Faut-il dire : « Ne nous soumets pas à la tentation » ?

Psaume 23, Jean 17:13-15

Culte du 23 novembre 2008

( Psaume 23 , Jean 17:13-15 )

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Culte du 23 novembre 2008 à l'Oratoire du Louvre
un sermon double et contradictoire au temple de Paris-Oratoire
Laurent Gagnebin - Gilles Castelnau...

 

Laurent Gagnebin

Le verbe grec utilisé ici (eisfero) n’a jamais signifié « soumettre ». Je ne comprends pas pourquoi la Bible du Centenaire (c’est la seule à le faire) et la version oecuménique du NOTRE PERE utilisent cette traduction discutable. Les vocabulaires bibliques et les dictionnaires classiques (Voir le « Bailly ») sont unanimes à ce sujet. Le verbe signifie : introduire dans, conduire dans et jamais soumettre. L’ancienne traduction « ne nous induis pas » était donc, littéralement, fidèle. Par conséquent, si l’on demande à Dieu de ne pas nous induire en tentation, c’est que, d’après cette prière, c’est bien Dieu qui nous conduit dans la tentation, qui nous tente !

2 – La Traduction Oecuménique de la Bible (TOB) dans une longue note concernant ce quote et ce verbe déclare qu’ici, « comme souvent dans le Nouveau Testament », il s’agit de « l’épreuve » (en effet peirasmon signifie plus largement épreuve et non pas seulement tentation) dans laquelle « Satan cherche à perdre celui qu’elle atteint » ; la note précise que : « Aussi ne dit-on jamais dans le Nouveau Testament que Dieu tente... » et ajoute : « Le risque de confusion sur ce point grève la traduction ne nous soumets pas... ». Donc la TOB elle-même conteste la traduction... œcuménique officielle ! Cela dit, la note ménage un peu la chèvre et le chou en affirmant dans un développement alambiqué que « rien cependant n’échappe à la souveraineté de Dieu ».

REMARQUE : Que penser de la strophe 3 (intolérable, à mon avis) du beau cantique 278 :
« ... Et jamais les tempêtes, sans la volonté du Sauveur, n’éclatent sur nos têtes » ? Est-ce cela la « souveraineté » de Dieu ? Scandaleux, non ?

3 - Luther (Petit catéchisme) et Calvin (Commentaire) sont unanimes.
LUTHER : « Certes, Dieu ne tente personne ; mais dans cette prière, nous lui demandons de nous garder et de nous soutenir, de peur que le diable, le monde et notre chair ne nous trompent et ne nous fassent tomber... ».
CALVIN, toujours très littéraliste, estime qu’il faut bien lire d’un seul tenant les 2 parties du quote : « Ne nous... mais délivre-nous du mal... » ; il s’agit là dit-il « d’ « une même et seule demande » qui signifie : « Afin que nous ne soyons pas induits en tentation, délivre-nous du mal. » Il parle des « machinations de Satan ». Donc, veut dire Calvin, il serait illogique de demander à Dieu de nous délivrer du mal, si c’est Dieu qui nous induisait en tentation. D’ailleurs, à mon avis, c’est peut-être la raison pour laquelle certains traduisent non du mal, mais du Malin.

4 – J’estime donc que Jacques 1,13 a raison qui affirme (et Calvin le cite) que « Dieu lui-même ne tente personne ».

5 – Cela dit, on peut estimer que littéralement il est bien demandé à Dieu ici de ne pas nous introduire dans la tentation et que Luther et Calvin (même eux) ne sont pas, dans leur interprétation, vraiment fidèles au texte original ! Deux solutions alors :

A) On peut estimer qu’il y a là un sémitisme concernant un verbe factitif : ne nous fais pas entrer devrait être traduit par fais que nous n’entrions pas. Cela me semble possible, mais peu sûr comme solution (suggestion faite dans la note de la TOB). En effet Luc, habitant probablement la Grèce, utilise le même verbe (« ne nous induis pas ») ; il écrit un grec très classique sans aucun sémitisme et il n’a pas connu l’évangile de Matthieu et ne saurait donc le reproduire ici. Chouraqui lui-même (théologien juif qui a traduit toute la Bible) ne propose ici aucune traduction dérivant d’un sémitisme et met : « Ne nous fais pas pénétrer dans l’épreuve. »

B) Il y a dans la Bible des textes où Dieu tente et des textes où le diable tente. Ce sont deux théologies différentes dans une Bible qui n’a pas qu’une théologie, ni une théologie monolithique. On admet souvent cela aujourd’hui : la Bible peut être contradictoire. Il est, par exemple, très intéressant de constater que dans II Samuel 24,1, le texte dit : « La colère de l’Éternel excita David [...] en disant : va, fais le recensement d’Israël et de Jacob » et s’en suit une peste comme punition à ce recensement de fait interdit par Dieu lui-même ; c’est donc explicitement ici Dieu qui induit David en tentation. Alors que, plus tard, relatant le même événement, I Chroniques 21,1 déclare : « Satan excita David à faire le recensement d’Israël. » Même conséquence : la peste. On voit là deux théologies différentes, opposées : le texte le plus tardif corrige le premier qui le choque. Il remplace Dieu par Satan. A nous la liberté du choix. Bien entendu, on peut parler de la puissance du mal, plutôt que personnaliser ce mal en Satan.

6 – Le NOTRE PERE est devenu un texte liturgique, cultuel. Il sort et il faut le sortir de son cadre strictement biblique. C’est aussi le cas des psaumes chantés et traduits à la Réforme : ils ne sont pas des traductions, mais des paraphrases. Ces dernières sont souvent, à mon avis, plus ou moins fidèles à l’original. Faisons de même avec le NOTRE PERE liturgique : une paraphrase approximative plutôt qu’une traduction scandaleuse, et disons à Dieu, dans l’esprit du texte plus que dans sa lettre : « Ne nous abandonne pas dans la tentation », parce que, comme le dit Jacques, « Dieu ne tente personne ». A Gethsémané en Matthieu 26 : 41, Jésus invite bien ses disciples en ces termes : « Veillez et priez pour ne pas entrer dans la tentation. »
Le mot « abandonne » a l’avantage littéraire de représenter une agréable assonance avec « donne-nous... » et « pardonne-nous... », sans oublier le « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » de Matthieu 27 : 46.
Telle est ma conviction. Elle ne saurait être le moins du monde ébranlée par l’argument selon lequel une version œcuménique et officielle doit être respectée.

7 – Si quelqu’un (non formé à nos arguties théologiques, voire noblement douteur) participait pour la première fois à un culte et entendait ces mots adressés à Dieu dans une prière dite (parfois) par toute l’assemblée « ne nous soumets pas à la tentation », n’aurait-il pas, scandalisé, raison de se détourner d’un tel Dieu et de ne plus jamais vouloir mettre les pieds dans nos églises et nos temples ? Je m’identifie volontiers avec une telle personne, refusant un tel Dieu : sournois, rusé, trompeur, presque perfide.

 

Gilles Castelnau

L’étude du texte que vient de faire le professeur Laurent Gagnebin est remarquable et j’y adhère naturellement totalement.

Il a raison aussi de penser à celui qui entre ici, écoute ce qu’on prie et s’en va épouvanté et scandalisé par la fausse conception de Dieu suggérée par cette demande du Notre Père.

Je pense, en effet, que bien des gens s’écartent de nos églises car ils ne peuvent plus accepter sans énormes réserves ce que l’on y dit - ou à ce qu’ils comprennent à travers nos paroles et nos liturgies. Il est vrai que les pasteurs expliquent parfois que lorsqu’ils disent ceci il faut comprendre cela. Par exemple lorsqu’ils prêchent le jour de l’Ascension et disent que Jésus est monté au ciel, ils précisent que cela ne signifie pas qu’il est monté au ciel !

Il est vrai que la formulation du Notre Père est source de dérives théologiques et spirituelles :

L’invocation « Notre Père qui es aux cieux » est tout naturellement mélangée dans les esprits avec le début du Symbole des Apôtres : « je crois en Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre » et fait penser que le Dieu auquel on s’adresse est un être céleste à qui sa puissance infinie donne tous les pouvoirs pour intervenir à sa guise dans l’histoire des hommes. Un Dieu qui organiserait - ou au moins permettrait - les tremblements de terre et les tsunamis, les accidents d’auto, les maladies et les épidémies...

Et la conclusion finale « c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire » va dans le même sens d’un Dieu qui serait un redoutable despote oriental qu’il convient de se ménager en le flattant et en respectant des rites importants pour lui seul.

Je comprends les catholiques qui se réfugient dans l’intercession de la Vierge Marie qui paraît plus accessible et surtout plus humaine !

La demande « ne nous soumets pas à la tentation » ainsi encadrée évoque un Dieu aussi attentif à nos manquements qu’un comptable du Trésor attentif à nos manquements et qui nous les fait payer !

Dans cette optique d’un Tout-Puissant souverain, l’appel à ce que sa « volonté soit faite » suggère évidemment que celle-ci s’exerce par dessus nos actions et que nous pouvons polluer la nature et déstabiliser l’économie par nos jeux en bourse sans le gêner dans sa gestion du monde dont il serait seul responsable.

On le charge, de même de répartir notre « pain quotidien » à tous ceux qui, dans le monde, en ont besoin, par ses interventions surnaturelles et miraculeuses sans que nous ayons à nous en mêler véritablement. Et nous pouvons ruiner les paysans africains en subventionnant l’agriculture française sans craindre d’empêcher Dieu de leur donner à eux aussi leur « pain quotidien » !

Une telle conception de Dieu est tellement incroyable que quelqu’un disait que lors de la récitation collective du Symbole des Apôtres, il croisait les doigts derrière son dos pour conjurer le mauvais sort qui s’abat sur ceux qui disent des choses saintes sans y croire !

Pourtant le texte du Notre Père est là, aussi bien dans l’évangile de Matthieu que dans celui de Luc. Comment pourrons-nous répéter la prière enseignée par Jésus-Christ lui-même ? Ses paroles sont-elles sacrées ?

Je pense qu’elles ne le sont pas. En effet, nous ne lisons pas les textes bibliques de manière fondamentaliste en leur attribuant une vérité littérale. Nous savons ne pas nous attacher au sens premier de certaines paroles de Jésus comme celles-ci :

« Toutes les tribus de la terre se lamenteront, et elles verront le Fils de l'homme venant sur les nuées du ciel avec puissance et une grande gloire. » Matthieu 24.30

« Penses-tu que je ne puisse pas invoquer mon Père, qui me donnerait à l'instant plus de douze légions d'anges ? » Matthieu 26.53

Ce n’est pas la connaissance exacte de paroles ou d’actions de Jésus qui nous aident à vivre et fait de nous des enfants de Dieu, c’est l’Esprit de Dieu rayonnant en Jésus qui nous renouvelle en nous son dynamisme créateur, son souffle de bienveillance et son élan de fraternité.

C’est si vrai que la formulation « ne nous soumets pas à la tentation » avait déjà été paraphrasée dans la tradition catholique par les mots « ne nous laissez pas succomber à la tentation », ce qui est plus compréhensible mais n’est pas une traduction correcte du texte grec.

Je partage donc les critiques parfaitement justifiées de Laurent Gagnebin.

Je pense néanmoins qu’il nous faut dire le Notre Père tel qu’il est.

C’est en 1965, lorsque se sont développées les relations avec l’Église catholique que la version œcuménique du Notre Père a été élaborée. Il n’est pas sans importance de penser qu’en dépit de leurs multiples différences, toutes les Églises francophones, catholique, protestantes et orthodoxes s’unissent pour prononcer chaque dimanche les mêmes paroles. Et je pense qu’il ne faut pas y renoncer.

Disons aussi qu’à travers les multiples visages qu’a présenté le christianisme depuis 20 siècles, dans les différentes Églises et les divers continents, quelques symboles demeurent perpétuellement inchangés : la récitation du Notre Père, la pratique du baptême et de la cène, la lecture publique de la Bible (et non pas d’autres livres).

Notre attachement à ces points d’ancrages nous donne notre identité de chrétiens par delà évolutions considérables que l’Église a connues depuis 20 siècles et les visages tellement différents qu’elle a présenté et qu’elle présent aujourd’hui ici et là.

Certes, le christianisme est une Bonne Nouvelle toujours nouvelle et continuellement à réinventer. Mais le christianisme est toujours le christianisme que l’on reconnaît aux quatre jalons que je viens d’énumérer et je ne voudrais pas édulcorer l’un d’entre eux même si des raisons - très légitimes - nous y poussent.

Conclusion.

Pour donner acte à Laurent Gagnebin de l’excellence de ses arguments je vais dire une version paraphrasée du Notre Père mais, pour demeurer dans la communion de l’Église universelle, je dirait aussi le Notre Père dans sa traduction œcuménique, en utilisant la formule « ne nous soumets pas à la tentation ».

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Lecture de la Bible

Psaume 23

L’ Éternel est mon berger : je ne manquerai de rien.
2 Il me fait reposer dans de verts pâturages,
Il me dirige près des eaux paisibles.
3 Il restaure mon âme,
Il me conduit dans les sentiers de la justice, A cause de son nom.
4 Quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort,
Je ne crains aucun mal, car tu es avec moi:
Ta houlette et ton bâton me rassurent.
5 Tu dresses devant moi une table, En face de mes adversaires;
Tu oins d’huile ma tête, Et ma coupe déborde.
6 Oui, le bonheur et la grâce m’accompagneront Tous les jours de ma vie,
Et j’habiterai dans la maison de l’Eternel Jusqu’à la fin de mes jours.

Jean 17:13-15

Jésus prie ainsi Dieu :
13 Maintenant je vais à toi, et je dis ces choses dans le monde, afin qu’ils aient en eux ma joie parfaite.
14 Je leur ai donné ta parole; et le monde les a haïs, parce qu’ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde.
15 Je ne te prie pas de les ôter du monde, mais de les préserver du mal.

 

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