Inquiétude et contemplation

Matthieu 6:24-34

Culte du 5 mars 2016

Vidéo de la partie centrale du culte

film réalisé bénévolement par Soo-Hyun Pernot

Culte du dimanche 5 mars 2017
prédication du Professeur Frédéric Chavel

« Ne vous inquiétez donc pas du lendemain : le lendemain s’inquiétera de lui-même. » Quelle belle parole de Jésus, qui nous invite à nous libérer de la vanité de tous nos soucis, à nous détacher de tout ce qui est superflu, et à nous satisfaire de l’essentiel, qui de toute façon nous est donné par Dieu ! C’est vraiment un sujet idéal de prédication. L’affaire est bouclée d’avance. Un peu comme ces recettes de cuisines immanquables que proposent les magazines. Pendant une vingtaine de minutes, je pourrais vous inviter à vous libérer de vos vanités. Je pourrais vous dire que vous devez revenir à une vie plus simple, plus naturelle, plus bio. A priori vous devriez tous être, d’avance, plus ou moins d’accord, puisque ce discours est un poncif bien partagé. Et puis, chacun rentrerait chez soi. Et tout continuerait comme avant. Le tout est vaguement ennuyant et absurde, mais au fond on a vu pire.

Quoique ! – comme dirait Raymond Devos – quoique !

Cette affaire entendue d’avance, telle qu’on l’attend implicitement, permettez-moi de vous dire que je n’y crois pas du tout. Car elle repose sur une idée absurde : l’idée que Jésus nous donnerait les oiseaux ou les fleurs comme exemple pour notre propre vie. Qu’il nous inciterait à vivre comme des oiseaux ou des fleurs. Mais cela ne mène pas à grand-chose. Qu’est-ce que cela voudrait dire, vivre comme une fleur ? Rester plantés là à sucer les nutriments du sol ? Qu’est-ce que cela voudrait dire, vivre comme un oiseau ? Vivre en picorant ce que l’on trouve ici et là, en faisant parfois de petites réserves et des petits nids, mais sans véritablement labourer ou engager des travaux de construction plus complexes ? Ce serait tout simplement impossible : les années où nos lointains ancêtres étaient chasseurs-cueilleurs sont depuis longtemps révolues, et notre constitution corporelle, et sans doute aussi spirituelle, est devenue dépendante d’un autre rythme de vie, marqué par le travail.

Pour le dire autrement, si l’homme ne s’occupe pas du tout de ce dont il a besoin pour vivre, eh bien il meurt. Si l’homme ne se tisse pas des vêtements, il meurt de froid. Si l’homme ne se prépare pas des réserves pour l’hiver, il meurt de faim. L’homme, dans sa constitution naturelle, est profondément lié à des cycles de consommation primaires ; par exemple celui de la faim ou du sommeil. J’ai faim – je consomme – je suis repu – je dors. Puis j’ai à nouveau faim – je consomme – je suis repu – je dors. Et ainsi de suite. Alors je sais bien que l’on a parfois inventé des histoires démentielles de saints qui vivaient des années en ne mangeant que des hosties consacrées, ou autres genres de bizarreries ascétiques, mais tout cela est folklorique. Même si c’est possible à titre de curiosité, cela ne m’intéresse pas tellement. Ce qui m’intéresse, c’est la beauté de la vie ordinaire, et notre vie passe par les cycles naturels.

D’ailleurs, il y aurait à mon sens une tromperie si l’on comprenait le message de Jésus dans le sens de « laissez aller les choses, lâchez prise, la Providence divine s’occupe de tout ». Ce n’est tout simplement pas vrai. Parfois, Dieu nous donne à manger à notre faim. Et parfois il ne le fait tout simplement pas. Parfois, il donne des vêtements. Et parfois il n’en donne pas. Nos frères et nos sœurs qui, au moment où je vous parle, sont en train de mourir de faim, ou de privations, ou de mauvais traitements, sont sous le regard de Dieu comme nous. Ils crèvent sous le regard de Dieu.

Alors qu’est-ce que c’est que cette providence ? Qu’est-ce que cela veut dire, s’y abandonner ?

Pour explorer cette question, il faut peut-être commencer par défaire l’image naïve, et pour tout dire stupide, du bonheur des petits oiseaux et des lis. Les petits oiseaux, que notre Père céleste nourrit, comme dit Jésus, sont particulièrement vulnérables. Ils meurent pour peu de chose. Les lis de même. Ils sont splendides, mais cela ne dure pas longtemps, et comme dit Jésus lui-même, le lendemain, ils sont de l’herbe sèche, bonne à jeter au feu. Autrement dit, la providence qu’évoque Jésus ne doit certainement pas être comprise comme une assurance tous risques de prospérité matérielle. Rien ne garantit la prospérité matérielle. Pas plus Dieu qu’un autre. Bien sûr, lorsque Dieu donne la vie et la beauté, il y a lieu de rendre grâce. Mais lorsqu’elles sont retirées, selon la Bible, il faut à nouveau rendre grâce.

« Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris ; que le nom du Seigneur soit béni » - dit Job le prophète.

Pourtant, il y a un élément dans le texte dont nous n’avons pas encore parlé, et qui me semble essentiel. C’est cette fameuse question de Jésus : « Ne valez-vous pas beaucoup plus que les oiseaux ? »

C’est clairement, dans le texte, une question rhétorique, à savoir que le lecteur sait qu’il est censé répondre : « Oui, bien sûr. »

Ah vraiment ? Pensez-vous vraiment que vous valez plus que les oiseaux et que les fleurs ? Franchement, devant Dieu, je ne vois pas pourquoi. Je ne vaux pas moins, mais je ne vaux pas plus, en tout cas pas au sens où ma dignité de créature serait supérieure à la dignité d’une autre créature.

Du coup, je dois peut-être comprendre autrement la question de Jésus, qui m’invite à découvrir en moi un « plus » que n’auraient pas les oiseaux et les lis, et que je devrais valoriser.

Les oiseaux ont leur cycle de consommation. Ils ont faim, ils picorent, ils sont repus, ils dorment. Etc. Mais sont-ils réductibles à cela ? Je n’en sais rien. Je dirais que c’est une question entre eux et Dieu, même si pour ma part, en les regardant, je vois beaucoup plus qu’une machine à picorer. Une belle créature. Et de même pour les lis. Leur beauté est autre chose, une sorte de « plus inattendu », par rapport à leur cycle de consommation de nutriments.

Du coup la question posée par le texte, contrairement à ce que l’on pense lorsque l’on lit trop vite, n’est pas vraiment, à mon sens, celle d’une critique de la consommation, mais la question de ce qu’il y a d’autre que la consommation.

Que la société s’occupe de réguler, d’organiser, nos cycles de consommation, je n’y vois pas de mal. Mais qu’elle ne soit que cela, c’est un peu court. Que la société s’occupe, entre autres, de consommation, c’est normal. Mais que la consommation soit le centre de la société, de sorte que la société devienne tout entière société de consommation, que la consommation soit sa caractérisation la plus importante, voilà qui est contestable.

Il y a, certes, de l’anachronisme à parler de société de consommation en face d’une parole de Jésus. Pourtant, je crois que c’est bien, de manière native, cette question que Jésus pose, même si l’évolution de l’histoire a fait que l’intensité de la question s’est démultipliée dans des proportions que Jésus n’aurait jamais imaginées. Bien des facteurs sont connus, notamment le passage à l’ère technique, ainsi que la généralisation du rapport à l’argent, à la finance, comme unité d’appréciation, de coordination et de distribution de toutes choses ou presque. Il y a un effet d’envahissement de la vie par les cycles de consommation, qui ne sont pas une chose dans la vie mais deviennent le tout. L’argent n’est plus un outil, il devient l’unité de mesure. La consommation n’est plus une condition de survie, elle devient le but de la vie.

Nous ne vivons plus dans un monde à quatre dimensions, avec largeur, hauteur, profondeur, et durée. Nous vivons de plus en plus dans un monde à une seule dimension : l’argent. Et cela plaît, parce que cela rassure. Plus de soucis existentiels. Il suffit de faire les soldes. Plus d’inquiétude. Il suffit d’acheter de l’assurance-vie. Plus d’ennui et de temps morts. Il suffit d’écoper en permanence sa boîte mail. Et l’obsolescence programmée des systèmes se charge, à chaque instant, de créer juste ce qu’il faut de vide devant nous pour nous donner un objectif immédiat ; réparer ma voiture, ma machine à laver, refaire ma teinture de cheveux, etc.

Sauf que cela ne marche pas. Pour deux raisons.

D’abord parce que cette apparence de saturation finit toujours par avoir ses failles. J’ai beau avoir une vie bien réglée, une consommation bien huilée, un jour ou l’autre j’ai un accident, ou je me découvre une maladie grave. Et ce jour-là, je me rappelle tout à coup que ma vie est autre chose.

Mais surtout, parce que même du milieu de cet opium de la consommation, de cette lourde griserie, quelque chose en moi aspire à autre chose. J’ai tout, mais je m’ennuie. Je suis repu, mais tout vide existentiellement.

Reprenons alors pas à pas le message de Jésus. Que nous dit-il ? - Trois choses.

D’abord, « ne vous inquiétez pas ». J’interprète cette phrase non pas dans le sens où il ne faudrait pas faire du tout attention à nos besoins ordinaires, mais dans le sens où ce n’est pas cela qui doit focaliser notre attention. Du coup, ce que nous demande Jésus, ce n’est pas de faire moins, de consommer moins. Ce qu’il nous demande, c’est d’avoir un plus. D’avoir dans notre vie autre chose que cela. Et la consommation, secondairement, prendra la place qu’il faudra.

En effet, et c’est la deuxième phrase de son enseignement, « la vie est plus que le vêtement ». Autrement dit les choses les plus essentielles ne sont pas celles du registre de la consommation. Mais de quel registre sont-elles alors ?

Jésus y répond en disant « regardez les oiseaux ». Et finalement, le plus important dans cette phrase, c’est le mot « regardez ». Notre bien le plus vital est cette capacité de contemplation, d’appréciation de la beauté et de la présence de l’autre.

Cela n’est possible que si l’on ne meurt pas de faim et de froid. Mais dès que l’on est nourri et habillé, quelque chose en nous s’ouvre à la contemplation. Même lorsque l’on souffre dans un lit d’hôpital, la présence de l’autre est au moins aussi vitale que l’eau.

Pour redire cela dans un vocabulaire plus théologique, depuis longtemps les chrétiens ont associé la grâce de Dieu, celle qui nous établit dans la plénitude de nos vies, avec deux idées. La libération, autrement dit l’ouverture d’un espace de créativité dans la communion avec le reste de la création. Mais aussi, justement pour nous offrir cette liberté, une autre notion qui est celle de satisfaction : la théologie classique entend par là le fait que tout ce qui pourrait peser sur nos : culpabilité, colère de Dieu, poids du remords, rancunes nous et nos frères, tout cela doit être considéré comme soldé, suffisamment couvert, satisfait, par Dieu qui prend en charge ce passif.

La grâce de Dieu consiste à nos libérer du seul souci des cycles vitaux de la consommation, de l’économie des devoirs, des nécessités, des dettes et engagements. Tout cela existe. Mais il y a aussi, et il y a surtout autre chose : la contemplation de l’autre dans l’amour.

Contrairement à ce que prêchent, pensant bien faire, nombre de prédicateurs bien intentionnés mais à mon avis mal inspirés, le christianisme ne doit pas partir en guerre contre. Contre la consommation, contre l’argent, contre le souci. Toutes ces réalités sont des réalités ordinaires et incontournables de la vie. Mais il doit partir en guerre pour. Pour la beauté, pour la contemplation, pour la valeur supérieure des relations humaines sur les relations économiques. Il ne s’agit pas de casser ce qui est, mais surtout de révéler ce qui est encore plus important.

Du coup, le temps du Carême que vivent en ce moment la plupart des chrétiens dans le monde – sauf bien sûr ceux décident qu’ils préfèrent vivre avec un temps plat, sans fêtes ni saisons – le temps du Carême ne devrait pas, à mon sens, être seulement un temps de dépouillement où l’on ôterait de nos vies les excès de consommation. Car si l’on ne fait que creuser un vide, sans y mettre autre chose, la nature ayant horreur du vide, la même chose revient tout de suite à la place. C’est ainsi que Jésus nous raconte l’histoire d’un homme dont on avait chassé un esprit impur, mais qui avait vu revenir à la place sept esprits pires encore.

Ou plus simplement, si je demande à mes enfants de ranger leur chambre, une heure après elle est à nouveau en pagaille. Par contre, si ce sont mes enfants qui veulent faire de la place pour quelque chose qu’ils veulent faire entrer dans leur chambre, en un instant ils rangent leur chambre sans que je dise rien, parce qu’ils savent ce qu’ils veulent y mettre.

Je voudrais ainsi vous inviter à un Carême, non pas du dépouillement, mais de l’enrichissement. Laissez entrer des dimensions nouvelles dans vos vies que vous croyez remplies alors qu’elles sont pauvres dans leur saturation. Vous valez bien plus, selon Jésus, que ce à quoi vous vous restreignez.

Car la beauté change tout ! Et plus encore que la beauté, le fait de vouloir rendre les choses dignes, de leur prêter bienveillance et attention. C’est ce que je voudrais illustrer, pour finir, avec une dernière histoire.

Il y a quelques années, lors d’un séjour en Inde, j’avais été étonné de la façon dont la plupart des habitants misérables, des intouchables vivant dans la rue à même la terre, dormant sous la pluie de mousson sans aucune protection, vivaient cette situation. Pour les plus opprimés d’entre eux, évidemment, ceux dont la souffrance était immédiate, viscérale, il n’y avait presque plus rien, en apparence, que l’effort minimal de survie. C’était, vous pouvez l’imaginer, un déchirement de passer à côté d’eux, avec ma bonne santé de Parisien. Mais pour la plupart des pauvres que je voyais, leur réaction était différente : même au milieu de la grande pauvreté, ils veillaient à des petits détails qui enjolivaient leur quotidien, et marquaient en quelque sorte leur dignité, même au milieu de rien ou presque.

Ainsi, je me souviendrai toujours d’un vieil homme, squelettique, en haillons, sur un vélo rouillé, venu de nulle part, et allant je ne sais où. Le vélo tenait par miracle malgré la rouille. L’homme tenait dessus par miracle malgré la faim. Mais au guidon de son vélo, il avait accroché trois pompons en papier jaune. Sa vie était belle. Sa vie était digne, parce qu’il avait décoré son vélo avec trois pompons jaunes. Absurde ? Certainement pas ! Le pompon jaune est plus que le sac de riz. La beauté de la vie est plus que le vêtement.

Mes frères, mes sœurs, achetez-vous quelques pompons jaunes en plus, pour vous, ou à offrir.

Amen

Vous pouvez réagir sur cet article du blog de l'Oratoire,
faites profiter les autres de vos propres réflexions…

Lecture de la Bible

Matthieu 6:24-34

Nul ne peut servir deux maîtres ; car ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon.

25 C'est pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous serez vêtus. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? 26Regardez les oiseaux du ciel : Ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n'amassent rien dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu'eux ? 27Qui de vous, par ses inquiétudes, peut ajouter une seule coudée à la durée de sa vie ? 28Et pourquoi vous inquiéter au sujet du vêtement ? Observez comment croissent les lis des champs : Ils ne travaillent, ni ne filent ; 29cependant je vous dis que Salomon même, dans toute sa gloire, n'a pas été vêtu comme l'un d'eux. 30Si Dieu revêt ainsi l'herbe des champs qui existe aujourd'hui et demain sera jetée au four, ne vous (vêtira-t-il) pas à plus forte raison, gens de peu de foi ? 31Ne vous inquiétez donc pas, en disant : Que mangerons-nous ? Ou : Que boirons-nous ? Ou : De quoi serons-nous vêtus ? 32Car cela, ce sont les païens qui le recherchent. Or votre Père céleste sait que vous en avez besoin. 33Cherchez premièrement son royaume et sa justice, et tout cela vous sera donné par-dessus. 34Ne vous inquiétez donc pas du lendemain car le lendemain s'inquiétera de lui-même. A chaque jour suffit sa peine.

(Cf. Traduction Colombe)

Audio

Écouter la prédication (Télécharger au format MP3)

Écouter le culte entier (Télécharger au format MP3)