Jean-Jacques Rousseau et le mariage

Culte du 14 avril 2013

 

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Culte du dimanche 14 avril 2013 à l'Oratoire du Louvre
prédication du professeur Bernard Cottret

Frères et sœurs, je voudrais d’abord rassurer ceux d’entre vous qui risqueraient d’être encore surpris. Ce n’est pas l’évangile selon Jean-Jacques que je viens vous annoncer, pas même l’évangile selon Jean Calvin, mais bien l’évangile de Jésus-Christ. Seulement étant un peu historien, je connais d’expérience la valeur inestimable des siècles passés.

A la faveur de quelques commémorations récentes l’édit de Nantes, et sa révocation, la Révolution française ou pour les individus les plus notables Jean Calvin et Jean-Jacques Rousseau ont effectué leur retour parmi nous. L’on ne peut que s’en réjouir, à condition toutefois de ne pas sacrifier au mythe ni à la tentation toujours perverse de la canonisation.

Le dossier Jean-Jacques Rousseau présente un énorme intérêt. Né à Genève, baptisé à la cathédrale Saint-Pierre, passé quelque temps par le catholicisme, tombé amoureux de sa protectrice, il a laissé d’innombrables témoignages sur sa vie intérieure, ses états d’âme, ses convictions jusqu’à se rétro conversion au protestantisme, « religion de ses pères » en 1754.

L’histoire comme la sociologie religieuses sont en un sens es genres les plus frustrants : si l’on peut définir une doctrine, cerner une pratique à l’aide de quelques indices il est difficile d’établir véritablement la foi d’un groupe. On parle par exemple de catholiques pascalisants ou de juifs de Kippour, mais il n’y a pas véritablement d’équivalent dans le cas du peuple protestant. La formule de catholique non pratiquant a fait florès. Je suis catholique non-pratiquant entend-on régulièrement.  Plus rarement je suis agnostique pratiquant… Mais que serait un protestant non-pratiquant, sinon peut-être un non-cotisant (je crois que vous tenez votre assemblée annuelle aujourd’hui…)

Il y a quelques années, en étudiant Cromwell ou Calvin j’avais lancé l’hypothèse d’une historie de la foi pour déplorer que la foi soit l’objet non-identifié de l’histoire religieuse… Or Rousseau et c’est là l’un de ses intérêts à passer son temps à confesser sa foi, ses croyances, ses convictions, quitte à se laisser abuser lui-même et ses lecteurs par les multiples difficultés de cet exercice intime.

Sa foi chrétienne enfin, celle d’un hétérodoxe. S’il passe la majeure partie de sa vie dans la France de Louis XV et de Louis XVI, il y demeure doublement étranger : il est genevois, citoyen de Genève comme il le déclare fièrement, et il est protestant, et donc dans l’incapacité d’avoir un état civil à moins de sacrifier aux rites de la confession romaine.

Cette double originalité se retrouve dans son œuvres et je souhaiterais en extraire une ou deux pistes qui aident notre réflexion, en m’inspirant du dossier Rousseau que l’Oratoire a consacré au personnage il y a un an.

S’il revint à la religion de ses pères, s’il ne manqua pas de participer publiquement à la sainte Cène quelques années plus tard encourant les sarcasmes des philosophes, Jean-Jacques professa désormais en son âge mûr une variante hétérodoxe du  protestantisme réformé. Il exprima quelques réserves sur la validité ou la cohérence de l’Ecriture : " Nous ne respectons pas précisément ce Livre sacré comme Livre, mais comme la parole et la vie de Jésus-Christ. Le caractère de vérité, de sagesse et de sainteté qui s'y trouve nous apprend que cette histoire n'a pas été essentiellement altérée ; mais il n'est pas démontré pour nous qu'elle ne l'ait point été du tout. Qui sait si les choses que nous n'y comprenons pas ne sont point des fautes glissées dans le texte? Qui sait si des disciples si fort inférieurs à leur maître l'ont bien compris et bien rendu partout? "

Jésus ignoré ? Jésus oublié ? Jésus falsifié ? Comment fonder selon Rousseau une authentique critique des textes, attentive aux aléas de la transmission ?

Jacques ou Paul ?

C’est dans les œuvres que l’on trouvera les éléments d’une confession de foi profondément originale. En tout iconoclaste.  " Calvin, sans doute, était un grand homme, mais enfin c'était un homme, et, qui pis est, un théologien ", écrira-t-il. Mais surtout il professera toujours un certain scepticisme envers le christianisme de Paul et la justification par la foi.  

Visiblement –et c’est là qu’il se distingue -, Rousseau préfère Jacques, frère du Seigneur, et son « épître de paille », à l’apôtre Paul et à son  épître  aux Romains. Legs du catholicisme de ses vertes années peut-être, une religion des œuvres se substitue chez lui à la justification par la foi. Un christianisme ou un protestantisme non-paulinien sont-ils envisageables ?  Voire même souhaitables ? Telles sont les questions en un sens insolubles que Jean-Jacques nous pose inlassablement depuis deux siècles et demi.

Autre piste non moins fructueuse celle de la laïcité. J’aurais envie de dire que si l’on parle souvent de laïcité, on oublie parfois, voire souvent la participation des croyants à cette évolution. La laïcité n’est pas extérieure à la culture chrétienne voire aux cultures religieuses au pluriel, elle s’est élaborée en son sein. Et ajouterai-je le protestants ont souvent été parmi ses meilleurs défenseurs, du moins l’ont-ils longtemps été avant que des sirènes, européennes celles-là, n’appellent au retour d’une nouvelle cléricature.

Rousseau et les protestants français

Il n’y a pas de politique chrétienne selon Rousseau. Ou du moins il y a la politique et il y a la religion. C’est à Machiavel qu’il doit cette dissociation, au Machiavel républicain toscan, auteur des Discours sur Tite Live. Il est tentant d’opposer un Rousseau geignard et égocentrique à un Voltaire homme d’action, sorte de préfiguration  de ce qui deviendra, de Zola à Sartre ou à Malraux, l’ « intellectuel engagé ». Comment ne pas évoquer le magnifique, l’admirable combat de Voltaire en faveur des protestants ? L’affaire Calas lui permet de mettre son immense talent au service d’une cause judiciaire célèbre.  Or, au moment précisément où Voltaire prend la plume, Rousseau est un proscrit. Loin d’être indifférent au sort des réformés depuis la révocation de l’édit de Nantes, le protestant en Rousseau n’avait pas manqué d’exprimer sa solidarité envers ses coreligionnaires en particulier lors de son retour à la religion de ses pères.

En avril 1762, le Contrat social est publié à Amsterdam ; l’Émile sort le mois suivant à Paris. Le Parlement de Paris condamne l’Émile pour avoir défendu des " principes impies et détestables " en soumettant " la religion à l'examen de la raison ", pour n’admettre de " vérités et de dogmes/…/ qu'autant qu'il plaît à l'esprit livré à ses propres lumières, ou plutôt à ses égarements, de les recevoir ou de les rejeter ".  Rousseau s’enfuit de France pour ne pas subir le sort de Calas qu’il a constamment à l’esprit.

Cette dissociation entre le christianisme véritable et la société aboutissait, non seulement à la séparation de l'Église et de l'État, mais à l'établissement par contrecoup d'une religion civile. Dès 1756, Rousseau avait déclaré à Voltaire : " Je voudrais donc qu'on eût dans chaque État un code moral, ou une espèce de profession de foi civile, qui contînt positivement les maximes sociales que chacun serait tenu d'admettre, et négativement les maximes fanatiques qu'on serait tenu de rejeter, non comme impies, mais comme séditieuses. Ainsi toute religion qui pourrait s'accorder avec le code serait admise ; toute religion qui ne s'y accorderait pas, serait proscrite ; et chacun serait libre de n'en avoir point d'autre que le code même ". 

N’est-ce pas là le fondement même de ce que nous appellerons pour notre part la laïcité ? Au souverain, individuel ou collectif, de poser les articles d'un code civique, utile à l'État. Le mariage civil, introduit par la Révolution, et maintenu par la République, semble bien être l'une des expressions les plus visibles de cette religion laïque dont le Contrat social souhaitait doter la société. Quelle meilleure solution en somme pour éviter que le clergé ne s'arrogeât un droit de regard sur les doctrines et sur les mœurs? On aurait tort de considérer à ce titre que le chapitre sur la religion civile relevait de la pure spéculation ; il avait pour Rousseau même des implications considérables. En tant que protestant genevois, il ne lui était pas théoriquement possible de contracter un mariage en France ou d’y fonder une famille. L'anticléricalisme des développements sur la religion civile renvoie à cette situation personnelle : " L'on tolère et l'on proscrit à la fois le peuple protestant ", déclarait Rousseau dans une première version, plus polémique, de son chapitre sur la religion civile. Il continuait : " On veut à la fois qu'il vive et qu'il meure ". Avant d'expliquer la situation inextricable qui était faite aux concubinaires réformés sur le plan juridique. Il laissait percer sa compassion envers son pauvre coreligionnaire : " Le malheureux a beau se marier, et respecter dans sa misère la pureté du lien qu'il a formé, il se voit condamné par les magistrats, il voit dépouiller sa famille de ses biens, traiter sa femme en concubine et ses enfants en bâtards ; le tout, comme vous voyez, juridiquement et conséquemment aux lois ".

De tous les chapitres du Contrat social, celui sur la religion civile est sans doute le plus prophétique. Il prenait en compte la sécularisation de la société qu'avait provoquée l'attitude intransigeante du Trône et de l'Autel, en défendant un monopole ecclésiastique dépassé. La coexistence religieuse forcée des catholiques et des protestants avait peu à peu vidé le mariage de son caractère sacramentel ou pour le moins sacré.

L'on comprend mieux dans ce contexte la portée juridique de la religion civile. L'auteur du Contrat social en appelait à une dissociation salutaire entre la citoyenneté et l'appartenance confessionnelle. Il n'est du reste pas étonnant que la question du mariage soit abordée dans un essai sur le  " contrat "  social. Le reproche majeur fait aux protestants n'était-il pas de rejeter le caractère sacramentel de l'union entre un homme et une femme, en la transformant en un simple contrat? Ne poursuivait-on pas qu'ils avaient introduit le même principe dans l'État, en considérant les liens entre le roi et ses peuples comme un contrat lui-aussi? Or qu'est-ce qu'un contrat sinon un accord révocable le cas échéant? Il n'était pas possible, expliquait-on au lendemain même de la parution du Contrat social,  d'accorder le mariage aux protestants  " sans donner atteinte à la sainteté du mariage ". Les formes de la nuptialité étaient strictement parallèles aux formes de la citoyenneté; selon une conception très ancienne, véhiculée par la Bible, les relations entre les époux n'étaient-elles pas à l'image de l'amour de Dieu, ou du roi, pour son peuple? La contractualisation du mariage équivalait à une laïcisation de la société. Le chapitre sur la religion civile n'est pas un ajout: il s'intègre parfaitement dans la démonstration. La forme contractuelle s'impose, dans la famille comme dans l'État.

Cette pente séculière résultait de l'évolution des mœurs. Des éléments de religion civile existaient déjà, de façon plus ou moins avouée, plus ou moins avouable. La religion civile s'entend chez Rousseau du lien social, conformément à l'étymologie latine du mot. La religion vient, selon l'explication la plus communément admise, de religio, il s'agit littéralement de  " relier "  les hommes à Dieu ou de relier les hommes aux autres hommes. Cette religion civile n'est donc pas le christianisme, et l'on pourrait dire qu'elle ne repose pas sur une confession de foi très personnelle, mais bien plutôt sur des articles utiles à l'ensemble de la société. S'il fallait lui donner un équivalent actuel, c'est sans doute vers la société américaine qu'il conviendrait de se tourner : le patriotisme s'y accompagne de manifestations rituelles qui doublent sans les déplacer nécessairement les pratiques cultuelles.

Il reste pour conclure à évoquer l’un des actes les plus militants de Rousseau, son mariage civil avec Thérèse Levasseur le 30 août 1768, à Bourgoin dans le ressort du parlement de Grenoble.  Nous renvoyons à notre livre pour le récit de cette cérémonie laïque. Devant témoins, Jean-Jacques Rousseau et Thérèse Levasseur échangent leurs paroles de consentement, dans une atmosphère attendrissante, et pleine d’émotions. Malheureusement on n’a guère conservé la trace des paroles prononcées par Rousseau ce jour-là. On sait seulement qu’il parla de " l'amitié qui les unissait ensemble depuis vingt-cinq ans et de la résolution où il était de rendre ces liens indissolubles par le nœud conjugal.  Il demanda à Mlle Renou si elle partageait ses sentiments, et sur un oui prononcé avec le transport de la tendresse, Rousseau, tenant toujours la main de Mlle Renou dans la sienne, prononça un discours où il fit un tableau touchant des devoirs du mariage ". On n’en sait guère plus ni sur cette cérémonie ni sur ces devoirs. Toujours est-il qu’un mois et demi plus tard, Rousseau écrivait à son fidèle Moulton : " Vous savez sûrement que ma gouvernante et mon amie et ma sœur et mon tout est enfin devenue ma femme ". 

Les actuels débats sur le mariage montrent la nécessité d’une réflexion approfondie à laquelle plusieurs protestants se sont associés (je pense à un numéros récents d’Evangile et Liberté) de février et mars 2013. Si le mariage est un contrat, si le mariage est un contrat civil, il est évident qu’il appartient à la société de légiférer. Mais ce n’est pas là que tout se termine, c’est là à l’inverse que tout commence car un certain nombre de questions demeurent, et en particulier celle de la filiation. On a un peu l’impression à lire certaines contributions au débat que l’individualisme affectif, s’il peut fonder une relation durable, ne suffit pas pour fonder une famille. C’est cette question de l’enfant, de la famille de la paternité et de la maternité qui refait surface aujourd’hui. A ma connaissance elle n’est pas tranchées. Ce ne sont pas quelques mesures hâtives, passées à la hussarde, qui pourront y répondre.  Espérons que les protestants pourront là aussi jouer un rôle, à l’interface entre les Eglises et la société laïque. Si ce message est entendu, après tout, il s’agit simplement d’être le sel de la terre. Ou peut-être de le redevenir. Amen.

 

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