L’Amour est plus fort que comme la mort

Cantique des Cantiques 3:1-5 , 8:5b - 8)

Culte du 23 juillet 2017

Dimanche 23 juillet 2017
prédication de la Pasteure Regina Muller

« L’amour est fort comme la mort » . Cette affirmation est perdue dans chant d’amour à deux voix, un chant d’une sensualité brûlante qu’on lit chaque vendredi soir dans les synagogues. Elle a retenu mon attention pas tant pour son sérieux quasi métaphysique que parce que ma langue fourche systématiquement lorsque je la lis. Quelque chose en moi veut entendre que l’amour est plus fort que la mort. Cette torsion involontaire du texte n’est pas seulement l’effet des chansons d’amour plus ou moins niaises qui me restent en tête. Je crois que, comme le dit l’auteur d’un N.ème essai sur le mariage, j’appartiens bien à mon temps fait selon lui d’un « croisement de futilité et d’intransigeance qui nous rend volages par goût de l’absolu parce que nous attendons tout de l’amour, devenu la forme laïque du salut » [1] . Ajoutons à cela, le facteur aggravant de ma foi au Dieu qui se définit comme Amour et qui triomphe de la mort à la Croix.

A force de s’en réclamer en le déformant, ce quote devient une incantation naïve et écoeurante. Une des déclinaisons de cette foi en l’amour qui résout tout, c’est qu’il faut aimer ! que la seule façon de faire barrage aux puissances de mort qui travaillent notre monde, c’est de s’aimer ! Certes, certes ! Mais l’amour comme slogan, surtout dans les lieux faits pour ça, c’est à la limite du supportable. Les chrétiens spécialistes de la religion d’amour sont aussi ceux qui font passer à l’amour de sales moments. N’allons pas croire qu’ils sont les seuls à tomber sous le coup de la contradiction dans ce domaine : les lieux où l’on se bat pour la justice, la guérison, le bien de l’humanité sont aussi des laboratoires à dérives infernales. Dire que l’amour est plus fort que la mort, c’est précisément s’exposer à une imposture verbale ; c’est se faire bouche à mensonges.

Reconnaissons au moins que l’amour est fort comme la mort : c’est lui qui fait barrage aux puissances capables, jusqu’en nous, de nier l’autre. Lui seul est de taille à se mesurer aux ruses de la mort ; j’entends la mort pas tant celle qu’on rencontre au bout du parcours d’un vivant que celle qui environne notre vie à chaque instant ; celle qu’on porte en nous et avec laquelle on peut pactiser. L’amour et la mort sont en mesure de se toiser ; ces deux-là sont faits pour se mesurer et paradoxalement, ils sont faits pour s’accorder.

Tout d’abord parce que l’amour est aussi impérieux que la mort. Contre cette force qui s’impose, on ne peut pas grand-chose. D’ailleurs, comme pour la mort, il n’est pas bon de provoquer l’amour avant qu’il ne le désire (v. 4) Lorsque l’amour se présente à nous, lorsqu’il est là, vouloir s’y soustraire, résister à son appel,

c’est comme passer à côté de soi, à côté de sa vie. Comprenez dans cet appel, aussi bien l’amour entre deux êtres que l’amour venu de Dieu et qui nous pousse vers les autres. Dans les deux cas, il en va de notre identité de le laisser venir à nous et de l’accueillir ; et souvent, il prend l’allure de ce que certains appellent le destin et que nous, nous nommons la vocation. Comme la mort, l’amour est exigeant : il prend tout de notre personne. Comme pour la mort, l’amour épuise nos tentatives d’explication. Cette donation qu’on ne peut ni s’offrir, ni payer, ni mériter reste un mystère : Si quelqu’un donnait tout l’avoir de sa maison en échange de l’amour, à coup sûr, on le mépriserait (v. 7)

Ensuite, l’amour est fort comme la mort car ce sont les obstacles, les empêchements, les contrariétés qui le nourrissent. Tout ce qui cherche à le mettre à l’épreuve finit par lui offrir des preuves. Les ressorts romanesques ou les règles de la tragédie classique partent de ce paradoxe. Que ce soit les obstacles extérieurs ou les tourments intérieurs, s’ils n’atteignent pas la nature de l’amour, ils le renforcent et lui donnent ses lettres de noblesse, son caractère d’absolu. On le voit de façon plus radicale encore dans l’amour que Dieu nous porte : rien ne peut le décourager, pas même l’échec de ses tentatives d’approche, pas même notre rejet. Et pas même l’enjeu de notre rejet : la mort de son Fils.

Et c’est là que la langue fourche le plus volontiers et qu’on dit que l’amour est plus fort que la mort. Il faut bien l’avouer : on commence par le vouloir pour soi, et on finit par s’en croire capable. Avec toi, je suis prêt à aller en prison, même à la mort comme le proteste Pierre quelques heures avant de trahir Jésus. Même si tous tombent, moi jamais ! Des ailes nous poussent à aimer, à faire fructifier notre amour, à donner ce qu’on reçoit avec la conviction que rien ne contestera jamais plus notre amour. Notre amour est établi dans sa certitude mais aussi dans son auto suffisance pour ne pas dire sa présomption. Dans une poussée d’orgueil, on peut même aller jusqu’à reprendre les autres et à les rappeler à cette vérité : « mais il suffit d’aimer ! » L’amour devient la loi qui résume toutes les lois ; un principe sans réplique ! »

Or c’est précisément là que la mort prend sa juste place : elle révèle l’ambiguïté de nos élans. L’amour, même dans son volontarisme le plus vertueux n’a pas le dernier mot et il peut être défait d’un trait : « Je peux distribuer tous mes biens aux affamés, livrer mon corps aux flammes, s’il me manque l’amour, je n’y gagne rien (1 Cor. 13, 3). » Nos principes, nos bons sentiments, nos résolutions sont anéantis par la lucidité de l’apôtre Paul. Les sciences qui sondent les méandres du psychisme humain le disent autrement : aimons moins pour aimer mieux car on peut faire tant de mal aux siens au nom de l’amour ! On doit bien se rendre à ce constat : dans les affaires d’amour, ce n’est pas l’amour qui a forcément le dernier mot ! Car la mort met sans cesse l’amour au défi.

Au cœur de nos amours, la mort, cette puissance d’anéantissement, conteste à l’amour sa prétention à vouloir tout résoudre, tout réconcilier, tout absoudre, tout récapituler. Dans le domaine réservé de l’amour, la mort travaille à discréditer l’amour ; elle peut nous pousser jusqu’à défigurer l’humanité de l’autre qu’on aime pourtant. C’est un combat singulier qui se livre entre ces deux-là que tout oppose mais seulement en apparence. Il y a une proximité entre les deux comme nous l’avons dit dès le début et cette proximité est un risque : il suffit d’un rien pour que les places soient inversées, pour que l’amour soit mortifère et la mort aimante.

Tout d’abord parce que l’amour peut prendre une place qui n’est pas la sienne. Ou plutôt parce qu’on peut lui faire tenir une place qui n’est pas la sienne : par l’idéalisation, par l’absolutisation où on le tient. Or l’imaginaire amoureux, comme l’imaginaire chrétien reste travaillé par l’ambiguïté du cœur et pas l’obscur qui nous habite. Après les émois juvéniles, peu après les embrasements des débuts, notre amour est exposé à l’éclairage d’une plus grande lucidité. Vient alors le temps de la déception où on remplace les sentiments émoussés par une fidélité de principe ; une fidélité de survie souvent : notre identité n’est-elle pas dépendante de notre foi, de notre alliance avec l’autre ? Mais les digues de la bonne volonté peuvent céder et comme le prophète Jérémie, on se sent floué, défait. « Tu m’as séduit, tu as abusé de ma naïveté, tu m’as violenté. (20, 7) » Voilà venu le temps des désillusions aussi profondes qu’avaient été élevées nos aspirations à nous donner. C’est le temps de la déréliction où les engagements, le parcours réalisé n’ont plus aucun sens, plus aucune lisibilité à nos yeux comme aux yeux de nos proches.

Certes, on peut alors se résoudre à aimer malgré tout. Mais c’est de la pitié ou de la piété. C’est peut-être même la recherche égoïste de sa propre cohérence ; c’est aussi un don encombrant pour l’autre dont le cœur n’est pas dupe. Ça peut aller jusqu’à l’aliénation d’un pardon qui endette et écrase l’autre d’une double culpabilité. Le recensement des dérives de l’amour est interminable. L’amour peut prendre des formes odieuses qui vont de la bonté forcée à la gentillesse convenue en passant par le dévouement pesant ou le sacrifice par culpabilité.

Et c’est ainsi que l’ennemi -la mort- n’est plus extérieur. L’ennemi de l’amour s’est fait intérieur ; l’amour est menacé du dedans, il souffre de lui-même. L’amour souffre de l’amour. La ligne de partage entre l’amour qui aime vraiment et gratuitement et l’amour qui se cherche, qui est avidité pour soi, gentiment prédateur, souterrainement égoïste et vindicatif sous des apparences de foi, de dévouement… cette ligne de partage traverse tout amour, tout amant, tout aimé. Cette ambiguïté tient à notre extrême précarité de mortels et aux réflexes que nous mettons en œuvre pour nous rassurer ou pour l’oublier. C’est en rigueur de terme, ce qu’on appelle le péché.

A tout moment, l’amour peut se retourner en logique du pire et d’autant plus efficacement qu’on élude en soi la dimension de l’obscur, de l’ambiguïté. Mais si l’amour survit à cette lucidité, alors il est fort comme la mort. Car c’est la mort qui l’éveille en le révélant en négativité ; c’est elle, en sa menace, qui exige vigilance et sursaut de vie. L’amour est fort comme la mort car il passe par le risque de la mort, il l’a regarde dans les yeux, il n’élude pas sa présence. Mais alors c’est un amour fort de son humilité : il suffit de si peu, de presque rien pour le défaire. Il ne s’appuie plus que sur lui-même, ne revendique rien que d’être là et parfois dans la souffrance. Il accepte de se tenir au cœur des ténèbres et de passer par l’épreuve de la mort. Il se fraie un chemin au travers des crises de l’existence. Il est toujours là, en force suffisante pour que le travail de désillusion ne soit pas mortel. Il sait même que la mort peut lui être bénéfique. Ainsi, et à ce prix, il pardonne au malheur d’aimer moins, d’être mal ou insuffisamment aimé ; il pardonne à l’autre son malheur d’être hors de l’amour car il sait qu’il ne peut pas forcer l’autre à aimer.

L’amour est ainsi fort comme la mort. Car c’est un humble enfantement à un au-delà qui, comme la mort, nous ouvre à une dimension autre, inconnaissable tant qu’on ne l’expérimente pas. L’amour meurt à un monde d’auto suffisance où on se cherche dans un miroir idéalisant. Il meurt à un monde d’emprise et de maîtrise. Même lorsque cette maîtrise est le devoir d’aimer ou la sagesse éthique qui respecte l’autre mais reste trop courte dans une relation d’amour qui exige tout de soi. L’amour meurt pour déboucher sur une manière d’être nouvelle, libre, dégagée des attentes qu’on ne peut satisfaire, du désir de changer l’autre, de lui donner son bonheur. Le voilà à présent, fort de sa faiblesse parce qu’il demande, il quémande : « mets-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras »

Que désormais ta quête de bonheur, ta recherche d’amour porte cette marque royale, celle de ton Dieu. Que l’empreinte de cet amour royal « à mort » oriente le bras de ton agir, qu’il touche la fine pointe de ton cœur désireux d’aimer. Cet amour que Dieu te demande en mendiant royal, il est là dans tes contradictions et crois-le, jamais il ne cassera, jamais il ne disparaîtra (1 Cor. 13, 8) car il est fort comme la mort.


[1] Pascal Bruckner, Le mariage d’amour a-t-il échoué ? Paris, 2010

 

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Lecture de la Bible

Cantique des Cantiques 3:1-5

(Elle)

1 Sur mon lit, au long de la nuit,
je cherche celui que j’aime
Je le cherche mais ne le rencontre pas.
2 Il faut que je me lève
et que je fasse le tour de la ville ;
dans les rues et les places,
que je cherche celui que j’aime.
Je le cherche mais ne le rencontre pas.
3 Ils me rencontrent, les gardes
qui font le tour de la ville :
« Celui que j’aime, vous l’avez vu ? »
4 A peine les ai-je dépassés
que je rencontre celui que j’aime.
Je le saisis et ne le lâcherai pas
que je ne l’aie fait entrer chez ma mère ,
dans la chambre de celle qui m’a conçue :

(Lui)

5 « Je vous en conjure, filles de Jérusalem,
par les gazelles ou par les biches de la campagne :
N’éveillez pas, ne réveillez pas mon Amour
avant son bon vouloir. »

8 :5b (Elle)

– Sous le pommier je te réveille :
là où fut enceinte de toi ta mère,
là où fut enceinte celle qui t’enfanta,
6 mets-moi comme un sceau sur ton cœur,
comme un sceau sur ton bras.
Car :
Fort comme la Mort est Amour ;
inflexible comme Enfer est Jalousie ;
ses flammes sont des flammes ardentes :
un coup de foudre sacré.
7 Les Grandes Eaux ne pourraient éteindre l’Amour
et les Fleuves ne le submergeraient pas.
Si quelqu’un donnait tout l’avoir de sa maison en échange de l’amour,

à coup sûr on le mépriserait.

(Cf. Traduction TOB)

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