Devenir enfant de Dieu

Jean 1:1-18

Culte du 30 décembre 2018
Prédication de Béatrice Cléro-Mazire

Vidéo de la partie centrale du culte

            Cette fin d’année 2018 nous porte instinctivement à penser le début d’une nouvelle année, d’un nouveau temps qui commencera le 31 décembre à minuit.

            Comme un chiasme temporel produit par le point de vue que nous adoptons sur notre propre existence : d’un côté, le versant du bilan, de l’autre celui de la promesse. D’un côté, ce que nous réalisons du passé, de l’autre ce que nous pourrions avoir l’audace de réaliser dans le futur.

            Mais sur ces deux versants, il y a toujours du « reste », de l’inaccompli, des déceptions, des prises de consciences trop tardives pour agir en conséquence. Et même sur le versant de la promesse, il y a l’illusion de pouvoir faire ce qu’on espère, la projection des possibles sans pouvoir prendre en compte l’imprévu.
            N’est-ce pas toujours la même sensation quand nous nous adonnons à la relecture de notre vie en prenant un point de vue surplombant ? Nous voyons très clairement ce qui aurait dû ou pu être fait ou dit et nous nous promettons intimement qu’on ne nous y reprendra plus.

Cette ruse du temps sur notre esprit nous conduit à retomber dans ses filets, invariablement, d’année en année.
            Le Prologue de l’Évangile de Jean est construit lui aussi en chiasme, et reprend ce modèle paradoxal du temps en l’appliquant à la nature même de la foi : une représentation du monde entre connaissance et ignorance.

            Même si le texte s’ouvre sur ces premiers mots : « Εν `’αρχη ; Au commencement … était la Parole » ; il n’est pas pour autant chronologique. Cet élan donné dès les premiers mots au poème qui nous pousse à le lire comme une progression continue vers un sommet, à la façon d’un "Psaume des montées » lors des grands pèlerinages judéens; ce commencement créateur ne prend son sens que s’il est mis en rapport de miroir avec ces derniers mots : « Personne n’a jamais vu Dieu ; celui qui l’a annoncé, c’est le Dieu Fils Unique qui est sur le sein du Père. »

Le véritable sommet de cette pensée de la relation entre Dieu et l’homme, c’est ce verset central : "devenir enfants de Dieu. »

            Comme une page repliée sur elle-même, le Prologue se dévoile en une liturgie à deux mouvements. Ces deux mouvements convergent vers la pliure centrale : "devenir enfants de Dieu ».
            Là est le centre, le pli où la haute christologie de la communauté Johannique se révèle : avec Jésus Christ, tout homme peut naître de Dieu et devenir son enfant.
            Est-ce une descente vers ce pli intime que fait en nous la foi ? Descente d’un Dieu qui s’incarne dans la finitude de l’humanité ?
            Est-ce une montée sur le versant d’une montagne au sommet de laquelle l’humanité se hisse au rang de Dieu en le glorifiant ?
            Impossible de le dire. Impossible de choisir entre ces deux mouvements concomitants. C’est sans doute là, le génie de ce Prologue qui ne choisit pas entre ces deux réalités spirituelles, mais les déploie dans le même hymne à la Parole.
L’Évangile de Jean se donne comme programme de révéler la puissance de la Parole. Une Parole qui fait naître, une Parole qui proclame… et cela existe. Reprenant le motif du récit de création en sept jours, et mettant en son centre l’homme croyant, désireux d’une nouvelle naissance, d’une vie libérée de la glaise adamique, affranchie de ses incapacités à comprendre le projet de Dieu pour lui.
 
            Anticipant l’entretien de Jésus avec Nicodème, venu dans les ténèbres pour faire la lumière sur sa condition d’homme croyant et qui apprendra auprès du maître ce que c’est que « naître de nouveau » ; le Prologue nous parle d’une Parole qui crée. Mais à la différence de la création qui ordonne en coupant et différenciant les éléments du chaos originel, la Parole johannique enfante; elle donne un statut d’enfants de Dieu à ceux qui la reconnaissent comme fondatrice de leur vie.
            Pour cette communauté rejetée par le judaïsme de son époque, interdite de synagogue par les nouveaux maîtres de la loi : les pharisiens, la question se pose de savoir quel statut messianique peut avoir Jésus après le schisme qu’il a généré.
            Dans le Prologue, il est dit comme Jésus lui-même l’a reçu de sa culture juive que : personne n’a jamais vu Dieu. Seule la foi d’un homme et la mise en pratique de cette foi a pu faire voir Dieu à ce monde. Non pas avec l’évidence d’une chose offerte au regard, mais avec la force symbolique de la Parole.

            Dieu peut alors se rendre proche par sa Parole, non pas annoncée par des prophètes, dont Jean le Baptiste serait le dernier d’une longue lignée, mais par un accomplissement dans l’existence humaine elle-même.
            Avec Jésus, il n’est plus question de dire la Parole de Dieu, mais de la vivre, de l’accomplir au coeur même de l’existence humaine. Et c’est pour cela précisément que le monde n’a pas accueilli la Parole en son sein, car le monde ne pouvait se douter que la Parole de Dieu s’était faite si proche qu’elle habitait le coeur d’un homme, né et mortel, comme tous les hommes.

            Comment comprendre que ce qui excède l’homme, ce qui le crée, ce qui fait de lui un homme et non pas une chose inanimée, puisse être contenu dans la finitude d’un homme comme les autres ?
C’est ainsi que le prologue de Jean explique le rejet de Jésus et sans doute aussi le rejet d’une communauté de croyants qui élève Jésus au rang de Dieu.
           
            Le Prologue de Jean nous plonge dans l’extraordinaire capacité de la Parole de renverser les ordres habituels. Il renverse le temps chronologique pour nous initier au présent de l’éternité ; il renverse l’ordre de la filiation pour nous emmener vers la vie éternelle.

            En effet, si la Parole est . « Εν αρχη » c’est-à-dire, avant le temps, dans le magma d’avant que le temps soit compté par cette liturgie en sept jours, alors, elle est hors du temps et relève de l’éternité.
            Et si c’est la Parole qui nous donne le pouvoir d’être enfants de Dieu, alors elle nous fait entrer dans une dimension où la génération n’a plus du tout un sens chronologique, mais un sens symbolique. D’ailleurs le texte grec ne parle pas de pouvoir en tant que δυναμις, ( dynamis)  mais en tant que εξουσια ( exousia) ; il ne s’agit donc pas de pouvoir ou de force, mais d’autorité. La Parole reçue par l’homme lui donne donc une autorité par une sorte de mandat, l’autorité d’un enfant de Dieu. C’est donc plus un statut qu’une « nature » .
            Ainsi, quand Jésus parle avec autorité, il révèle l’origine même de la Parole qu’il proclame, il ne la crée pas à proprement parler, il la reçoit et la transmet.
           
            On pourrait s’étonner de la place de Jean le Baptiste dans ce prologue. En effet, n’est-il pas lui aussi un homme qui parle avec autorité ? N’a-t-il pas lui aussi reçu des paroles prophétiques qu’il transmet à son tour au bord du Jourdain ?

            Il est maintenant pratiquement certain que le Prologue de Jean a d’abord existé sans les deux incises sur le Baptiste. Elles ont été ajoutées après coup, sans doute pour distinguer l’autorité des deux hommes qui avaient dû faire école tous deux, après qu’une mort violente les ait élevés tous deux au rang de martyrs. Si l’on retire les deux versets sur Jean le Baptiste, le Prologue semble reprendre son unité littéraire et poétique. Les mentions qui mettent en scène Jean en témoin de la lumière ou encore criant : « Celui dont j’ai dit : Celui qui vient derrière moi, est passé devant moi, car avant moi il était » tranchent avec la rédaction bien scandée du reste de l’hymne. Mais elles sont maintenant là, ajoutées en miroir dans les deux parties de l’hymne et elles nous sont parvenues. Cette mention du Baptiste pose le problème suivant : Quelle différence entre un homme comme Jean et un homme comme Jésus ? Le Baptiste purifie, dans l’eau du Jourdain, ceux que le péché sépare de Dieu ; il meurt par la cruauté d’un pouvoir politique et religieux qui a peur d’un homme dont la foi sans compromission fait autorité.  Jésus, lui, annonce des paroles de salut aux exclus de la religion de son temps. il meurt par la même cruauté d’un pouvoir politique et religieux qui a peur de son autorité.
            En quoi l’un serait-il plus le «  Dieu Fils unique qui est sur le sein du Père » dont parle la fin du Prologue, que Jean le Baptiste ?
            La foi de la communauté johannique, c’est que Jésus n’est pas seulement un témoin de la Parole de Dieu, mais c’est la Parole de Dieu incarnée.
            D’autres, avant le Prologue, avaient déjà personnifié la sagesse, comme dans le livre du Siracide, ou la sagesse parle en disant : « Je ». Ni les auteurs juifs, ni les auteurs grecs ne rechignaient à personnifier  le logos pour montrer son action et sa puissance. Mais c’était toujours en allégorie, de façon générale.
            La communauté Johannique personnifie le logos dans une prosopopée, mais aussi personnalise le logos en l’appelant Jésus Christ, ce verbe créateur qui est d’abord auprès de Dieu, qui ensuite est Dieu et qui finalement est homme.

            Quand, dans Jean le Baptiste, la parole se transmet, dans le Christ, elle s’accomplit en sauvant la chair de sa chute. Ce n’est pas une annonce du salut, c’est le salut lui-même qui s’accomplit.

            Il ne s’agit donc plus de porter une lumière en soi, il ne s’agit donc plus de témoigner d’une parole reçue, il s’agit de l’incarner en dignes descendants de Dieu. En enfants nés de Dieu lui-même.
            Dans la culture juive de Jésus, l’engendrement est une bénédiction et c’est même l’accession à l’éternité, mais par les générations successives et donc de façon chronologique. Dans la culture grecque, et notamment platonicienne, c’est le détachement du monde et de ses pesanteurs qui permet d’accéder aux vérités éternelles et libère l’homme de la chair. Pour le Prologue de Jean, c’est dans la synthèse de ces deux cultures que la génération des enfants de Dieu est pensée.
            Le chiasme entre les vérités éternelles et le monde des hommes temporels se résout dans une nouvelle naissance : celle des enfants de Dieu.
           
            Alors, au seuil de cette nouvelle année, la question pour nous n’est pas de savoir si notre passé peut éclairer notre avenir, si 2019 sera illuminé de la lumière que nous aurons pu tirer de l’expérience de 2018.
            La question n’est plus une question chronologique mais une question d’autorité.

            Et si j’adopte le point de vue en surplomb sur ma vie pour la relire, je peux me demander : qu’est-ce qui fait autorité dans ma propre vie ?
            Est-ce que ce sont mes propres ambitions, mes propres désirs, mes intérêts personnels ? Sans doute. Mais est-ce que ces ambitions, désirs ou intérêts sont à placer à l’origine de ce que je suis ? sont-ils « Εν αρχη » ? À l’origine de ma vie, avant le temps, dans l’éternité ? En d’autres termes, transcendent-ils ma vie ?

            La foi en un homme, « Dieu Fils Unique qui est sur le sein du Père », nous donne accès à une dimension symbolique de notre vie. Êtres de Parole, fondés en elle, nous sommes capables de penser notre vie en relation avec du divin.
            C’est ce véritable bonheur que je voudrais souhaiter à chacun de vous.
            Le bonheur d’être dans le monde tel qu’il est, (c’est le nôtre, c’est celui que Dieu nous commande d’aimer, il n’y en a pas d’autre), avec la foi en notre capacité reçue de Dieu à transformer ce monde. Par la foi, nous devenons êtres de Paroles, capables de penser autrement le monde, autorisés à le rêver autrement, autorisés à repousser la fatalité et la vanité de ce qui arrive pour faire advenir la grâce et la vérité.

            Nous ne pourrons jamais prouver cela, mais notre foi le crée en nous. À nous de faire de nos vies, comme Jésus l’a fait de la sienne avant nous, des signes pour ce monde.
            Cela passera par nos choix de vie, nos recherches de paix, de compréhension, nos efforts de relation, et par notre capacité à naître de nouveau.

            Que cette nouvelle naissance advienne pour vous tous.

Amen.

Lecture de la Bible

Jean 1/1-18
1 Au commencement était la Parole ;
la Parole était auprès de Dieu ;
la Parole était Dieu.
2 Elle était au commencement auprès de Dieu.
3 Tout est venu à l'existence par elle,
et rien n'est venu à l'existence sans elle.
Ce qui est venu à l'existence
4 en elle était vie,
et la vie était la lumière des humains.
5 La lumière brille dans les ténèbres,
et les ténèbres n'ont pas pu la saisir.
6 Survint un homme, envoyé de Dieu, du nom de Jean.
7 Il vint comme témoin, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous croient par lui.
8 Ce n'est pas lui qui était la lumière ; il venait rendre témoignage à la lumière.
9 La Parole était la vraie lumière, celle qui éclaire tout humain ; elle venait dans le monde.
10 Elle était dans le monde,
et le monde est venu à l'existence par elle,
mais le monde ne l'a jamais connue.
11 Elle est venue chez elle,
et les siens ne l'ont pas accueillie ;
12 mais à tous ceux qui l'ont reçue,
elle a donné le pouvoir
de devenir enfants de Dieu— à ceux qui mettent leur foi en son nom.
13 Ceux-là sont nés, non pas du sang, ni d'une volonté de chair, ni d'une volonté d'homme, mais de Dieu.
14 La Parole est devenue chair ;
elle a fait sa demeure parmi nous,
et nous avons vu sa gloire,
une gloire de Fils unique issu du Père ;
elle était pleine de grâce et de vérité.
15 Jean lui rend témoignage, il s'est écrié : C'était de lui que j'ai dit : Celui qui vient derrière moi est passé devant moi, car, avant moi, il était.
16 Nous, en effet, de sa plénitude
nous avons tous reçu,
et grâce pour grâce ;
17 car la loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ.
18 Personne n'a jamais vu Dieu ; celui qui l'a annoncé, c'est le Dieu Fils unique qui est sur le sein du Père.

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