L'amour qui transcende les totalitarismes

1 Corinthiens 13:1-13

Culte du 17 février 2013
Prédication de pasteur James Woody

(1 Corinthiens 13:1-13)

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Culte du dimanche 17 février 2013 à l'Oratoire du Louvre
prédication du pasteur James Woody

Chers frères et sœurs, l’amour, cela fait un peu « cucul la praline » ; ça ne fait pas toujours très sérieux de dire « Dieu t’aime » « aimons-nous les uns les autres ». L’amour est pourtant au cœur de l’Evangile. C’est même le cœur de l’Evangile. L’amour, voilà ce que Paul convoque pour s’opposer au totalitarisme. Ce qu’il écrit, c’est que nous pouvons avoir le sentiment de posséder la vie en totalité, parce que nous possédons toutes les langues, tous les savoirs. Mais, en fait, si nous n’avons pas d’amour, nous sommes vides, nous sonnons creux. Nous pouvons avoir le sentiment qu’en donnant tous nos biens, nous atteignons la plénitude, le sommet de la vie chrétienne qui consisterait dans le sacrifice de ses biens matériels. En réalité, si nous n’avons pas d’amour, cela ne mène à rien. L’apôtre Paul met devant nous la totalité de ce qui, à vue d’homme, peut faire le tout d’une vie, pour mieux mettre en évidence que sans l’amour, tout cela n’a aucun sens, aucune consistance. Oui, on peut être polyglotte, si on n’a pas une personne avec qui communiquer, cela perd tout son sens. On peut être une encyclopédie sur patte, si on n’a pas une personne à qui rendre le monde un peu plus compréhensible, cela rend tout à fait vain notre savoir et ainsi de suite.

L’apôtre Paul nous met en garde contre le principe de totalité parce que la totalité nous fait courir le risque de la suffisance. La suffisance, c’est le sentiment que nous possédons tout, que tout est acquis et, surtout, que nous avons la maîtrise totale des événements. Ainsi, l’apôtre Paul dénonce la foi qui serait telle, qu’elle nous permettrait de déplacer les montagnes. Quel est le risque d’une foi pareille ? N’est-ce pas ce à quoi tout chrétien doit aspirer ? Paul ne veut pas de cette foi si elle est dénuée d’amour car, sans amour, nous risquons de pouvoir, effectivement, soulever des montagnes, mais de les faire retomber sur le coin de la figure du premier venu. Etre en situation de monopole en étant dépourvu d’amour, c’est faire courir les plus grands dangers à ceux qui sont autour de nous car ce que nous possédons en totalité peut devenir une arme redoutable. Nous pouvons penser à la possession d’un arsenal d’armes de destruction massive pour les dangers les plus évidents. Nous pouvons penser à d’autres monopoles (les moyens de communication, de transport, d’hygiène, de soin) : si la folie nous prend de faire un mauvais usage de ce que nous possédons en totalité ou de ne plus en faire usage, cela devient une arme terrible. Il en va de même de tout pouvoir qui, détenu dans les mains d’une seule personne, devient une mécanique qui a le pouvoir d’écraser.

Si Paul dénonce les totalités dépourvues d’amour, c’est qu’elles conduisent aux totalitarismes qui peuvent exercer leur tyrannie. C’est pour cela que les tyrannies n’aiment pas l’amour ! L’amour brise la totalité en exprimant la quête de l’infini. L’amour est cette intuition de l’infini, de la transcendance, qui ruine les totalitarismes qui, eux, prétendent avoir clos le sujet. Contre les totalitarismes qui nous installent dans la certitude de la suffisance, l’amour ouvre des perspectives, nous relie à plus que nous-mêmes, nous fait aimer activement au lieu de nous enfermer dans un état d’autosatisfaction.

2. l’amour n’est pas sentiment mais action

Parmi les tyrannies qui écrasent l’homme il en est une, redoutable, qui ressemble à l’amour, mais qui n’est pas l’amour dont parle Paul : c’est l’amour ou, pour être plus précis, le sentiment amoureux. La description de l’amour selon les quotes 4 à 8 présentent l’amour non pas comme un état, mais comme un acteur. Selon Paul, l’amour agit : l’amour est sujet de toute une série de verbes qui ne sont pas des verbes d’état, mais des verbes d’action.

Paul n’aurait probablement pas encouragé une fête des amoureux, mais il aurait encouragé une fête des « aimants », de ceux qui aiment, activement. Car l’amour dont il est question ici n’est pas un synonyme d’apprécier. L’agapè, ce terme grec qui désigne l’amour dont Dieu est la source, n’est pas cet amour qui nous fait dire en français qu’on aime un tableau, un paysage, une silhouette, ou l’odeur des croissants chauds. L’amour n’est pas un sentiment, un état, une sensation, ni une émotion. L’amour est dynamique, agissant, entreprenant. C’est d’ailleurs ce qui lui permet de briser les totalitarismes qui s’efforcent de maintenir les choses en l’état afin de préserver la totalité de ce qui fait sa raison d’être. Parce qu’il est dynamique, agissant, parce qu’il récuse l’idée même de totalité, l’amour est ce qui nous arrache à nos replis sur nous-mêmes, cette autosuffisance déjà évoquée, ce gentil ronron dans lequel nous nous enfermons lorsque la force de l’habitude vient stériliser toute curiosité de ce qui se vit au-delà de notre univers.

De ce point de vue, la religion peut constituer un tragique enfermement lorsqu’elle prétend à la totalité de la vérité, par exemple. C’est ce que dénonce avec talent le théologien Emerson dans un récit qu’il fait d’un culte auquel il a assisté : « j’ai entendu une fois un prédicateur qui me donnait fortement envie de me dire à moi-même : je n’irai plus jamais à l’Eglise ! Les hommes vont, me disais-je, là où ils ont l’habitude d’aller, sinon aucune âme n’y serait entrée cet après-midi là. Une tempête de neige s’abattait tout autour de nous. La tempête était bien réelle, mais le prédicateur n’était que spectral ; et l’œil était frappé de ce triste contraste entre lui et, à travers la fenêtre, juste derrière lui, le beau météore de neige. Il avait vécu en vain. Il ne prononça aucun mot qui donnât à penser qu’il ait jamais ri ou pleuré, qu’il ait été marié ou amoureux, qu’il ait été objet d’éloge, de tromperie ou de peine. Aucun de nous n’aurait pu affirmer qu’il ait jamais vécu ou agi. Le grand secret de sa profession qui est de convertir la vie en vérité, il ne l’avait jamais appris. De toute son expérience, pas un seul fait n’était passé dans sa doctrine. » (Discours aux étudiants de Harvard, p. 92). Le chrétien n’est pas coupé du monde. Dieu aime le monde. Le croyant aime le monde. Il ne l’aime pas comme le monde aime, à grand renfort de sentiments de satisfaction, il aime le monde en prenant soin de lui, patiemment, rendant service, sans jalouser, sans fanfaronner, sans enfler, sans agir avec inconvenance, sans chercher son propre intérêt, sans s’irriter, sans calculer le mal, sans se réjouir de l’injustice, mais se réjouissant avec la vérité, endurant continuellement, croyant continuellement, espérant continuellement, supportant continuellement, ne succombant jamais.

On peut aimer sans être amoureux. On peut aimer ceux qui ne sont pas aimables. Là est la force des croyants ! Ne pas être soumis à la tyrannie des sentiments. Et c’est lorsque que nous aimons, vraiment, selon ce que décrit l’apôtre Paul, que nous rendons tangible et crédible l’amour de Dieu qui cesse d’être « cucul la praline » pour être un acte extrêmement sérieux, qui prend le monde au sérieux et qui prend chaque être humain au sérieux. Là où beaucoup s’inquiètent de savoir s’ils sont aimés, ce qui devient une quête désespérée pour s’assurer en permanence du sentiment amoureux que l’autre porte à notre égard (désespérée car elle veut que la totalité de l’autre soit amoureuse de moi, de moi seulement), le croyant entend par le baptême qu’il est aimé par Dieu qui le rend capable, à son tour, d’aimer, de prendre soin des autres, de reconstruire ce qui a pu être blessé par l’homme, d’être effectivement à l’image de Dieu.

3. Aimer permet de connaître

Ce n’est pas l’amour qui rend aveugle, mais le sentiment amoureux. L’amour, l’agapè, lui, rend la vue. Car, et c’est par là que s’accomplit le texte de Paul, l’amour permet de connaître vraiment. L’amour, écrit Paul, c’est ce qui nous permet de passer d’une connaissance partielle à une connaissance parfaite, nous pourrions dire une connaissance ultime, puisque c’est le mot grec téléios qui est employé ici, ce mot qui renvoie à l’accomplissement, à la fin. En utilisant la métaphore du miroir, Paul déclare que nous ne voyons par le miroir que de manière énigmatique (ainigma). Certes, les miroirs n’étaient pas, à l’époque, ce qu’ils sont aujourd’hui en termes de qualité de réflexion. Mais ce n’est pas seulement sur la qualité de l’image que la métaphore attire notre attention. Certes, une image est toujours partielle par rapport à ce qui est reflété. Mais le face à face remet aussi l’image à l’endroit, dans le bon sens. Par l’amour, l’homme cesse d’être une énigme parce que nous n’avons pas seulement accès à la surface des choses, à l’enveloppe, mais aussi parce l’amour reforme ce qui est déformé par notre vision des choses. Notre regard est pollué de tellement de choses. Nous collons tellement d’étiquettes sur les personnes qui nous entourent avant même de les avoir rencontrées, nous contentant le plus souvent de colporter des rumeurs ; nous sommes tellement certains des définitions que nous avons en tête et qui disent nécessairement le tout de la vie.

Mais voilà qu’un visage nous fait face, un visage qui n’est pas réduit à sa face visible : un visage qui demeure infiniment transcendant par rapport à toutes les images que nous pouvions avoir sur la personne en question. Emmanuel Lévinas, dans Totalité et infini, parle d’épiphanie à ce sujet : il y a un visage qui en appelle à moi, qui rompt avec le monde. Aimer, c’est accepter de laisser tomber les grilles de lecture, les définitions qui définissent ce qui est en réalité infini. Aimer, c’est apprendre de l’autre qui il est au lieu de lui imposer un rôle. Ainsi Shakespeare fait-il dire à Don Pedro, dans Much ado about nothing I, 1 : « Mon amour t’enseignera. Et tu verras comme il est capable d’apprendre toute leçon difficile qui peut te faire du bien. »

Ce visage qui surgit bouscule mon savoir, le relativise pour ce qu’il est : seulement une opinion, partielle, partiale, qui laisse intacte l’énigme qui se présente et chamboule mes catégories, mes certitudes, pour peu que je ne sois pas imperméable à l’amour. Parce que l’amour peut endurer, il me rend capable de mettre mes pieds dans les chaussures de l’autre, celui qui se présente à moi. L’amour me rend capable d’accéder à son univers et de le comprendre un peu mieux. Ne pas en rester à la surface, mais explorer de l’intérieur, découvrir ce qui évolue, se métamorphose de manière intime, ce qui est en train de naître, naître-avec, connaître. L’amour est ce qui transcende notre savoir figé, totalisant, en une connaissance qui fait droit à la vie qui ne cesse d’évoluer. L’amour, c’est ce qui conduit l’être par-delà lui-même.

Amen

 

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Lecture de la Bible

1 Corinthiens 13:1-13

Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas l’amour, je suis un airain qui résonne, ou une cymbale qui retentit.
2 Et quand j’aurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et toute la connaissance, quand j’aurais même toute la foi jusqu’à transporter des montagnes, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien.
3 Et quand je distribuerais tous mes biens pour la nourriture des pauvres, quand je livrerais même mon corps pour être brûlé, si je n’ai pas l’amour, cela ne me sert à rien.
4 L’amour est patient, il est plein de bonté; l’amour n’est point envieux; l’amour ne se vante point, il ne s’enfle point d’orgueil,
5 il ne fait rien de malhonnête, il ne cherche point sont intérêt, il ne s’irrite point, il ne soupçonne point le mal,
6 il ne se réjouit point de l’injustice, mais il se réjouit de la vérité;
7 il excuse tout, il croit tout, il espère tout, il supporte tout.
8 L’amour ne périt jamais. Les prophéties seront abolies, les langues cesseront, la connaissance sera abolie.
9 Car nous connaissons en partie, et nous prophétisons en partie,
10 mais quand ce qui est parfait sera venu, ce qui est partiel sera aboli.
11 Lorsque j’étais enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant; lorsque je suis devenu homme, j’ai mis de côté ce qui était de l’enfant.
12 Aujourd’hui nous voyons au moyen d’un miroir, d’une manière obscure, mais alors nous verrons face à face; aujourd’hui je connais en partie, mais alors je connaîtrai comme j’ai été connu.
13 Maintenant donc ces trois choses demeurent: la foi, l’espérance, l’amour; mais la plus grande de ces choses, c’est l’amour.

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