La compagnie de Jésus

Marc 14:12-31

Culte du 2 avril 2015
Prédication de pasteur James Woody

(Marc 14:12-31)

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Culte du Jeudi Saint 2015 à l'Oratoire du Louvre
prédication du pasteur James Woody

 

Chers frères et sœurs, ce repas que Jésus prend avec ses disciples est son ultime repas. Du moins est-il précisé que Jésus a conscience qu’il vit là ses derniers instants de liberté. Autant dire que ces instants sont précieux et que ce que Jésus décide de faire correspond précisément à son profond désir ou, pour le dire dans des termes plus religieux, nous assistons, là, au sommet de l’Evangile proclamé par Jésus. Et j’aimerais que nous observions tout particulièrement les personnes avec lesquelles il désire passer ce moment ultime car l’assemblée qu’il réunit fait sens, en particulier les personnes sur lesquelles l’évangéliste s’attarde.

La première personne remarquable est celui qui va livrer Jésus : Judas. Judas est la figure du traitre par excellence dans la mémoire collective, à tel point que son nom a été donné à ce dispositif optique qui permet de trahir l’identité de celui qui se tient derrière une porte. Peu après le repas Judas est effectivement celui qui va indiquer qui est Jésus à une foule armée d’épées et de bâtons qui va l’arrêter.

Mais est-il juste de faire de Judas un traitre ? Voilà qui me semble plutôt le trait caractéristique de Pierre ; j’y reviendrai dans un instant. Si nous nous intéressons de près à Judas, il est vrai que la première idée qui peut nous venir à l’esprit est qu’il a vendu Jésus par cupidité, pour faire un profit financier. Mais l’évangéliste Matthieu en nous rapportant qu’il se suicide au moment où il apprend que Jésus est condamné à mort nous met sur la voie d’une autre compréhension. Si la condamnation est contraire à ce qu’imaginait Judas, cela signifie que le projet de Judas n’était pas d’échanger la mort de Jésus contre une somme d’argent. La condamnation de Jésus étant le contraire de ce que voulait Judas, la logique veut que nous en tirions la conclusion qu’en vendant Jésus, Judas voulait lui sauver la vie.

Pour expliquer cela, un détour par le livre de la Genèse (37) est utile. Nous y lisons l’histoire de Joseph, l’un des fils de Jacob. Et nous apprenons que ses frères étaient jaloux de lui. Ils envisagèrent même de le tuer. Mais l’un des frères qui veut sauver Joseph de la mort trouve une solution : le vendre. Ainsi ils en seront débarrassés, mais Joseph aura la vie sauve. Celui qui propose cette idée astucieuse c’est… Juda.

Dans les évangiles, l’autre Judas, l’Iscariote, semble s’inspirer de ce lointain ancêtre. Face à une mort qui semble inéluctable (Jésus ne cesse d’échapper de peu à des individus qui veulent le lapider), Judas semble trouver dans le geste de son ancêtre éponyme un bon moyen de mettre Jésus en sécurité. Il sera prisonnier, certes, mais au moins il aura la vie sauve (notons, d’ailleurs, que l’évangéliste ne dit pas que Judas trahit, mais qu’il livre). Seul problème, c’est qu’en appliquant à la lettre les bonnes recettes d’un passé révolu, on ne répond pas forcément de la meilleure façon qui soit aux défis du présent. En copiant à l’identique la stratégie de Juda fils de Jacob, Judas l’Iscariote ne préserve pas du tout Jésus : il fait se jeter l’agneau dans la gueule du loup.

Autrement dit, Judas est moins la figure du traitre que la figure du fondamentaliste qui veut appliquer à la lettre les recettes de son livre saint, considérant qu’il a réponse à tout, qu’il suffit de suivre scrupuleusement ce qui est écrit. En partageant ses derniers instants avec Judas, notamment, Jésus indique qu’il ne rejette pas ceux qui ont une vision religieuse diamétralement opposée à la sienne.

Celui qui renie

Du côté de Pierre, l’attitude est bien différente puisqu’il va renier ouvertement Jésus, affirmant par trois fois qu’il ne le connaît pas, qu’il n’a rien à voir avec lui. En ce sens, Pierre trahit Jésus. Mais ajoutons que Pierre pèche par orgueil en affirmant que si tous les disciples trouvaient une occasion de chute, lui resterait irréprochable. Paradoxalement, Pierre est la figure de la faillibilité totale. Et ce récit pourrait même constituer la base scripturaire d’un Dogme de la faillibilité. Pierre est une figure de l’intégriste qui considère que sa posture religieuse est incontestable, d’une pureté absolue. Enfermé dans sa certitude il devient aveugle au monde tel qu’il est, il ne voit rien venir, il est insensible aux frémissements de la vie, incapable de constater les effets négatifs que peuvent provoquer son intransigeance. Il se veut intègre, ce qui est une belle chose. Il devient un intégriste qui ne voit plus où est la justice, qui n’est plus capable d’amour agapè, comme cela sera particulièrement visible après Pâques, dans le récit final de l’évangile selon Jean.

Ce que nous constatons, c’est que Jésus s’entoure de la crème du pire. Tout à l’opposé d’une joyeuse réunion entre amis, Jésus convoque un ramassis de personnes dont nous ne voudrions pas à notre table. Car les autres disciples, s’ils n’atteindront pas les sommets d’inhumanité de ces deux là, ne brilleront pas par une foi lumineuse propice à sauver ce qui peut l’être ou à accueillir la résurrection selon ce que Jésus aurait annoncé. Bref, la compagnie de Jésus fait peine à voir, mais c’est celle qu’il a choisie pour son ultime moment de liberté. Et si nous ne sommes pas attentifs à cela, alors nous passons non seulement à côté de l’Evangile, mais à côté de notre vocation personnelle. Car, si nos assemblées sont belles, mais qu’elles ne rassemblent que ceux qui nous ressemblent ; si nous nous réjouissons de retrouver des proches, des amis avec lesquels nous sommes en parfaite communion sans éprouver le moindre besoin de forger de nouvelles communions ; si nous ne fréquentons que ceux qui sont fréquentables selon nos critères propres… alors nous sommes encore loin, très loin, d’un christianisme un tant soit peu authentique. Nous constatons ici, que la foi chrétienne est une option préférentielle pour celui qui est le plus éloigné de l’humanité : elle n’est pas un club au profil étroit, qui tiendrait à bonne distance ce qui diffère, ce qui varie, ce qui n’est pas conforme à ce que je suis. Jésus, en rassemblant ceux qui, insidieusement, lui veulent du mal, atteste de manière radicale qu’il est venu chercher et sauver ce qui était perdu. Non, Jésus n’est décidément pas venu pour ceux qui vont bien, mais pour les malades, pour celles et ceux qui ont des problèmes, de vrais et sérieux problèmes avec la vie, avec l’être même de la vie.

Impossible, dans ces circonstances, de se contenter d’une gentille vie ecclésiale entre gens de bonne compagnie. Impossible de se contenter de relations sociales avec nos clones idéologiques. Notre foi chrétienne nous ouvre à une fraternité largement élargie, une fraternité sans frontière, une fraternité qui regarde comme frère non pas celui qui est au plus proche de moi, mais celles et ceux dont le Christ s’est lui-même approché.

L’humanité nouvelle

Il est un troisième personnage dont il est particulièrement question dans ce récit de la cène : c’est celui que les disciples rencontrent pour savoir où aura lieu le repas. Un homme portant une cruche d’eau. Si des commentateurs y ont vu l’allusion à la communauté essénienne c’est qu’il n’est pas dans l’usage l’époque de porter une cruche d’eau lorsqu’on est un homme, sauf si vous êtes reclus dans une communauté exclusivement masculine, auquel cas les hommes doivent bien s’acquitter des tâches usuellement accomplies par les femmes. Un homme portant une cruche d’eau, c’est ce que certains appelleraient de nos jours un geste contre nature (alors que la nature n’a rien à voir là dedans). Dans le récit de Matthieu, le récit ne manque pas d’intérêt puisqu’il est dit aux disciples d’aller chez « un tel » ce qui, dans le texte grec, est assez curieux puisque c’est un mot unique dans la Bible qui est employé « deina » un indéfini indéclinable qui est ici précédé d’un article masculin ce qui a conduit les traducteurs à rendre l’expression par « un tel ». Mais à la lumière du trouble provoqué par Marc qui associe un masculin et féminin, il est possible d’envisager que Matthieu fasse de même en associant un article masculin à ce qui n’est plus, alors, un mot indéterminé et indéclinable, mais la mention d’une fille de Jacob, Dina. Dina, c’est cette fille dont Gn 34 raconte de quelle manière elle a été outragée et de quelle manière ses frères, pour se venger, vont manier l’épée en tuant largement.

Ce dernier repas de Jésus met donc en scène, aussi, cette identité évangélique qui transcende le masculin et le féminin, de même qu’il transcende le juste et l’injuste, l’intègre et l’intégriste, le fondamental et le fondamentalisme. Ce dernier repas de Jésus met en scène le véritable visage de l’ultime qui va largement au-delà de nos lignes de démarcation, et des clivages derrières lesquels nous nous réfugions pour nous donner le sentiment d’être quelqu’un de bien. Cet au-delà des identités reprend l’idéal de Genèse 1 où l’humain, lorsqu’il est créé, est à la fois masculin et féminin, assumant l’altérité de ce féminin et de ce masculin comme une part constitutive de ce que la foi biblique nous appelle à vivre : non pas vivre contre les autres, mais vivre en plaçant l’altérité au cœur de notre identité. Vivre sans chercher à tout prix l’altérité pour l’altérité, mais sans craindre l’altérité. Bien au contraire, ce récit du dernier repas propose la communion comme mode de gestion de l’altérité.

En instituant une communion à base de pain et de vin, Jésus renoue avec le projet initial d’une alimentation et donc d’une vie qui n’a pas besoin que le sang coule, qui ne se fonde pas sur la violence, contrairement à l’usage si répandu qui veut qu’on fonde une civilisation sur un meurtre inaugural ou, comme avec les frères de Dina, qu’il faille que le sang soit versé pour calmer la fureur de vivre. Ici, Jésus renoue avec le projet initial d’une humanité réconciliée avec elle-même. Et c’est parce que la communion ne va pas de soi qu’elle nous est offerte, librement, comme un chemin d’humanité pour tout, quelle que soit notre condition, quelle que soit notre étrangeté ou plus précisément notre sentiment personnel.

Amen

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Lecture de la Bible

Marc 14:12-31

Le premier jour des pains sans levain, où l’on immolait la Pâque, les disciples de Jésus lui dirent: Où veux-tu que nous allions te préparer la Pâque?

13 Et il envoya deux de ses disciples, et leur dit: Allez à la ville; vous rencontrerez un homme portant une cruche d’eau, suivez-le. 14 Où qu’il entre, dites au maître de la maison: Le maître dit: Où est le lieu où je mangerai la Pâque avec mes disciples? 15 Et il vous montrera une grande chambre haute, meublée et toute prête: c’est là que vous nous préparerez la Pâque.

16 Les disciples partirent, arrivèrent à la ville, et trouvèrent les choses comme il le leur avait dit; et ils préparèrent la Pâque.

17 Le soir étant venu, il arriva avec les douze. 18 Pendant qu’ils étaient à table et qu’ils mangeaient, Jésus dit: Je vous le dis en vérité, l’un de vous, qui mange avec moi, me livrera. 19 Ils commencèrent à s’attrister, et à lui dire, l’un après l’autre: Est-ce moi? 20 Il leur répondit: C’est l’un des douze, qui met avec moi la main dans le plat. 21 Le Fils de l’homme s’en va selon ce qui est écrit de lui. Mais malheur à l’homme par qui le Fils de l’homme est livré! Mieux vaudrait pour cet homme qu’il ne soit pas né.

22 Pendant qu’ils mangeaient, Jésus prit du pain; et, après avoir rendu grâces, il le rompit, et le leur donna, en disant: Prenez, ceci est mon corps. 23 Il prit ensuite une coupe; et, après avoir rendu grâces, il la leur donna, et ils en burent tous. 24 Et il leur dit: Ceci est mon sang, le sang de l’alliance, qui est répandu pour beaucoup. 25 Je vous le dis en vérité, je ne boirai plus jamais du fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai nouveau dans le royaume de Dieu. 26 Après avoir chanté les cantiques, ils se rendirent à la montagne des Oliviers.

27 Jésus leur dit: Vous serez tous scandalisés; car il est écrit: Je frapperai le berger, et les brebis seront dispersées. 28 Mais, après que je serai ressuscité, je vous précéderai en Galilée. 29 Pierre lui dit: Quand tous seraient scandalisés, je ne serai pas scandalisé. 30 Et Jésus lui dit: Je te le dis en vérité, toi, aujourd’hui, cette nuit même, avant que le coq chante deux fois, tu me renieras trois fois. 31 Mais Pierre reprit plus fortement: Quand il me faudrait mourir avec toi, je ne te renierai pas. Et tous dirent la même chose.

Traduction NEG

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