Jésus et la Samaritaine

Jean 4:1-29

Culte du 11 août 2019
Prédication de Agnès Adeline-Schaeffer

Chers frères et sœurs, 

Le texte que nous venons d’entendre est merveilleusement irrésistible. 

Autour d’un puits, se trouvent un homme et une femme. L’un a soif et l’autre puise de l’eau à une heure du jour impossible. On imagine la chaleur du désert qui entoure le puits, on sent la chaleur de midi qui écrase les êtres humains, et peut-être même les animaux.  

On entend le silence. 

Autour du puits, un homme et une femme. Tout est possible autour d’un puits car c’est par excellence le lieu de toutes les rencontres même les plus impossibles, mêmes les plus improbables. C’est l’endroit où se préparent les mariages. Dans le désert, à l’écart de tout, les hommes et les femmes se trouvent, se rencontrent et préparent leur avenir. C’est autour d’un puits que se sont préparés les mariages d’Isaac et de Jacob, entre autre, mais également celui de Moïse avec la fille de Jéthro. Nous sommes d’ailleurs au puits de Jacob, à Sychar. 

Autour du puits, alors qu’ils sont ensemble, tout sépare cet homme et cette femme.

Lui, c’est Jésus de Nazareth, un juif, de la tradition de Moïse. C’est un homme. Il a tous les pouvoirs et tous les droits.

Elle, c’est une femme, Samaritaine, ennemie jurée des juifs, à cause des traditions différentes, des rituels différents. Les Samaritains sont des dissidents, des hérétiques, et les Juifs ne se compromettent pas avec eux.

Ils se rencontrent autour du puits. Entre l’homme et la femme, entre Jésus et la Samaritaine commence un dialogue à deux niveaux, une sorte de quiproquo qui n’en finit pas. 

« Donne-moi à boire ». C’est Jésus qui demande. Et tout de suite le dialogue se poursuit d’une façon presque irréaliste, les phrases de Jésus pouvant être interprétées à plusieurs niveaux. Et quand Jésus parle de l’eau jaillissant en vie éternelle, la Samaritaine elle, espère bien qu’un jour, elle sera dispensée de la corvée d’eau quotidienne ! 

Ce dialogue est possible entre les deux parce qu’il y a rencontre.  Et il me semble que c’est cela le mot le plus important de notre texte. La rencontre.

Nous pouvons toujours essayer de découvrir qui est Jésus, sur le plan théologique, nous pouvons élaborer les thèses les plus sophistiquées, sur sa divinité, sur sa messianité, sur sa filiation avec Dieu, ses miracles, tout cela ne reste que des spéculations de spécialistes, tout cela ne nous maintient qu’à distance, dans le domaine de l’abstrait, tant que nous n’avons pas effectué notre propre rencontre avec lui. 

Et qu’est ce qui fait que notre texte de ce matin bascule du tout au tout ? C’est justement la rencontre autour du puits.

La rencontre, qui s’effectue ici avec le franchissement d’un certain nombre d’interdits. Autrement dit la transgression. Et c’est là le paradoxe de l’Evangile, qui n’a rien à voir avec une morale bourgeoise bien pensante et confortable.  Pour rencontrer quelqu’un en profondeur, pour aller à ce qui fait l’essentiel de sa personne et de sa vie, il faut aller parfois au delà des apparences, aller plus loin que la façade, le physique, la situation sociale, les jugements à l’emporte-pièce,  les influences. Il faut pouvoir se libérer des éducations imparfaites et oublier les mauvais catéchismes, enlever les masques et ne plus penser au « Qu’en dira-t-on ». 

Oser aimer, avec tout ce que cela implique comme écroulement de certitudes et de protections, pour enfin se découvrir tel qu’on est, vulnérable, certes, mais tellement vrai.

« Donne-moi à boire », demande Jésus à la femme au bord du puits.

La femme est stupéfaite par la demande de Jésus. Et elle le souligne de deux manières : d’abord en tant que femme, et ensuite en tant que samaritaine.

« Toi qui es juif, tu me demandes à boire, à moi, qui suis une femme et une samaritaine !  ».

Un homme n’adresse pas la parole à une femme seule et inconnue. Un juif ne demande pas à une personne samaritaine de lui rendre un service. 

« Donne-moi à boire », demande Jésus à la Samaritaine. Et cette demande anticipe déjà celle que Jésus fera dans quelques mois sur la croix. « J’ai soif, dira-t-il dans un souffle rauque et au lieu de cette eau de source, il aura cette infâme éponge de vinaigre, mais qui sera pour lui, une sorte d’anesthésique.

Mais aujourd’hui, Jésus a soif d’eau, mais aussi de tendresse, de rencontre.  Comme toute l’humanité qu’il porte en lui et dans laquelle chacun, chacune peut se reconnaître. La femme s’étonne, mais elle ne refuse pas le dialogue. Elle lui répond et Jésus peut alors lui dire autre chose, quelque chose de neuf, qu’elle n’a jamais entendu, qu’aucun homme ne lui dira jamais : « Si tu savais le don de Dieu, et qui est celui qui te dit « donne-moi à boire », c’est toi qui aurais demandé et il t’aurait donné de l’eau vive ». Jésus se révèle à cette femme samaritaine comme étant le don de Dieu. 

Ce qui extraordinaire, dans ce dialogue, c’est que la femme ne part de rien.  Mais elle atteint progressivement la plénitude. Au départ, elle ne connaît pas cet homme, elle ne sait rien de Jésus. Tout ce qu’elle sait, c’est que sa vie privée est désordonnée et qu’elle ne peut rien y changer.

Et le dialogue commence. Et c’est Jésus qui en a l’initiative. 

Et la femme répond, par jeu. Par provocation peut-être ! Elle taquine Jésus et à travers lui, sa nation orgueilleuse, souvent imbue de sa supériorité. Elle sait que si Jésus le juif, touche  le seau qu’elle a dans les mains, il se rend impur, parce qu’il est en contact avec une femme étrangère et à la vie tumultueuse.

Mais Jésus continue à lui parler et à être près d’elle.

Et la femme s’étonne sans doute, intérieurement : mais qui est-il donc cet homme qui n’a pas peur de m’approcher, qui n’a pas peur de franchir les barrières de sa religion, qui n’a pas de se salir à mon contact ? Qui est-il donc pour me parler si humainement ? Et une seule question pourrait résumer ce dialogue : « Qui donc es-tu ? ».

La femme continue de pousser Jésus dans ses retranchements. Si tu peux me donner une eau qui me désaltère pour toujours, alors fais-le. Donne-moi à boire, toi qui n’a même pas un seau pour puiser ! Comment vas-tu t’y prendre, pour me donner de cette eau vive ? Déjà notre ancêtre commun Jacob a puisé l’eau de ce puits. 

Elle sait combien cette eau est difficile à faire remonter. 

Est-ce que tu serais plus grand que notre père Jacob ? Et nous pouvons remarquer au passage, ce « notre », qui rappelle l’ascendance commune des deux peuples, juif et samaritain. La femme replace Jésus, le juif devant ses origines, qui sont les mêmes que les siennes. Mais en même temps, la femme a compris quelque chose d’autre. Elle pressent déjà qui elle a vraiment devant elle. Au début elle a vu un homme  « normal », un être humain, qui a soif et qui lui demande à boire. Non seulement elle a rencontré un homme démuni, qui n’a pas même un seau pour puiser,  mais elle est en train de reconnaître quelqu’un d’autre, qui lui parle de combler un autre manque, un manque de tendresse et de reconnaissance pour la vie qu’elle mène. Elle rencontre quelqu’un qui va lui dire la vérité sur elle-même, sans la blesser, sans la juger, sans l’humilier. Alors, la femme l’appelle « Seigneur ». 

Et la conversation bascule alors qu’on ne s’y attend pas. Il n’est plus question d’eau,  ni de puits. Jésus lui demande autre chose : va chercher ton mari et reviens ici. Et la femme lui répond : je n’ai pas de mari. Quand elle dit cela, la femme accède à la vérité qui est la sienne. Jésus lui dit : tu as raison. Tu as dit la vérité. 

Elle n’a pas de mari, donc pas de statut social, même si elle en a eu cinq, et en plus,  l’homme avec qui elle vit n’est pas son mari. En quelques mots, elle dit l’essentiel à Jésus, et elle officialise sa solitude. « Une seule phrase a dessiné la courbe de sa vie » dit France Quéré, dans son commentaire sur les femmes de l’Evangile. Elle lui dit ce qui lui tient à cœur et ce qui l’oblige finalement à venir puiser de l’eau en plein midi,  sous le soleil exactement, insoutenable.

Jésus lui dit qu’il a compris et entendu sa vérité. Il lui dit qu’il accompagne déjà toute sa vie à elle. La femme le ressent et le manifeste en l’appelant, maître, puis prophète. Et la conversation va crescendo. Et elle relance Jésus sur le plan théologique. Son peuple, comme celui de Jésus attend un Messie, un Christ. « Et ce Messie quand il viendra, il nous annoncera toute chose » (v.25).

Elle pousse Jésus dans ses retranchements. Elle entrevoit quelque chose, et même quelqu’un. Mais il ne faut pas aller trop vite. Alors, elle lui rappelle son attente et la sienne, qui dépassent toute espérance.  Mais en même temps, elle dit à Jésus qu’il ne faudrait pas qu’il aille plus loin que ses limites, qu’il se prenne pour ce qu’il n’est pas, même si lui, a découvert qui elle est vraiment. Un Messie qui doit venir ? Je le suis, moi qui te parle. Et là, c’est Jésus qui dévoile qui il est, à cette femme au bord du puits.

Il se révèle à elle, en particulier. Il la rencontre au plus profond de son être et il exauce son attente de toute éternité.  « Il comble son désir. Il fortifie aussi la vérité qu’elle recherche et que lucidement, petit à petit, elle avait entrevue ». (cf F. Quéré).

La femme ne peut plus rester seule. C’est trop pour elle. Le tête à tête s’arrête. Les disciples reviennent et en restent à la bienséance. La femme elle, a abandonné sa cruche et elle court vers la ville pour dire aux autres ce qui vient de lui arriver.  L’eau matérielle n’a plus d’importance. Mais il faut qu’elle dise aux autres, à toute la cité, à toute l’assemblée autrement dit, à toute l’Eglise, qu’elle a fait la rencontre de sa vie, que cette rencontre lui a redonné une vie en profondeur, restauré son identité de femme, d’être humain devant Dieu, qu’elle a été libérée de tout un passé qui pesait sur elle comme une chape de plomb, semblable au soleil de midi au bord du puits.

Elle sait maintenant qu’elle n’a plus peur d’être elle-même. Elle a été rencontrée à l’essentiel d’elle-même, sans jugement, sans humiliation, sans violence, sans avoir à se justifier.

Elle peut adorer maintenant en esprit et en vérité. Et elle ne se prive pas de le dire. Certains croiront à son témoignage, ceux qui ont soif de la même vérité. Ils iront jusqu’à accueillir Jésus, chez eux, avec eux. La femme samaritaine les aura conduits jusqu’au Christ.  Mais d’autres ne donneront pas de crédit au témoignage de la femme, et sans doute continueront-ils à ne voir en elle qu’une traînée. 

Tant pis. 

L’Evangile, c’est aussi cette liberté de ne pas croire, de ne pas recevoir, de rejeter, de ne pas être prêts. Jésus ne force jamais la porte de notre foi, ni celle de notre cœur. Il ne force pas non plus la rencontre à tout prix. Il se tient juste sur le bord du puits de nos propres déserts, de nos propres solitudes, de nos propres blessures, sur le bord du puits de tout ce que nous taisons. 

Et contre toute attente, alors que c’est nous qui avons soif de lui, c’est lui qui nous demande à boire. Alors que nous voudrions recevoir, il nous demande de donner. Et c’est là tout le renversement de l’Evangile, ce qui en fait son caractère original et unique.  

C’est à chacune, chacun qu’il est proposé de se reconnaître, au bord du puits. Et de découvrir qu’il est attendu de toute éternité.

Amen

Lecture de la Bible

Jean 4/1:29 1 Le Seigneur sut que les Pharisiens avaient appris qu'il faisait et baptisait plus de disciples que Jean. 2 Toutefois, Jésus ne baptisait pas lui-même, mais c'étaient ses disciples. 3 Alors il quitta la Judée et repartit pour la Galilée. 4 Or il fallait qu'il traverse la Samarie. 5 Il arriva donc dans une ville de Samarie nommée Sychar, près du champ que Jacob avait donné à Joseph, son fils. 6 Là se trouvait le puits de Jacob. Jésus fatigué du voyage, était assis au bord du puits. C'était environ la sixième heure. 7 Une femme de Samarie vint puiser de l'eau. Jésus lui dit : Donne-moi à boire. 8 Car ses disciples étaient allés à la ville pour acheter des vivres. 9 La femme samaritaine lui dit : Comment toi qui es Juif, me demandes-tu à boire, à moi qui suis une Samaritaine ? — Les Juifs, en effet, n'ont pas de relations avec les Samaritains. — 10 Jésus lui répondit : Si tu connaissais le don de Dieu, et qui est celui qui te dit : Donne-moi à boire ! c'est toi qui lui aurais demandé (à boire), et il t'aurait donné de l'eau vive. 11 Seigneur, lui dit-elle, tu n'as rien pour puiser, et le puits est profond ; d'où aurais-tu donc cette eau vive ? 12 Es-tu plus grand que notre père Jacob, qui nous a donné ce puits et qui en a bu lui-même, ainsi que ses fils et ses troupeaux ? 13 Jésus lui répondit : Quiconque boit de cette eau aura encore soif ; 14 mais celui qui boira de l'eau que je lui donnerai, n'aura jamais soif, et l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d'eau qui jaillira jusque dans la vie éternelle. 15 La femme lui dit : Seigneur, donne-moi cette eau, afin que je n'aie plus soif et que je ne vienne plus puiser ici. 16 Va, lui dit-il, appelle ton mari et reviens ici. 17 La femme répondit : Je n'ai pas de mari. Jésus lui dit : Tu as bien fait de dire : Je n'ai pas de mari. 18 Car tu as eu cinq maris, et celui que tu as maintenant n'est pas ton mari. En cela tu as dit vrai. 19 Seigneur, lui dit la femme, je vois que tu es prophète. 20 Nos pères ont adoré sur cette montagne ; et vous dites, vous, que l'endroit où il faut adorer est à Jérusalem. 21 Femme, lui dit Jésus, crois-moi, l'heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne, ni à Jérusalem que vous adorerez le Père. 22 Vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs. 23 Mais l'heure vient — et c'est maintenant — où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; car ce sont de tels adorateurs que le Père recherche. 24 Dieu est esprit, et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en vérité. 25 La femme lui dit : Je sais que le Messie vient — celui qu'on appelle Christ. Quand il sera venu, il nous annoncera tout. 26 Jésus lui dit : Je le suis, moi qui te parle. 27 Alors arrivèrent ses disciples, qui furent étonnés de ce qu'il parlait avec une femme. Toutefois, aucun ne dit : Que demandes-tu ? ou : De quoi parles-tu avec elle ? 28 La femme laissa donc sa cruche, s'en alla dans la ville et dit aux gens : 29 Venez voir un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait ; ne serait-ce pas le Christ ?