Entre appel et engagement

Jérémie 1:1-19

Culte du 3 février 2019
Prédication de Béatrice Cléro-Mazire

Vidéo de la partie centrale du culte

Jérémie, comme d’autres personnages bibliques envoyés en mission par Dieu, trouve une excuse pour y échapper : « Je ne sais pas parler car je suis trop jeune. »
Déjà,Moïse, avant lui, avait répondu à l’appel divin en disant :  « Ah, Seigneur, je ne suis pas un homme doué pour parler et cela ne date pas d’hier ni d’avant hier, ni même du moment où tu as parlé à ton serviteur. En effet, j’ai la bouche et la langue embarrassée. » ( Ex 4, 10). Esaïe, lui, a une vision de la gloire de Dieu et s’écrie : « Malheur à moi, je suis perdu. » ( Esaïe 6, 5) Quant à Jonas, n’en parlons pas, il ne trouve aucune excuse et on peut lire : « Jonas se leva pour s’enfuir à Tarsis »( Jonas 1, 3)

Être appelé par Dieu, recevoir une vocation spirituelle n’est pas forcément un cadeau et les récits de vocation dans la Bible nous le montrent de façon très claire. Il n’y a guère que les pécheurs du lac de Galilée qui laissèrent leurs filets pour suivre Jésus. ( Mc 1, 18) Toutefois c’était un homme, qu’ils allaient suivre, un maître, un sage, sans doute mais : un humain. Pas un Dieu terrifiant qui annonce les pires jugements à tout un peuple et aux nations voisines. Aujourd’hui, quand une personne choisit de devenir pasteur, prêtre, ou diaconesse, on a peine à croire que c’est une voix qui a retenti des cieux pour l’appeler. Et quand il s’agit d’un bénévole d’église, d’entraide ou de toute autre oeuvre faite au nom de la foi en un Dieu sauveur, c’est tout aussi difficile de s’imaginer comment l’appel retentit dans son coeur. Mais une chose est sûre, c’est que l’appel humain seul ne suffit pas pour partir en mission au nom de la parole de Dieu et quand nous cherchons des candidats pour certains engagements d’église, nous essuyons quelques refus avant de trouver la personne assez convaincue pour ne pas chercher des excuses, ni fuir loin pour échapper à la mission proposée.

Si on lit attentivement le texte de vocation de Jérémie, tout cela nous semblera, au bout du compte, bien normal. Voyons donc ce qui se passe pour le prophète Jérémie. Ce récit de vocation est-il un pur acte de puissance de Dieu ou bien l’auteur du livre ne nous dit-il pas autre chose à propos de la vocation ? Est-ce la force qui contraint Jérémie ? Dès les premières lignes, la présentation de Jérémie est éclairante : on dit de lui qu’il est : « fils de Hilkija, l’un des prêtres qui se trouvaient à Anathoth. » ( Jr 1, 1) Anathoth est la ville où, depuis le règne de Salomon, les prêtres étaient exilés quand ils avaient fauté. Et cela, depuis que le roi Salomon avait condamné les fils d’Éli, ( le grand prêtre du sanctuaire de Silo), parce qu’ils étaient corrompus et profitaient de la foi des fidèles pour leur propre intérêt privé. Jérémie est donc originaire d’une ville frappée d’opprobre. C’est comme s’il était né à Sodome ! Ce qui ne va pas empêcher Dieu de l’appeler à son service et de dire : « avant de te former dans le ventre de ta mère je te connaissais et avant que tu naisses, je t’avais consacré, je t’avais désigné prophète pour les nations.»(Jr1, 5). Jérémie est non seulement choisi pour être prophète sur le peuple de Dieu, mais pour la première fois, il sera prophète sur les nations. Ainsi, Dieu lui fait confiance pour parler au sein de son peuple, comme d’habitude le font les prophètes, mais, aussi pour parler à des gens qui ne reconnaissent pas le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.

Tel un Paul avant Paul, Jérémie devient un prophète universaliste. La tâche est d’autant plus difficile que à l’époque très longue où Jérémie exerce son ministère, pas moins de trois générations royales, celle de Josias, Jojakim, et Sédécias, les grandes puissances comme l’Assyrie, l’Égypte ou encore Babylone, vont se ruer sur le malheureux territoire du sud et Jérusalem n’y résistera pas. Josias avait pourtant tenté d’effectuer une réforme religieuse profonde pour redonner un semblant de fidélité au peuple acquis aux dieux des nations voisines : rien ne put empêcher l’exil à Babylone, puis dix ans plus tard, l’exil en Égypte. Il faut imaginer cet homme, illégitime par son origine, envoyé prophétiser dans un petit territoire au milieu des violences des grandes puissances, pour comprendre pourquoi Jérémie dit : « Je ne sais pas parler car je suis trop jeune ». Peut-être sent-il le risque que représenterait son engagement. Peut-être aussi prend-il cette responsabilité que Dieu lui donne comme une punition que ces ancêtres, les prêtre du sanctuaire de Silo, étaient les seuls à devoir subir. Après tout, quatre siècles plus tard, qu’avait-il à voir avec les prêtres défroqués d’Anathoth ?

La vocation et l’engagement sont parfois vécus comme le règlement d’une dette qui passe les générations et que les petits enfants des véritables redevables se sentent dans l’obligation d’honorer. Par exemple, la vocation d’une génération à servir l’État quand la génération précédente a bénéficié d’une politique sociale favorable. Ou encore celle d’une génération à militer politiquement quand la génération précédente a été victime d’une politique d’exclusion ou de discrimination. La vocation est parfois le symptôme de comptes très anciens. Et le texte de Jérémie n’ignore pas cette dimension, car Dieu est présenté comme celui qui détrompe le novice en lui disant : « n’aie pas peur d’eux car je suis moi-même avec toi pour te délivrer ». ( Jr 1, 8) Dieu s’engage du côté de ce prophète illégitime, descendant de prêtres scélérats. Il est là pour le délivrer. De l’hostilité de ceux qui ne voudront pas de son message, sans doute, mais aussi de la honte qui l’empêche de s’imaginer prophète du Seigneur. Dieu sauve Jérémie du péché de ses ancêtres. Pourtant, l’histoire de ces prêtres va ressortir dans la vision du chaudron.

En effet, ce chaudron orienté vers le nord, là d’où viendront les envahisseurs, en l’occurrence Babylone, ce chaudron évoque celui des prêtres qui doivent faire fondre la graisse de toute viande apportée au temple en sacrifice. Cette graisse était l’offrande pour Dieu, et la viande maigre qui restait ensuite pouvait être consommée par les prêtres. Mais voilà, les fils d’Éli prenaient la viande et la consommaient avant de l’avoir dégraissée, et on les décrit plongeant la grande fourchette à trois dents du sanctuaire dans le chaudron pour récupérer au plus vite les meilleurs morceaux de viande bien grasse. La Bible ajoute qu’ils finissaient par demander aux fidèles de la viande crue pour la garder totalement pour eux. Dieu et les fidèles du temple étaient ainsi lésés. En comparaison, comme nous n’avons pas de « cuisine rituelle au temple », c’est un peu comme si un pasteur demandait à des familles de l’Église des offrandes pour lui-même dans le cadre d’un acte pastoral ; la confusion entre le service de Dieu et les intérêts de son serviteur serait flagrante.

Avec cette vision, le livre de Jérémie dénonce des agissements corrompus, qui, malheureusement, ne sont pas toujours éradiqués des religions d’aujourd’hui. Ainsi, l’appel à s’engager pour une cause ou une parole est un appel à oublier ses intérêts privés pour ne servir que ceux de cette cause. Du moins, est-ce un appel à ne pas confondre les buts recherchés.

Jérémie voit une autre image parlante, celle de la branche d’amandier. L’amandier en hébreu, est dérivé du verbe « être attentif, être vigilant ». Ne dit-on pas que l’amandier est la vigie du jardin ? En effet, c’est l’arbre qui fleurit de façon précoce ; il est ainsi sensible aux tout premiers signes du printemps et prend aussi le risque de voir ses fleurs se flétrir dès le retour des gelées. Il y a donc, dans ce symbole, la force de la vigilance du fidèle serviteur associée à la fragilité de celui qui est envoyé ainsi au devant de ceux qu’il faut convaincre. Mais cet amandier est aussi une référence à Aaron et à sa vocation comme prêtre et père des dynasties de prêtres qui suivront. En effet, quand il fallut déterminer quel clan serait choisi pour veiller à la vie cultuelle du peuple de Dieu, tous les candidats laissèrent un bâton d’amandier dans le sanctuaire, et seul celui d’Aaron avait réussi en une nuit à verdir, fleurir et donner des amandes.

Jérémie est donc définitivement crédité pour aller porter le vrai sens de la relation de Dieu à son peuple et à annoncer ce qu’il en sera du temple. Jérémie a intérêt à attacher sa ceinture comme le lui commande Dieu. Car la tâche ne sera pas facile. La ceinture est, dans la Bible signe de départ, et de début d’un effort ou d’un combat. c’est aussi le symbole de la force contenue, et de l’attention aux ordres de Dieu. La ceinture du prophète est le signe de sa disponibilité à marcher à la voix du Seigneur et à mettre toute sa vigueur dans le combat contre le mal. Après ces mots et ces visions, Jérémie est fin prêt pour la mission que Dieu lui donne : « arracher, démolir, faire disparaître et détruire, construire et planter. » Quel programme ! Comment imaginer qu’on puisse répondre à une telle vocation par un engagement conscient et serein ? Pourtant, dans ce récit de vocation, on découvre les raisons pour lesquelles Jérémie va répondre à cet appel et va s’engager pour cette cause.

D’abord, l’appel le réhabilite ; il était méprisé pour son origine et là, on l’honore d’un appel en lui disant qu’il est digne de confiance depuis avant sa formation dans le ventre de sa mère. Ensuite, celui qui lui demande de s’engager pour sa cause lui promet sa protection et son appui sans faille. Il ne le laisse pas sans soutien et devient solidaire. Il veille sur lui. D’autre part, il s’agit d’un mandat et Jérémie ne doit pas présenter ses prophéties comme ses propres propos, mais comme des propos qui viennent d’un plus grand que lui. Sa responsabilité est donc celle du service, mais pas du contenu de la prophétie. Enfin, Jérémie tire une véritable force de son engagement, Dieu lui dit : « Aujourd’hui j’ai fait de toi une ville fortifiée, une colonne de fer, un mur de bronze contre tout le pays, contre les rois de Juda, contre ses chefs, ses prêtres et la population du pays » . Son engagement l’augmente. De façon manifeste, cet épisode de la vocation de Jérémie nous donne les ingrédients d’une vocation réussie. Pourtant la tâche sera particulièrement difficile, car le temple sera détruit, la population sera exilée, tout s’accomplira et Jérémie lui-même sera exilé en Égypte. Malgré tout ce qui l’attend, et qu’il ne peut ignorer tout à fait, il va accepter de devenir ce que Dieu a déjà fait de lui dans les entrailles de sa mère. Il va accepter une vie de privations, de responsabilité, de combat, de désespoir, parfois.

C’est que, malgré toutes ces contraintes, une telle vie vaut plus que toute vie d’oisiveté. Cette vie de service et d’obéissance que Dieu lui propose vaut mieux que de n’être utile à personne. Cette vie de combat vaut mieux qu’une vie où l’on subit le cours des évènements. Ainsi, répondre à un appel n’est pas une perte de liberté, de disponibilité, d’indépendance, répondre à un appel et exercer une vocation est une révélation. Révélation de soi, de ce qui compte vraiment, de ce que notre désir anime en nous. Cela implique des choix, parfois exigeants, mais la réalisation de notre vie est à ce prix. Mais alors, si c’est si exaltant de s’engager pour une cause, pourquoi est-ce si difficile parfois de trouver des serviteurs de Dieu pour l’Église, pour l’Entraide, pour toutes les oeuvres où l’on pratique l’amour de Des et l’amour du prochain ? C’est peut-être que ceux qui appellent négligent, sans y prendre garde, un des aspects qui ont poussé Jérémie à dire oui : un mandat clair, une solidarité à toute épreuve et donc une loyauté entre l’appelant et l’appelé. Et puis il faut aussi que l’engagement apporte quelque chose en plus à la vie de celui qui s’engage, que cela augmente sa vie.

Spirituellement, humainement, techniquement, on doit apprendre de son engagement. Et enfin, et cela est plus difficile à cerner que tout le reste, il faut peut-être que l’engagement soit le lieu d’un rétablissement intime, d’un retour à une dignité perdue, de la guérison d’une blessure. Car c’est avec nos failles et nos faiblesses qu’on sert le mieux et le plus fidèlement. Le plein, le repus, le comblé ne cherchent rien, ils n’ont pas de creux dans lequel la bénédiction de Dieu puisse se faire une place. Jérémie était un « petit gars » d’Anathoth, il se croyait trop jeune pour parler, trop mépriser pour représenter Dieu, trop faible pour partir au combat.

Pourtant, c’est lui qui, en définitive, a affronté toutes les aventures d’un prophète dans la tourmente. A-t-il réussi sa mission ? Peut-être pas de son vivant, mais il nous parle bien au-delà de son époque. Rien de cela n’était en vain.
Il n’y a donc plus d’excuse pour ne par répondre à l’appel senti intimement dans la foi. Dieu est avec nous pour nous délivrer. Et si s’engager était la découverte de notre véritable liberté ?

Amen

Lecture de la Bible

Jérémie 1/1-19 1 Paroles de Jérémie, fils de Hilqiyahou, l'un des sacrificateurs d'Anatoth, dans le pays de Benjamin. 2 La parole de l'Éternel lui fut adressée au temps de Josias, fils d'Amôn, roi de Juda, la treizième année de son règne. 3 Il en fut ainsi au temps de Yehoyaqim, fils de Josias, roi de Juda, jusqu'à la fin de la onzième année de Sédécias, fils de Josias, roi de Juda, jusqu'à la déportation de Jérusalem, au cinquième mois. 4 La parole de l'Éternel me fut adressée en ces mots : 5 Avant que je ne te forme dans le ventre de ta mère, Je te connaissais, Et avant que tu ne sortes de son sein, Je t'avais consacré Je t'avais établi prophète pour les nations. 6 Je répondis : Ah ! Seigneur Éternel ! Je ne sais point parler, car je suis un jeune garçon. 7 Et l'Éternel me dit : Ne dis pas : Je suis un jeune garçon. Car tu iras vers tous ceux contre qui je t'enverrai, Et tu déclareras tout ce que je t'ordonnerai. 8 Ne les crains pas ; Car je suis avec toi pour te délivrer, — Oracle de l'Éternel. 9 Puis l'Éternel étendit la main et toucha ma bouche ; et l'Éternel me dit : Voici que je mets mes paroles dans ta bouche. 10 Regarde, je t'établis aujourd'hui sur les nations et contre les royaumes, pour que tu arraches et que tu abattes, pour que tu fasses périr et que tu détruises, pour que tu bâtisses et que tu plantes. 11 La parole de l'Éternel me fut adressée en ces mots : Que vois-tu, Jérémie ? Je répondis : Je vois une branche de l'amandier hâtif. 12 Et l'Éternel me dit : Tu as bien vu ; car je me hâte d'accomplir ma parole. 13 La parole de l'Éternel me fut adressée une seconde fois en ces mots : Que vois-tu ? Je répondis : Je vois une marmite bouillonnante du côté du nord. 14 Et l'Éternel me dit : C'est du nord que le malheur éclatera sur tous les habitants du pays. 15 Car voici que je vais appeler tous les peuples des royaumes du nord, — oracle de l'Éternel — ; ils viendront, et chacun d'eux placera son siège à l'entrée des portes de Jérusalem, devant ses murailles tout autour, et devant toutes les villes de Juda. 16 Je prononcerai mes jugements contre eux, à cause de toute leur méchanceté, parce qu'ils m'ont abandonné, qu'ils ont offert de l'encens à d'autres dieux et qu'ils se sont prosternés devant l'ouvrage de leurs mains. 17 Et toi, mets une ceinture à tes reins, lève-toi et déclare-leur tout ce que je t'ordonnerai. Ne tremble pas en leur présence, de peur que je ne te fasse trembler devant eux. 18 Voici que je t'établis en ce jour sur tout le pays comme une ville forte, une colonne de fer, des murs de bronze contre les rois de Juda, contre ses ministres, contre ses sacrificateurs et contre le peuple du pays. 19 Ils te feront la guerre, mais ils ne l'emporteront pas sur toi ; car je suis avec toi pour te délivrer, — oracle de l'Éternel.

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