Croire au bien commun: l'exemple de Coligny

Mathieu 10:27-34

Culte du 24 novembre 2019
Prédication de Béatrice Cléro-Mazire

Vidéo de la partie centrale du culte

    Dans son enseignement aux apôtres, Jésus leur indique les pièges et les difficultés de leur mission. Ils seront comme : des moutons aux milieux des loups, et ils devront être : avisés comme des serpents et purs comme des colombes. 

    C’est dans un contexte d’adversité que se situe ce discours de Jésus. Un contexte où la vie est en jeu. Et c’est aussi dans un contexte de persécution que s’est déployée une partie importante de la vie de celui dont nous fêtons ce matin l’anniversaire. En effet, Gaspard de Coligny est à la fois contemporain d’une mutation extraordinaire de la vie religieuse de notre pays et victime des violences qu’elle a suscitées à l’encontre de ceux qui voulaient l’empêcher. Et même si l’Évangile nous assure qu’aucun des moineaux qui tombent sur la terre ne le fait sans que Dieu ne le sache, les hommes et les femmes qui ont été tués, massacrés, brûlés vifs, emmurés vivants, pendant cette gestation douloureuse d’une nouveau christianisme, semblent n’avoir pas pesé plus lourd que quelques petits moineaux dans les mains de leurs sacrificateurs. Il aura fallu huit guerres de religions et encore beaucoup de ténèbres pour qu’enfin soit donné aux protestants, le droit de confesser leur foi en plein jour tel que Dieu le dictait à leur conscience. Ce n’est véritablement qu’à partir du 9 décembre 1905, date de l’adoption de la loi de séparation des églises et de l’État que, en France, cette liberté a pu être totalement garantie. 

   

    Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en plein jour. La chose semble aisée à la première lecture, et pourtant, cette exhortation, à elle seule, présente pour nous, bien des écueils. Les ténèbres dont il est question ici ne sont pas les nuits sans étoile qui envelopperaient quelque conversation intime entre Jésus et ses disciples, mais bien plutôt les ténèbres de la conscience qui doit trouver par ses propres forces la lumière de la foi capable d’éclairer son jugement. Comment savoir ce que nous dit le Christ dans le secret de notre nuit obscure ? Comment savoir ce que nous dicte la foi ? N’est-il pas normal d’entendre la voix de ses propres désirs et faire place à nos propres intérêts plutôt qu’à un commandement qui nous implique plus durement et nous expose à toute sorte de contraintes et de désagréments ? Et quand bien même on arriverait à déterminer ce que notre conscience, libérée de nos contingences et en paix avec notre foi en Dieu, nous dicte, oserait-on proclamer au grand jour cette découverte intime, cette conversation mystique où tout semble clair et distinct pour nous ? Et même si nous osions dire ce qui anime notre conscience dans la foi, pourrions-nous mesurer les conséquence d’une telle proclamation ? 

    Agir dans l’obéissance à Dieu implique d’agir en fonction de tous ces écueils. Les apôtres en ont fait la triste expérience en le payant souvent de peines de prison ou ultimement de leur vie. Le Christ avant eux avait ouvert cette voie de la liberté du croyant, obéissant à Dieu et absolument libre devant les hommes. 

    Gaspard de Coligny, a fait, lui aussi, l’expérience de cette exigeante fonction d’envoyé. En effet, l’itinéraire d’un homme comme Gaspard de Coligny fait écho à celui d’un apôtre tant il interroge la fidélité du croyant. 

    Né en 1519, de Louise de Montmorency qui devint la dame d’honneur d’Eléonore d’Autriche, seconde épouse du roi François 1er et soeur de Charles Quint, ce fils de famille noble proche du roi n’était pas vraiment destiné à combattre pour la liberté de conscience des Huguenots en France. Fidèle au roi et donc, au catholicisme ; valeureux militaire, homme de confiance à qui l’État peut confier les plus hautes responsabilités, Gaspard a tout d’un gentilhomme de son temps. Il n’est pas spécialement austère, il refuse d’ailleurs de devenir religieux, et si l’on regarde la fresque mythologique du Château de Tanlay sur laquelle il est représenté à demi nu tenant le trident de Neptune, il est difficile de penser qu’il deviendrait, un jour, un adversaire de la cour de Catherine de Médicis. 

    Pourtant, par une suite de circonstances qui vont l’amener à se positionner en conscience sur l’échiquier politique de son temps, Gaspard de Coligny va devenir le chef de file du parti protestant français au XVIème siècle. 

   

    Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et ne peuvent tuer l’âme. Craignez plutôt celui qui peut faire disparaître et l’âme et le corps dans la géhenne.

    Est-ce cette alternative, qui poussa Gaspard de Coligny, Amiral de France, d’abord ami dans sa jeunesse de la fa-

mille des Guise, à prendre parti pour les « mal sentans de la foi » comme on appelait alors les protestants ? 

    Bien avant qu’il ne déclare en plein jour, ce que le Christ lui disait dans les ténèbres, Gaspard de Coligny agit en faveur d’une partie des sujets du royaume qu’il voyait injustement traités. Théodore de Bèze témoigne pour lui en disant qu’il favorisait les gens de la religion, et cela avant même que Calvin lance, de Genève, en 1555, sa campagne d’évangélisation par les nobles, les envoyant, tels des apôtres dans les grandes familles de France pour y insuffler les idées réformées. Sa conscience devait souffrir de voir les persécutions sans fin contre des chrétiens qui valaient bien les chrétiens du clergé catholique. Voir tuer les corps pour tuer la liberté de l’âme, voilà qui devait poser un cas de conscience à l’homme loyal que semblait être l’Amiral. 

    L’itinéraire spirituel de Gaspard de Coligny est tellement parallèle aux mutations religieuses et politiques de son temps, qu’on est frappé par l’influence de la grande histoire sur la conversion religieuse de cet homme. C’est comme si l’Amiral avait été converti par le spectacle et la pratique de la politique de son temps, plus que par les Évangiles. Comme si les choix que l’histoire de son pays l’avait obligé à faire, avaient modelé son édification spirituelle. Comme si l’exercice du pouvoir, était devenu pour lui le lieu d’expression de sa confession de foi. 

    Les croyants les plus radicaux confondent ainsi le pouvoir et la religion, me direz-vous. Mais dans le cas de Coligny, il n’est pas question d’un illuminé qui tente d’imposer sa foi à tous dans un geste de violence. Il s’agit d’un homme attaché au droit et à la liberté de conscience pour tous, qui va défendre ceux qui sont bafoués et découvrir qu’il est d’accord avec ce que ces croyants défendent. 

    C’est d’abord par la défense du droit et de la liberté de conscience que Coligny entre en dissidence avec les chefs catholiques. Tout en restant très lié à son frère Odet, qui est, ne l’oublions pas : cardinal. Il ne veut pas anéantir le catholicisme, il veut faire cesser le pouvoir de quelques princes qu’il juge illégitimes et tyranniques. 

    Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, mais l’épée. Cette parole terrible de Jésus révèle la difficulté de ce qu’est un choix en conscience. Choisir en conscience nécessite de couper du tranchant de l’épée entre ce qui semble juste et ce qui semble aller contre les convictions profondes que l’on défend. 

    Étrangement, la cohérence intime implique, non pas une harmonie, mais une coupure. Comme l’acte de création de Dieu se fait en coupant pour sortir de la confusion et du chaos, l’acte de foi exerce des coupes nettes dans nos vies et implique des choix qui ne permettent pas de tenir tout en même temps. L’Évangile de Matthieu nous dit que le choix de suivre Jésus va jusqu’à couper les liens les plus élémentaires entre l’homme et son père ou la fille et sa mère ; il en va de la conversion comme d’une nouvelle vie. D’une nouvelle naissance. d’un nouvel ordre. Coligny n’aura pas à se couper de son frère Odet, le cardinal, au nom de la foi, puisque celui-ci deviendra lui aussi protestant peu après son frère. Mais il n’empêche qu’entrer en dissidence vers 1560 et faire célébrer ouvertement un culte protestant, représente un choix aussi grave que celui d’entrer en guerre. 

Si quelqu’un me renie devant les gens, je le renierai moi aussi devant mon père qui est dans les cieux. La menace est claire, et il s’agit bien là de prendre parti, pour ou contre Jésus, et le faire, non pas clandestinement, mais devant tous, comme un témoignage. 

    Choisir son camp, en politique comme en religion est assez difficile. La conscience peut, jusqu’à un certain point, composer avec quelques contradictions ou quelques incohérences dans un discours politique, comme dans un discours religieux. Mais quand le point de rupture est atteint et que la contradiction est intolérable, pour la raison comme pour la foi, il faut trancher. Et l’on se rend compte qu’il faut parfois changer de religion pour ne pas renier sa foi, comme il faut parfois changer de parti pour ne pas renier ses convictions politiques. La question de la fidélité est partout présente dans la question de la liberté de conscience, parce que la conscience se révèle véritablement là où il y a une crise. Martin Luther ne serait pas entré en dissidence avec son Église si le discours qu’elle tenait n’avait pas provoqué une crise profonde en lui. En refusant de se compromettre avec les pratiques de son clergé, Martin Luther faisait émerger sa conscience et affirmait son identité, sa cohérence intime, sa foi profonde. Tolérer de s’accommoder avec les pratiques de l’Église l’aurait amené à se renier lui-même en reniant son maître : le Christ. 

 Quel maître choisissons-nous de suivre ? À quel principe obéissons-nous dans nos vies ? Pour quelle causes sommes-nous prêts à nous engager ? 

    Nous souvenir de l’Amiral de Coligny pourrait n’être qu’un geste identitaire de protestants nostalgiques d’un temps où prendre parti avait un sens héroïque. Pourtant, le personnage Coligny peut faire office de symbole entre notre temps présent  et un temps dans lequel s’origine notre identité spirituelle. 

    Mais quelle est cette identité ? Se construit-elle en opposition pure et simple au catholicisme ? Nous confessons le Christ, nous célébrons la cène, nous baptisons au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit. et nous avons beaucoup de textes en commun. Il est donc difficile de renier cette partie du témoignage chrétien. 

    Est-ce que cette identité se construit sur une mémoire de quelques personnages emblématiques de la Réforme, Calvin, Luther ou Théodore de Bèze ? Se référer ainsi à des personnalités exemplaires pourrait bien nous faire retomber dans un culte des saints, pourtant balayé par les réformateurs eux-mêmes. 

    Est-ce que cette identité repose sur un kérigme de la foi qui ferait table rase de toute contingence historique, comme cette affirmation de foi : « Jésus Christ est le Seigneur » ? Mais cette affirmation peut être dite par toutes les confessions chrétiennes. Tout dépend de la façon dont nous habitons cette confession de foi. 

C’est en cela que nous souvenir de l’Amiral de Coligny a valeur de symbole : dans ce personnage, se combinent les contingences historiques et la confession de foi d’un homme. Non pas dans un héroïsme inaccessible au commun des mortels, mais dans l’incarnation d’un modèle en crise. La biographie de Coligny dessine l’itinéraire d’une foi particulière qui ne s’accommode plus des contradictions qu’elle provoque pour le bien commun. Entre le parcours personnel et le parcours politique, entre le particulier et le collectif, la crise apparaît, manifeste, quand le pouvoir des uns empêche le droit des autres ; quand la vie des uns ne vaut pas la vie des autres. 

    Lorsque l’on vend deux moineaux pour un as, comme dit l’Évangile de Matthieu, et que la vie vaut si peu qu’on peut la sacrifier sans en payer le prix, alors le choix s’impose de savoir à quelle fidélité on obéit. 

    Se souvenir de Coligny et fêter son anniversaire, c’est reconnaître en lui la complexité d’une conversion, d’abord impossible, puis hésitante et enfin irrépressible. 

    Gaspard de Coligny fait figure de symbole d’une Réforme qui n’est pas identitaire, mais dynamique, qui s’origine toujours dans un temps d’avant la conversion pour se révéler dans un témoignage de foi. 

    Une figure du passage, d’un état de convention à un état de subversion, voilà ce qu’est la figure d’un réformé. Inutile de vouloir découper le politique du particulier, la confession de foi intime des prises de position publique, la réforme est un mouvement de la vie toute entière. Ce n’est pas moi qui me réforme, c’est dans la foi que je suis réformé, converti, transformé. 

    La chose a de quoi faire peur. Comment vivre - quand l’occasion se présente - dans la transgression d’une réforme toujours à faire ? Comment se déterminer constamment sans jamais interrompre son jugement ? 

    Sans doute en s’inscrivant dans l’histoire de notre temps, en y participant pleinement, en y étant acteur. 

   

    Gaspard de Coligny ne s’est jamais désintéressé du bien commun. Il l’a élevé au rang d’une quête. Sans avoir peur de ceux qui allaient tuer son corps pour essayer de tuer son âme, il a échappé à ce qui tue l’âme et le corps, c’est-à-dire à l’hypocrisie, à la compromission, à la lâcheté qui consistent à transformer la foi en accessoire, là où elle devrait toujours être le moteur de notre vie. Sa mort pourrait avoir réduit à néant son combat pour la vérité, pourtant, cette vérité a subsisté au-delà de sa mort. 

    Ecoutons ce que Blaise Pascal écrit, moins d’un siècle plus tard dans un autre combat: 

    « Vous croyez avoir la force et l’impunité, mais je crois avoir la vérité et l’innocence. C’est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d’opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu’à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que l’irriter encore plus. Quand la force combat la force, la plus puissante détruit la moindre : quand l’on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n’ont que la vanité et le mensonge : mais la violence et la vérité ne peuvent rien l’une sur l’autre. Qu’on ne prétende pas de là néanmoins que les choses soient égales : car il y a cette extrême différence que la violence n’a qu’un cours borné par l’ordre de Dieu, qui en conduit les effets à la gloire de la vérité qu’elle attaque : au lieu que la vérité subsiste éternellement, et triomphe enfin de ses ennemis, parce qu’elle est éternelle et puissante comme Dieu même »

(fin de la Douzième Lettre aux Révérends Pères Jésuites, 9 septembre 1656 dans ce qu’on appelle Les Provinciales).

    Nous avons tant de combats à mener pour empêcher le chaos, le pouvoir inique, l’inégalité entre les hommes, les violences faites aux minorités, aux plus faibles ou simplement aux femmes ; comment notre foi pourrait-elle se manifester ailleurs que dans notre histoire ? Nous ne sommes pas hors du monde, inutile de vouloir imposer une foi dogmatique à ce monde; toujours la même quelle que soit l’époque, nous sommes engagés dans ce monde et c’est là que se révèle et se construit notre confession de foi. 

N’ayons pas peur de cet engagement pour lequel tant d’hommes et de femmes ont laissé leur vie. N’ayons pas peur de la liberté de nos consciences, ni des combats qu’elle implique : nous valons bien plus que deux petits moineaux, et même eux Dieu les garde. En Dieu nos vies sont confiées.

   

                        AMEN. 

À lire, ou à relire, la biographie de Liliane Crété : Coligny, éd Fayard 1985

Les affrontements religieux en Europe (1500-1650) PUPS 2009                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         

Lecture de la Bible

Mathieu 10/27-34

27 Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en plein jour, et ce qui vous est dit à l'oreille, prêchez-le sur les toits.
28 Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l'âme, craignez plutôt celui qui peut faire périr l'âme et le corps dans la géhenne.
29 Ne vend-on pas deux moineaux pour un sou ? Cependant il n'en tombe pas un à terre sans (la volonté de) votre Père.
30 Et même les cheveux de votre tête sont tous comptés.
31 Soyez donc sans crainte : vous valez plus que beaucoup de moineaux.
32 C'est pourquoi, quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai moi aussi devant mon Père qui est dans les cieux ;
33 mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai moi aussi devant mon Père qui est dans les cieux.

34 Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l'épée.

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