tous les hommes. Jésus n’est plus le sauveur d’un peuple, mais d’une humanité meurtrie et qui soupire après le salut. Qu’est-ce qui permet de dire que le récit de la syro-phénicienne raconte une conversion de Jésus ? Après cette rencontre marquante, alors qu’il traverse le territoire de la Décapole, on lui amène un sourd qui a de la difficulté à parler, et il le guérit en disant : Ephphatha : Ouvre-toi ! Premièrement, ce n’est plus une grecque, une syro-phénicienne, une païenne, qui lui amène une personne à sauver, mais : « on lui amène » l’origine des suppliants n’a plus d'importance.

Deuxièmement, on lui amène : un sourd qui a du mal à parler. C’est parce qu’il n’entend pas qu’il ne peut parler. C’est classique, me direz-vous, c’est même médical ou anatomique. Mais de quoi parle-t-on vraiment dans ce récit de miracle du sourd-muet ? Mais n’est-ce pas la surdité dont Jésus a fait preuve aux appels de la femme syro-phénicienne qui est ici montrée comme un mal à guérir ? N’est-ce pas parce qu’il n’entendait pas le cri de cette mère, qu’il ne pouvait pas annoncer le salut de Dieu avec le même amour ? N’est-ce pas le repli sur soi qui a engendré chez Jésus la dureté et le manque de compassion dont il a fait preuve ? La tradition dans laquelle il croit l’a empêché de comprendre l’amour infini de Dieu. L’histoire du sourd-muet, racontée juste après la rencontre avec la syro-phénicienne est comme un miroir pour la fermeture de Jésus lui-même aux supplications des païens. N’est-ce pas de la conversion de Jésus dont il est question ici ?

Ce que l’Évangile construit dans ce passage qui questionne la tradition, l’identité et l’origine, c’est véritablement l’universalisme du message de Jésus. Défiant toutes les clôtures, toutes les frontières, toutes les certitudes identitaires, l’Évangéliste présente la rencontre de Jésus avec cette femme courageuse, comme un moment de bascule dans le ministère de Jésus et comme une leçon de vie pour tout croyant. Si Jésus a dû se laisser convertir, alors pourquoi pas tout croyant ? Aujourd’hui nous avons baptisé un petit enfant, qui heureusement, n’a besoin d’être sauvé d’aucun démon impur. Ce tout petit a reçu le baptême, le signe visible de l’amour inconditionnel du Père.

La figure paternelle de la religion chrétienne a de quoi agacer, parfois, tant elle a permis à beaucoup de se comporter en paternaliste ou en misogyne à l’égard des femmes ; pourtant, cette parole de Dieu lors du baptême de Jésus : celui-ci est mon fils bien-aimé, en lui j’ai mis toute mon affection, est illustrée ici par une figure maternelle qui dépasse les traditions, la religion ou l’origine en les poussant à leur limite. Que nous importe de savoir de quel pays elle est, quelle langue elle parle et si elle est autorisée à se jeter aux pieds d’un Israélite, elle l’impure, puisqu’elle est une mère qui implore pour le salut de sa fille. Tout enfant qui reçoit le baptême au nom de ce Père -là, le reçoit aussi au nom de cette mère-là. Car c’est le même amour inconditionnel qui anime ces deux figures de parents.

E. Drewermann, disait encore, dans son livre : L’évangile des femmes : Je me dis quelquefois qu’une telle souffrance de l’amour porté à quelqu’un apparemment impossible à sauvé est comme une preuve certaine de l’existence de Dieu. Car si on ne peut prier pour un tel être, on ne peut tenir dans une situation pareille. (p. 114) On frémit à la question : vers qui Dieu a-t-il pu prier quand il n’a pas pu sauver son fils ? Mais heureusement, la jeune fille a été sauvée, tout comme le sourd-muet, tout comme les aveugles, les boiteux, les lépreux, toute cette imagerie du malheur de l’humanité. Mais celui que Dieu a sauvé de son aveuglement, c’est Jésus lui-même. En racontant ces histoires de guérisons, les Évangiles nous questionnent sur nos propres cécités qui nous empêchent de voir la dimension spirituelle des choses, nos propres impuretés, qui nous empêchent de considérer l’autre comme un frère en humanité parce qu’il n’a pas le même code de vie, la même morale ou la même éducation.

L’Évangile nous parle de nos surdités, quand nous sommes incapables d’entendre le cri sincère de celui qui veut être aidé, la confession de foi de celui qui ne croit pas comme nous, ou le chagrin de celui qui n’est pas reconnu digne à nos yeux de notre amour. L’Évangile nous parle aussi de nos claudications, comme des signes de nos hésitations à faire ce qu’il faut faire quand il faut le faire, même si cela remet en cause nos habitudes et nos a priori. L’évangile, c’est la cour des miracles, me direz-vous ? Un peu, c’est vrai. Et cela, semble-t-il, n’a rien à voir avec ce petit enfant qui vient de recevoir le baptême, lui qui est si beau et qui ressemble à un petit miracle de la nature. Pourtant, par son baptême ce petit enfant a reçu un amour et une bénédiction qui l’accompagneront toujours, même quand il oubliera de s’ouvrir aux autres, même quand il ignorera les appels à faire ce qu’il doit faire pour son prochain.

Car c’est à cette « cour des miracles » qui s’ouvre dans notre coeur que le salut s’adresse, c’est l’humanité toute entière qui est concernée par cette grâce, car qui peut dire qu’il n’a jamais péché ? Jésus n’est pas venu pour les bien portants, il avait lui-même besoin du salut. C’est en espérant de tout coeur que leur fils s’ouvre au monde et aux autres, que les parents de Léopold ont souhaité qu’il reçoive le baptême ; ils veulent lui offrir ce signe de leur foi, pour qu’il ne soit jamais fermé comme le fut Jésus, avant de se rendre compte de ce qu’il faisait ; pour que cette bénédiction reçue lui donne la confiance nécessaire pour s’ouvrir aux autres et pouvoir les considérer avec respect et empathie. Pour qu’il se laisse convertir lui-même à une autre humanité et soit, lui-aussi porteur de salut.

Alors, petit Léopold, dans l’amour de Dieu, et sous les bons auspices de la syro-phénicienne : ouvre-toi !

Amen

Lecture de la Bible

Marc 7/20,24-37
20 Et il disait : C'est ce qui sort de l'être humain qui le souille.

24 Il partit de là et s'en alla dans le territoire de Tyr. Il entra dans une maison ; il voulait que personne ne le sache, mais il ne put rester caché.
25 Car une femme dont la fille avait un esprit impur entendit aussitôt parler de lui et vint se jeter à ses pieds.
26 Cette femme était grecque, d'origine syro-phénicienne. Elle lui demandait de chasser le démon de sa fille.
27 Il lui disait : Laisse d'abord les enfants se rassasier, car ce n'est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux chiens.
28 Mais elle lui répond : Seigneur, les chiens sous la table mangent bien les miettes des enfants...
29 Il lui dit : A cause de cette parole, va : le démon est sorti de ta fille.
30 Quand elle rentra chez elle, elle trouva l'enfant étendue sur le lit : le démon était sorti.

31 Il sortit du territoire de Tyr et revint par Sidon vers la mer de Galilée, en traversant le territoire de la Décapole.
32 On lui amène un sourd qui a de la difficulté à parler, et on le supplie de poser la main sur lui.
33 Il l'emmena à l'écart de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, cracha et lui toucha la langue avec sa salive ;
34 puis il leva les yeux au ciel, soupira et dit : Ephphatha — Ouvre-toi !
35 Aussitôt ses oreilles s'ouvrirent, sa langue se délia ; il parlait correctement.
36 Jésus leur recommanda de n'en rien dire à personne, mais plus il le leur recommandait, plus ils proclamaient la nouvelle.
37 En proie à l'ébahissement le plus total, ils disaient : Il fait tout à merveille ! Il fait même entendre les sourds et parler les muets.

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