Croyants partout, paix nulle part

Ésaïe 2:2-4

Culte du 10 mai 2015
Prédication de pasteur James Woody

(Ésaïe 2:2-4)

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Culte du dimanche 10 mai 2015
prédication du pasteur James Woody

 

Chers frères et sœurs, une étude menée à l’échelle mondiale en 2010 a fait apparaître que 84% de la population de la Terre est croyante. Mais, dans le même temps, les conflits, la guerre, se sont répandus au point qu’une guerre de tous contre tous est quasiment en cours actuellement. En rassemblant ces deux informations, nous pourrions dire, en forçant à peine le trait : croyant partout, paix nulle part ! Quel paradoxe ! Le problème que je repère n’est pas qu’il y ait des guerres de religion ou des guerres menées au nom ou au prétexte de religion. Le problème est que les guerres sont largement le fait de croyants. C’et un problème, parce que la paix est manifestement au cœur de la foi. Je dis bien la foi, et non la foi biblique ou la foi chrétienne, en raison de la perspective développée par le prophète Esaïe dans ces quotes. Il est bien question de toutes les nations, de peuples nombreux, à une époque où le pluralisme religieux était déjà bien en place et alors qu’il n’était pas question que tout le monde devienne israélite. Ce texte nous invite à penser la paix à partir de l’acte de foi, indépendamment de la religion à laquelle on souscrit particulièrement. Esaïe s’adresse à l’humanité entière et pas uniquement à quelques uns triés sur le volet.

La paix n’est pas le résultat d’une absence d’armement

Tout d’abord, relevons ce que la paix n’est pas, selon ce passage biblique. Elle n’est pas ce que bien des pacifistes annoncent régulièrement : ce qui arrive quand on a supprimé les armes. C’est une opinion largement répandue que de penser qu’en démilitarisant les pays, la guerre cessera d’elle-même, faute de munitions. C’est attirant, mais c’est inexact. Supprimez l’arme nucléaire il restera l’artillerie. Supprimez l’aviation il restera les fusils d’assauts. Supprimez les grenades il restera les sabres. Supprimez aussi les couteaux et il sera encore possible d’étrangler son voisin. Si l’armement rend possible les meurtres de masse et justifie le principe de la désescalade des équipements militaires, ce n’est pas la suppression des armes qui instaure la paix. La chronologie d’Esaïe souligne que c’est la concorde universelle qui rend l’usage des armes inutiles et pas l’absence d’armes qui instaure la paix. Esaïe va plus loin en disant que les croyants qui vivent dans la communion universelle sont même en mesure de métamorphoser les armes en outils agricoles : c’est en vidant la guerre de sa substance que les armes ne servent plus à rien et qu’elles peuvent être métamorphosées pour servir la vie, désormais. Puis il ajoute que c’est parce que les nations n’entreront plus dans la spirale de la guerre qu’on n’apprendra plus à faire la guerre, et non l’inverse.

La croyance développée par Esaïe n’est pas une pensée magique pour laquelle il suffirait de supprimer les armes pour supprimer la violence comme d’autres qui penseraient qu’il suffirait de supprimer l’argent pour supprimer le vol.

La paix ne s’impose pas

Deuxième point notable, la paix ne s’impose pas. Contrairement à toutes les paix qui seront instaurées dans le bassin méditerranéen avant et après ce passage biblique (pensons notamment à la pax romana), Esaïe ne propose pas une paix instaurée de force. La paix ne se décrète pas, elle se décide. « Allez et montons à la montagne de l’Eternel » : c’est un mot d’ordre, c’est un appel, mais sans emploi de la contrainte. C’est librement que les peuples se rendent vers cette montagne de l’Eternel. C’est par libre adhésion que les nations affluent. Nous savons que l’histoire du christianisme a connu sa période particulièrement contraignante. Certains inquisiteurs s’appuyaient sur un quote de l’Evangile selon Luc (14/23) où le maître de maison demande à son serviteur de contraindre les gens d’entrer chez lui pour remplir sa maison. Cela avait provoqué la réponse du philosophe protestant Pierre Bayle sous la forme d’un traité de la tolérance récusant l’usage de la contrainte en matières religieuses. Ici, il n’en va pas autrement, c’est par entente mutuelle que la communion entre toutes les nations s’instaurent. Nous pourrions dire que c’est par le travail diplomatique que cela devient possible, du moins par un dialogue, fait de persuasion, comme en témoigne l’usage de l’impératif « allez ». C’est une parole qui veut convaincre, mais elle est prononcée sans menace, sans contrainte physique. C’est une conviction qui s’exprime avec foi. Et cela dit déjà quelque chose sur la manière croyante d’instaurer la paix. C’est que la meilleure manière de préparer la paix, ce n’est pas la guerre, mais la paix. C’est par une attitude pacifique envers celles et ceux avec lesquels nous souhaitons la paix qu’elle devient possible. Faites la guerre à quelqu’un, à un pays… vous n’obtiendrez que l’armistice ou la capitulation, ce qui n’est pas la paix.

La foi au service de la paix

Si la foi est déterminante pour l’instauration de la paix, c’est que la foi change notre rapport à l’extérieur, donc aux autres. Voyons cela de plus près dans le texte biblique. Tout commence par une indication temporelle que nous pouvons traduire « il adviendra dans les jours d’après » ce qui est parfois compris comme la fin des temps (ce que fait la traduction grecque en utilisant le terme eschaton). « Les jours d’après » disent en tout cas une succession. Quelque chose va arriver après. Un processus est donc sous-entendu, du moins quelque chose qui permette d’atteindre ce moment où la paix universelle devient réalité. Si la paix ne s’impose pas, elle n’arrive pas non plus comme par enchantement ; elle est la conséquence d’une dynamique d’évolution. Elle vient après qu’on a travaillé pour cela. Nous verrons que le travail est un travail sur soi.

Après l’indication temporelle, l’indication spatiale qui n’en est pas tout-à-fait une : « la montagne de la maison de l’Eternel sera fondée sur le sommet des montagnes ». Ce n’est pas tout-à-fait une indication spatiale car Esaïe parle d’une Jérusalem mythique, une Jérusalem qui n’est pas sur les cartes. Jérusalem, la ville que nous connaissons au moins de nom, est à 800 mètres d’altitude, plus basse que le Chambon sur Lignon sans parler du mont Aigoual (nous pouvons faire mieux comme montagne fondée sur le sommet des montagnes). Et, pour ceux qui ont mis les pieds dans cette ville, il est manifeste que l’esplanade du temple n’est pas le point le plus haut de la ville. Il suffit de gravir la colline où se trouve le jardin des oliviers pour surplomber la mosquée Al-Aqsa. La topographie d’Esaïe est clairement mythique et place son récit ailleurs que sur le plan géographique et donc politique, ce qui est heureux quand on sait que la géographie, « ça sert d’abord à faire la guerre » (Yves Lacoste). L’indication de lieu indique la qualité du lieu par son élévation par delà tout ce que le monde connaît de plus élevé. Cela indique la transcendance nécessaire pour atteindre le point d’harmonie entre les peuples. Ce n’est pas en restant dans son pré carré, ce n’est pas en se fichant dans la terre de ses certitudes que la paix avance. C’est en se rendant au-delà de nous-mêmes, au-delà de ce que nous sommes collectivement capables, qu’un mieux vivre est envisageable. Il y a dans cette géographie mythique un dessaisissement de son droit sur un territoire donné et balisé, qui est affirmé par Esaïe. Les frontières sont abolies, la topographie connaît une nouvelle dimension qui rend caduque la certitude du sol, de l’institution, de l’état, du pouvoir.

Cette dimension émerge dans la troisième indication que je relève : le point visé, ce vers quoi tous les regards convergent ; ce qui tient lieu d’horizon à toutes les personnes qui se rendent vers la montagne de l’Eternel. C’est la torah qui sort de Sion ; c’est la torah qui permet d’apprendre les voies à suivre, les sentiers à emprunter. Il est précisé que c’est de Jérusalem que sort la parole de l’Eternel. Autrement dit, la torah dont il est question n’est pas la torah écrite, mais la torah parlée. L’horizon ultime de l’humanité rassemblée n’est pas un texte, mais un enseignement parlé, un enseignement non figé, non déterminé, qui ne tient pas dans une définition, dans du définitif. Qu’est-ce que la torah ? Certains voudraient que ce soit une morale à appliquer, un mode d’emploi de la vie, le catalogue des servitudes qui font le bon croyant… la torah n’est pas cela. Oui, la torah se pare de certains atours moraux, de certaines prescriptions, de fais pas ci et de fais pas ça. Mais ces prescriptions ne sont pas des fins en soi, elles dessinent toutes le visage de celui dont nos yeux ne devraient jamais se lasser : l’humain. La torah nous apprend à reconnaître les frères et les sœurs qui sont masqués par les turpitudes de l’histoire. Le voilà le travail personnel qu’il convient d’accomplir pour que la paix se fasse : apprendre à reconnaître celui que la torah me révèle comme un frère. La torah est une épiphanie plutôt qu’un grand code auquel il faudrait se soumettre. La torah, y compris par ses prescriptions au caractère légal, esquisse le portrait du vivant et de l’humain.

Nos attitudes, nos comportements, dépendent du regard que nous portons sur ce qui nous entoure. Nous ne nous comportons pas de la même manière avec les animaux si nous les considérons comme des garde-manger sur pattes ou comme d’autres membres de la création. Cela est particulièrement vrai pour ceux que la torah nous révèle comme nos prochains. Cette torah non écrite que Jésus a incarnée, elle nous révèle l’humanité, elle exerce notre regard, elle nous révèle des frères et des sœurs partageant notre dignité. Cela a des conséquences sur nos comportements. Ainsi le philosophe Emmanuel Kant recommandait : « agis de telle sorte que tu traites l’humanité dans ta personne et dans celle des autres toujours comme une fin, jamais comme un moyen. »

La paix biblique passe par là, par la fin de l’instrumentalisation des personnes que nous côtoyons. Si la paix n’est nulle part, c’est peut-être parce que la part de croyants authentique n’est pas encore à la hauteur des déclarations individuelles. Nous ne sommes pas encore dans les jours qui suivent, mais dans les jours qui précèdent. Ce sont les jours de la grande évolution personnelle ; ce sont les jours du surgissement de la foi qui consiste en une adhésion personnelle à cette vision de l’homme, de la création, que construit la torah parlée qui affleure dans les textes bibliques, et dont les disciples de Jésus ont reconnu qu’elle s’était tout particulièrement exprimée à travers lui. Nous vivons les jours qui précèdent le moment de la paix universelle, ce sont les jours qui nous préparent à dire à notre voisin, à un inconnu, allez, montons ensemble à la source de l’humanité, rejoignons ce qu’il y a de plus humain en nous. C’est alors que la paix sera par tous.

Amen

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Lecture de la Bible

Ésaïe 2:2-4

Il arrivera, dans la suite des temps, Que la montagne de la maison de l’Eternel Sera fondée sur le sommet des montagnes, Qu’elle s’élèvera par-dessus les collines, Et que toutes les nations y afflueront.

3 Des peuples s’y rendront en foule, et diront: Venez, et montons à la montagne de l’Eternel, A la maison du Dieu de Jacob, Afin qu’il nous enseigne ses voies, Et que nous marchions dans ses sentiers. Car de Sion sortira la loi, Et de Jérusalem la parole de l’Eternel.

4 Il sera le juge des nations, L’arbitre d’un grand nombre de peuples. De leurs glaives ils forgeront des hoyaux, Et de leurs lances des serpes: Une nation ne tirera plus l’épée contre une autre, Et l’on n’apprendra plus la guerre.

Traduction NEG

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