Des mots pour dire la foi

Psaume 23

Culte du 7 juillet 2019
Prédication de Béatrice Cléro-Mazire

Vidéo de la partie centrale du culte

Prêcher sur le Psaume 23 est vertigineux.

Ce texte est tellement connu, partagé par tant de gens ; il est encore appris par coeur par beaucoup, sa lecture est demandée au moment des deuils, il est le compagnon fidèle, récité dans le secret du coeur, chaque jour par certains, considéré par d’autres comme le texte qui leur a sauvé la vie ; il fait donc partie de ces trésors culturels qu’on ne peut commenter sans les trahir. Ce poème aurait pu être retenu comme texte symbolique pour fonder nos Églises, au même titre que le Symbole des apôtres. L’histoire de nos institutions en aurait sans doute été changée, car instituer une Église sur un poème de confiance nous aurait peut-être épargné beaucoup de violence.

« Le Seigneur est mon berger, je ne manquerai de rien. » Cette déclaration résonne comme une confession de foi.

Qui peut jamais être certain de ne manquer de rien ? Depuis la l’enfance jusqu’à la vieillesse, il manque toujours quelque chose à notre vie. L’Homme est éminemment fragile et dépendant. Une condition qui n’est pas très enviable, sans doute, mais c’est cette condition qui fait notre humanité même. En effet, si nous ne manquions de rien, si nous étions des êtres autosuffisants, sans doute n’aurions-nous pas développé de tels trésors de langage pour dire notre condition. Si nous ne manquions de rien, sans doute le Psaume 23 n’existerait pas.

Le Psalmiste dit pourtant le contraire du manque : « je ne manquerai de rien. » Mais cette seule affirmation suffit à faire comprendre l’espérance et la foi qui naissent d’une expérience de la prière. C’est en terrain connu que le Psalmiste s’avance ici. Il connaît les risques de la vie et les manques qui la parsèment et c’est ce qui lui fait prononcer cette déclaration de foi : « Je ne manquerai de rien ». La langue des Psaumes est une langue concrète, elle exprime des sentiments, et des peurs, des états psychiques très subtils, mais toujours en figurant concrètement les choses. Dans le psaume, les comparaisons et les détails concrets ne manquent pas. Ainsi, par exemple, pour dire la relation du Psalmiste à Dieu, c’est la figure du berger qui est employée. Ou encore, pour dire la paix de l’âme, le poète utilise l’image du repos dans de verts pâturages. Comme souvent en poésie, le propos n’est pas conceptuel, mais symbolique et ce sont ces symboles qui font sentir à l’auditeur l’état dans lequel est l’auteur.

Le Psaume 23 est plein de sensations : le corps s’y repose, marche sur des sentiers, affronte l’obscurité, voit la houlette et le bâton du berger, on y sent l’onction d’huile qui coule sur la tête, on y sent le confort de la maison. Louis Monloubou, qui a écrit l’imaginaire des Psalmistes, Psaumes et symboles, pense que dans les Psaumes : « le corps est bien le point de repère primordial à partir duquel l’homme construit sa représentation du monde, de la société et de Dieu même. » Il s’appuie sur le travail anthropologique de Gilbert Durand et le résume en trois attitudes de l’homme : l’homme debout, l’homme assis et l’homme qui marche. ces trois figurent s’associent à des symboles qui, mis ensemble, donnent une cartographie anthropologique de la condition humaine. Dans le Psaume 23, ces attitudes prennent tout leur sens dans le repos, le cheminement, et le retour à la maison du seigneur. C’est peut-être parce qu’il cumule ces trois aspects d’une anthropologie universelle que ce Psaume parle à tant de gens, croyants ou non croyants.

Le Psaume 23 parle à notre être tout entier, et c’est ce qui lui vaut une telle postérité. C’est un texte à vivre plus qu’à penser. Le fait même de réciter ce psaume change l’état de celui qui récite, car il n’est pas informatif, il n’est pas conceptuel, on pourrait dire qu’il est existentiel. La scansion même des vers est créée pour que la respiration tranquille puisse s’y inscrire. Les vers des Psaumes sont ainsi toujours équilibrés et assez courts pour qu’on puisse les dire sur le rythme d’une respiration tranquille. Ces poèmes s’inscrivent donc dans le souffle, dans ce qui, selon la culture juive, fait la vie. Entre le creux et le plein, les Psaumes expriment cette expérience de l’être humain devant Dieu.

On dit que le Psaume est un cri : cri de joie «  Ô que c’est chose belle de te louer Seigneur ! » ( Ps 92) ou cri de détresse : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » ( Ps 22). Le Psaume est un cri de l’homme fini vers l’infini, du petit vers l’immense, du fini vers l’infini. C’est pourquoi la poésie des Psaumes crie et ne chante pas seulement, elle essaie de rejoindre Dieu malgré l’immensité qui le sépare de l’homme. Souvent, c’est un homme seul qui crie. Mais le psalmiste du Psaume 23 est un de ceux qui parle doucement sans crier, comme si Dieu s’était fait proche de l’homme, comme si l’infini était venu habiter le fini. La tradition attribue les cinq collections de Psaumes à des auteurs différents : David fait partie de ces auteurs.

Cette relation entre les Psaumes et le roi David est décrite dans le Midrash Tehillim, commentaire des Tehillim ( Psaumes en hébreu) méthode herméneutique d’exégèse biblique fonctionnant par comparaison entre différents passages bibliques. Il y est écrit : «  De même que Moïse a donné cinq livres de lois à Israël, de même David a donné cinq livres de Psaumes à Israël (…) Enfin, de même que Moïse bénit Israël avec les mots : «  Béni sois-tu Israël.. » ( Dt 33, 29), de même David bénit Israël avec ces mots : «  Heureux l’homme… » ( Ps 1, 2) David est élevé au même rang que Moïse par ce commentaire midrashique. Il faut raconter ici l’histoire mythique qui entoure les Psaumes dans la culture juive pour comprendre l’importance du lien de David à ces poèmes.

Dans l’imaginaire qui entoure les Psaumes, on raconte que le monde aurait été créé pour faire monter un chant de joie vers Dieu ( on peut relire ici le Psaume 19). Dieu avait nommé Adam maître de choeur de l’univers, mais Adam se laissa aller au péché et entraîna l’univers dans sa chute. Dans son repentir, il parcourut l’Avenir : il y cherchait l’âme unique qui rendrait au monde sa capacité de chanter la gloire de Dieu. Il découvrit David. Selon cette légende, David est donc celui qui restaure la louange vers Dieu et ainsi, restaure la vocation du monde que Jean Calvin avait lui-même pointé quand il présentait la création comme théâtre de la gloire de Dieu. David n’est pas un homme parfait, il n’est pas exempt de compromission, il endure des peines terribles, comme la mort de son fils, ce n’est donc pas en raison de sa perfection qu’il est choisi pour faire aboutir le désir de Dieu. Mais David est celui chante à Dieu ses joies et ses tourments quelles que soient les circonstances. Seul un homme comme David peut continuer à chanter lorsqu’il est écrasé par l’adversité.

C’est cette constance du chant qui vaut à David d’être celui à qui l’on a confié la tâche d’être le chantre de Dieu. David a la capacité de confesser son péché, de dire sa reconnaissance, de crier sa détresse avec une telle sincérité qu’il est l’image même de l’homme devant Dieu. Selon une autre tradition, les trois lettres de la racine du nom Adam, en hébreu, ADM, porteraient en germe les trois porteurs de cette vocation de chantre de la création de Dieu : Adam, David et le Messie. Car selon la tradition Adam l’avait commencé, David l’a continué, et le Messie l’accomplira. Ainsi, le Psaume universel est une attente messianique. Jésus l’a-t-il accompli ? Les chrétiens le croient, alors que nos frères juifs attendent un autre Messie. Sans doute l’incarnation a-t-elle quelque chose à voir avec cette sagesse qui donne à la parole, au logos, au langage, le pouvoir de parler au corps, de rencontrer l’homme dans son entièreté.

La figure du Christ s’inscrit dans cette lignée de la parole s’adressant au corps et deviendra lui-même corps parlant. Lui aussi est considéré comme le « bon berger » et cette figure du berger parcourt toute l’histoire du peuple juif et se continue dans l’universalisme du christianisme. « Le Seigneur est mon berger, je ne manquerai de rien ». Que donne-t-il ce berger ? Il me conduit, il m’accompagne sur les bons sentiers, il prend parti pour moi contre mes adversaires. Il ne donne pas de biens matériels tels que l’or ou l’argent, mais il est là, toujours, sans jamais abandonner celui dont il est le Seigneur. « Le bonheur et la fidélité m’accompagneront tous les jours de ma vie ». Voilà la promesse que renferme le Psaume 23.

Avec Dieu, l’homme n’est jamais seul, jamais abandonné, jamais négligé. Plus qu’une leçon de vie que Dieu donnerait à son Fils, le Psaume du berger dit un fait, une évidence de la foi : Dieu est fidèle et n’abandonne pas ceux qui se tournent vers lui. Cela n’empêche pas de crier parfois comme on crie dans un désert , mais ce cri même dit quelque chose de la relation de l’homme à Dieu. Avec Dieu je peux être sincère. Et si je ne le trouve plus auprès de moi, je peux l’avouer, et si je suis coupable devant lui, je peux le dire, et si la joie revient et m’envahit, je puis exulter. Le Psaume dit cette possibilité de l’homme d’être proche de Dieu, de ce qui est transcendant, dans une relation presque charnelle.

Ainsi, lire les Psaumes nous apprend à prier et nous donne des mots pour exprimer notre condition humaine. Emprunter les mots du Psaume 23, c’est entrer dans un chemin de confiance sur lequel même dans la solitude on se retrouve à marcher à deux. Le berger est à la fois guide, garde et guérisseur. Il est des textes qui sont de véritables chemins de vie, de véritables compagnons ; si celui-ci peut devenir le nôtre et celui de l’enfant qui a été baptisé aujourd’hui, alors le bonheur et la fidélité nous accompagneront chaque jour de notre vie et nous saurons pourquoi nous revenons dans la maison du Seigneur. Sans doute pour y trouver des mots pour dire notre vie, des vers pour chanter notre amour, et des poèmes pour guérir et apaiser nos vies de chair.

Amen

Lecture de la Bible

Psaume 23
1 Psaume. De David.Le SEIGNEUR est mon berger : je ne manquerai de rien.

2 Il me fait coucher dans de verts pâturages, il me dirige vers des eaux paisibles.

3 Il restaure ma vie, il me conduit sur les sentiers de la justice, à cause de son nom.

4 Même si je marche dans la vallée de l'ombre de mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi : ta houlette et ton bâton, voilà mon réconfort.

5 Tu dresses devant moi une table, en face de mes adversaires ; tu enduis ma tête d'huile, ma coupe déborde.

6 Oui, le bonheur et la fidélité m'accompagneront tous les jours de ma vie, et je reviendrai à la maison du SEIGNEURpour la longueur des jours.

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