La Bible interdit-elle le protestantisme ?

Job 40:1-7

Culte du 24 avril 2016
Prédication de pasteur James Woody

Texte de la prédication

« Le discutailleur va-t-il faire un procès au Shaddaï ? Celui qui conteste avec Dieu a-t-il une réponse à cela ? »

Chers frères sœurs, le protestantisme n’a-t-il pas fait fausse route depuis le départ ? N’avons-nous pas, inscrit dans ce passage biblique, l’interdiction même du protestantisme ? Avec cette double question en forme de reproche, c’est l’ADN même du protestantisme qui est remis en cause : notre capacité à pinailler, notre vocation à être grains de sel, notre appétence pour le débat, notre goût pour en découdre, notre capacité à attraper l’Eternel par le col et à lui demander des comptes. N’était-il pas question d’un Dieu de dialogue ? Le fait même de ne pas être dans les clous, le fait de ne pas suivre gentiment le troupeau et de remettre en question l’ordre établi semble intolérable. S’il n’est plus possible de discutailler, s’il n’est plus possible de protester, n’est-ce pas le moment de se résoudre à fermer la boutique ?

Humilité

Incontestablement, ce passage biblique interroge notre manière d’être, notre façon protestante de vivre. Ce texte nous interroge sur des aspects qui méritent d’être critiqués ou, tout du moins, interrogés, à commencer par ce qui nous est souvent reproché : une prétention à savoir mieux que quiconque, une forme d’arrogance due à un sentiment de supériorité sur les autres croyants. Je ne dis pas que cette remarque est fondée. Je constate qu’elle est souvent faite, ce qui doit nous donner l’occasion de remettre en cause ce que nous donnons à voir.

Job, pour sa part, subit une remise en cause en bonne et due forme de la part de l’Eternel, ce qui le conduit à un constat : « Je suis peu de chose » et à une nouvelle attitude « je mets la mais sur ma bouche ». Autrement dit, je me tais, au lieu d’avoir réponse à tout ou d’avoir toujours quelque à dire et, plus exactement, toujours quelque chose à redire. Job fait l’apprentissage de l’humilité. Nous pourrions comprendre ce texte comme la volonté toute-puissante de Dieu de n’avoir aucun contradicteur, de ne subir aucune remontrance. Mais ce que dit le personnage Job indique bien qu’il a découvert sa véritable dimension, aussi bien au sein du monde qu’au regard de Dieu : il est peu de chose. Il n’est pas rien, il ne s’anéantit pas devant Dieu ; il prend conscience de sa petitesse.

L’attitude de Job est pleine d’humilité à l’égard de la prétention humaine à vouloir tout savoir. Nous sommes dans cette séquence du livre de Job où le personnage biblique prend conscience qu’il sait bien peu de choses, et qu’il ignore l’essentiel de l’origine du monde, et qu’autour de lui il y a énormément d’inconnues. La découverte de Job est celle de l’humanité tout entière qui, à mesure que la science avance dans sa connaissance du monde, se rend compte que l’ignorance augmente, elle aussi. Au fur et à mesure que nous comprenons des mécanismes de la vie, que nous découvrons le fonctionnement ou de nouvelles propriétés du vivant et des forces à l’œuvre dans l’univers, nous nous retrouvons face à de nouvelles énigmes, face à de nouveaux défis lancés à notre intelligence.

Cette humilité qui caractérise Job devrait nous inspirer lorsque nous avons quelque prétention à savoir comment le monde fonctionne ; lorsque nous avons la prétention de pouvoir tout expliquer, autrement dit de tout savoir sur tout. Ce passage biblique va plus loin dans la relativisation de notre savoir, de notre science.

La science nous donne-t-elle accès à la vérité des choses ? La science nous offre-t-elle une connaissance directe des choses, des phénomènes, des personnes ? La science atteint-elle le réel ou alors n’en est-elle qu’une représentation – ce qui est loin d’être nul - ? Force est de constater que les sciences n’épuisent pas leur sujet. Aucune science n’a encore atteint le moment où une théorie unifiée est en mesure de tout expliquer. Le réel échappe, même aux sciences les plus dures qui soient. La sociologie n’a toujours pas fini son enquête auprès des communautés humaines qui ne cesse de démentir les prédictions et qui ne cessent d’offrir de nouveaux modèles d’organisation et de régulation. La physique, quant à elle, n’a toujours pas fait la jonction entre l’infiniment grand et l’infiniment petit. La théologie, nous la fréquentons suffisamment pour être passablement humble en matière de discours sur Dieu et même sur la foi, sur les croyances. Non seulement nous ne sommes pas la veille du jour où une confession de foi satisfera tous les croyants, mais la théologie laisse même entendre qu’une telle unanimité ne serait pas souhaitable. C’est la raison pour laquelle il est intéressant de travailler sur une déclaration de foi pour l’Eglise plutôt qu’une confession de foi qui prétend épuiser Dieu, au sens de le définir.

Bref, il y a toujours un écart entre la science et le réel, il y a toujours un écart entre les discours sur Dieu et Dieu –l’analogie n’est pas fortuite de ma part. Cela nous conduit à cette attitude d’humilité qui est la seule qui soit véritablement fidèle à la perspective biblique.

Le passage biblique qui nous occupe dit cela lorsqu’il raille le fait que Job puisse entrer en procès avec Dieu. Nous avons une idée du procès toute judiciaire. Mais le sens du procès est d’abord lié aux actions. Nous l’entendons par le détour de l’anglais qui donne processus, procédure - des termes qui n’ont pas un usage exclusivement juridique. Par ailleurs, le procès a le sens d’action. Le procès se rapporte à ce que le verbe exprime à propos du sujet. En analyse structurale, en sémiotique, on parle de procès pour désigner les verbes, les actions qui sont à l’œuvre dans un texte. Par exemple, lorsque l’apôtre Paul écrit « l’amour endure tout, il croit tout, il espère tout », endurer, croire, espérer sont des procès qui disent quelque chose du sujet, l’amour. Le procès exprime la performance d’un sujet.

Railler la possibilité pour Job, et pour l’homme, de faire procès avec Dieu, c’est dire que l’homme et Dieu ne sont pas sur un plan d’égalité en termes de performance. Il y aura toujours un écart parce que l’homme est sujet alors que Dieu est action, procès, process. L’homme ne peut s’assimiler à l’action, aux verbes – seul Dieu le peut. D’ailleurs Dieu est verbe. Le nom propre Dieu, dans la perspective biblique, est un verbe (le verbe advenir), conjugué à l’inaccompli – ce que nos traductions protestantes rendent par « Eternel ».

Consistance

Ce passage biblique ne s’acharne pas à déconstruire la valeur de l’être humain. Il s’évertue à le remettre à sa juste place, à exprimer sa juste condition. Ce faisant, il donne de la consistance à Job. Le conseil de mettre sa ceinture à ses reins est une manière de dire que la personnalité de Job fait un tout. Si Job peut ceindre ses reins, cela signifie qu’il n’est pas fragmenté, qu’il n’est pas éparpillé façon puzzle. Notre être a une forme d’unité symbolisée par la ceinture qui dit la possibilité pour celui qui la porte de dire « Je ». Celui qui porte la ceinture est un homme libre, c’est celui qui sort d’Egypte, c’est Pierre qui sort de prison. La ceinture est le signe de l’homme libre car c’est un homme doté d’une personnalité, qui est en mesure de s’affirmer, de dire « Je ». Comme je le disais finalement dans la partie précédente, l’homme est un sujet, au sens plein du terme.

Cet homme peut dire « je ». Il peut dire « je ne sais pas ». Il peut dire « je décide de me taire ». Il peut aussi prendre la parole pour faire savoir à l’Eternel, autrement dit pour lui apporter son témoignage personnel. Il peut donc protester. Ouf ! Nous ne sommes donc pas condamnés au néant. Sans aller jusqu’à dire que ce passage biblique instaure l’ère du protestantisme, disons qu’il autorise une spiritualité qui met l’accent sur la liberté individuelle. Il suscite une manière d’être croyant qui ne met pas ses convictions dans sa poche et qui ne se contente pas d’ânonner ce qui s’est toujours dit. Car, au point de cette histoire, Job n’aura pas été le croyant sans aspérité qui aurait caressé la divinité dans le sens du sacré. Job s’est révolté, il a demandé des comptes, il s’est dressé contre ce qui lui semblait être injuste, il n’a rien accepté aveuglément. Et, dans quelques quotes, on apprendra du rédacteur que c’est Job qui a bien parlé.

Certes, il est des aspects où il convient de faire preuve d’humilité et de renoncer au désir d’omniscience. Mais cela n’implique pas le mutisme total. D’ailleurs Job reprendra la parole, sur le conseil de Dieu lui-même qui envisage de l’interroger. La parole de Job est attendue par Dieu lui-même. Comprenons que notre parole est attendue, qu’elle est déterminante dans un monde où trop d’amis de Job nous empoisonnent de leurs discours. La ceinture nous rappelle que nous avons une personnalité, une existence propre, une sorte de propriété privée qui doit être respectée. Cela implique que nous n’avons pas à nous laisser marcher sur les pieds, ni même à nous laisser impressionner par ceux qui prétendrait posséder la vérité sur tout. Ceux-là sont des imposteurs. Ceux qui prétendent savoir précisément qui est Dieu sans ne plus avoir à s’interroger sur ce que Dieu désigne sont des imposteurs. Ceux qui prétendent savoir ce qu’est une vie bonne sont des imposteurs. Ceux qui prétendent savoir quel programme économique résoudra tous nos problèmes sont des imposteurs. Ceux qui prétendent avoir la recette pour remplir les églises sont des imposteurs.

Mais ceux qui ne répondent pas aux sollicitations de la vie, ceux qui n’offrent rien à penser quand la vie nous interroge, lorsqu’elle a besoin de notre parole, de nos convictions, de notre confiance, de notre oui ou de notre non, ne rendent pas un plus grand service. Ils laissent toute la place aux amis de Job, ils laissent toute la place aux imposteurs, ils laissent toute la place à ceux qui trahissent la vie et imposent leur idéologie qui leur tient lieu de Dieu.

Comme le disait le pasteur Alphonse Maillot, « l’homme qui cherche, même s’il se trompe, même s’il blasphème, même s’il prend Dieu pour ce qu’il n’est pas, lui est plus ‘sympathique’, plus proche que l’homme qui sait tout, plus proche que le théologien assuré et rassasié de vérités ». Et il ajoutait : « Dieu a beaucoup moins peur des hérétiques ou des révoltés que l’Eglise. (Job pour rien, p. 200) ». Le livre de Job nous engage à une méditation personnelle bien plus importante que ce que cette prédication ne fait qu’effleurer. Il interroge nos sciences, nos idéologies, notre rapport à la vérité, au réel. Et, loin de disqualifier nos recherches, il nous encourage à ne jamais mettre un terme à notre quête de la connaissance, pourvu qu’elle ne fige pas en un savoir, mais qu’elle soit une manière pour nous d’être responsable devant l’Eternel, devant la vie.

Amen

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Lecture de la Bible

Job 40:1-7

1 L'Éternel reprit la parole et dit à Job : 2 Le discutailleur va-t-il faire un procès au Tout-Puissant ? Celui qui conteste avec Dieu a-t-il une réponse à cela ?

3 Job répondit à l'Éternel : 4 Voici : je suis peu de chose ; que te répliquerais-je ? Je mets la main sur ma bouche. 5 J'ai parlé une fois, je ne répondrai plus ; Deux fois, je n'ajouterai rien.

6 L'Éternel répondit à Job du milieu de la tempête et dit : 7 Mets une ceinture à tes reins comme un (vaillant) homme ; Je t'interrogerai, et tu m'instruiras.

(Trad. Colombe)

Audio

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