Contre Dieu, nous n’avons que Dieu lui-même

Genèse 32:23-33

Culte du 23 avril 2017

Vidéo de la partie centrale du culte

film réalisé bénévolement par Soo-Hyun Pernot

 

(écouter l'enregistrement - culte entier - voir la vidéo ci-dessous)

Culte du dimanche 23 avril 2017
prédication de la pasteure Régina Muller

Jacob, c’est un personnage de série. Son ambiguïté est féconde, c’est exactement ce qui fait le succès d’une histoire à épisodes. C’est le patriarche le moins recommandable et peut-être justement, le plus attachant. Avec lui, on s’y retrouve car ses traits de caractère contrastés, ses petites combines, ses combats ressemblent aux nôtres mais à la taille d’un héros télégénique. Pourtant, il ne fait rien de grand dans sa vie mais il ruse comme l’indique son nom. On peut le comprendre : Jacob doit s’arranger avec une réalité qui ne l’a pas avantagé car c’est son frère Saül qui a reçu tout ce qu’il fallait pour être le préféré, le béni de son père. A lui le cadet, ne reste que les coups tordus –autre étymologie de son nom- subtiliser habilement le droit d’aînesse de son frère et pour détourner en sa faveur la bénédiction qui revient à son aîné. Il a fallu que Dieu lui-même, par ce fameux rêve d’échelle, confirme l’effectivité de la bénédiction qu’il avait arrachée dans des conditions douteuses. Pour autant Jacob est resté hanté par les promesses de Dieu : il n’a jamais été certain qu’elles lui revenaient.

Retrouvons-le quelques chapitres plus loin, quelques vingt années plus tard, de retour sur les lieux du crime. Jacob en trompeur récidiviste -avec son beau-père et en affaires-, est resté fidèle à lui-même : un mélange de lâchetés et de ruses. Dieu lui avait promis protection, nourriture, vêtements et retour dans son pays ? Promesse tenue ! La promesse à même dépassé ce qu’il pouvait en attendre. C’est un homme qui somme toute a réussi : 2 femmes, que dis-je, 2 femmes et 2 concubines de rechange, 11 enfants et de quoi entretenir cette famille : chèvres/boucs, brebis/béliers, chamelles, taureaux/vaches, ânes/ânesses en nombre ainsi que tout le personnel pour s’en occuper. Le chemin de l’alliance avec Dieu s’est frayé un passage au travers des difficultés en tous genres. Le trompeur a été largement trompé à son tour et le voilà de retour dans le pays de ses Pères.

Mais parvenu aux portes du pays de ses pères, c’est le passé qui le rattrape et même qui le dépasse pour lui barrer l’avenir. Il s’agit d’assumer les conséquences de ses combines passées : la vengeance légitime d’ Esaü, le frère qu’il a floué, encombre son chemin. Son avenir, c’est une mort annoncée. Tout peut se jouer et se perdre ici au passage du Yabbok, ce maigre ruisseau dont le nom en hébreu fait rime avec celui de Jacob.

Jacob n’a pour lui que cette promesse de Dieu, tellement fragile dans ce contexte où Il faut solder les anciens comptes. Alors dans l’étreinte de l’angoisse il supplie son Dieu, il lui rafraîchit la mémoire : « souviens-toi de ta promesse ! A toi de l’accomplir ! » Tout à redire, tout à reprendre : il lui faut remettre sa confiance sur le métier. Puisqu’il est là, sur les berges du passé, seul pour faire le point, en retrait pour gagner du temps et sauver sa peau, caché par la nuit pour affronter la menace du futur, il fait passer tous ses biens et toute sa famille en ambassade. Peut-être reste-t-il là dans l’attente d’un autre songe, d’une autre révélation avec une autre bénédiction à la clé ?

Mais c’est un combat qui lui est proposé : un combat énigmatique, absurde où l’identité de son adversaire est aussi incertaine que son avenir. Ne nous moquons pas de sa peur, des ses petits calculs qui visent à préserver quand même la moitié de ses biens de la vengeance, car dans nos situations d’effroi quand nous dévissons dans l’abîme de nos angoisses, qu’elles soient justifiée ou encore qu’elles soient incompréhensibles pour l’entourage, il ne nous reste plus qu’à faire le point, à nous tourner vers Dieu dans l’attente d’une parole qui nous rendra le souffle et la vie. Comme Jacob, nous faisons une relecture panique des promesses de Dieu pour y trouver le courage de vivre.

Or ce qui nous est proposé, c’est un combat surhumain, une lutte qui sent la poussière et la sueur ; une lutte bien concrète qui engage toute notre existence, une lutte où on doit encore se battre mais cette fois-ci, contre un adversaire qu’on a peine à identifier : est-ce Dieu ? Est-ce la vie elle-même ? Est-ce un combat contre nous-même ou contre le mal personnifié ? Impossible de se prononcer ! Comment discerner dans cette nuit épaisse où tout se confond et s’équivaut ?

Le texte de Genèse ne nous aide pas vraiment : il tient à garder son secret. Dans la solitude, dans la nuit la plus noire de notre conscience, sans que personne ne s’en doute souvent, il semble bien que Dieu se fasse notre ennemi. Parce qu’au moment où on l’invoque, alors qu’on se réclame de ses promesses, il nous répond par un combat absurde. Il nous résiste ! C’est embarrassant, c’est choquant d’avoir à se dire qu’il y a, du fait des promesses, des rendez-vous terribles avec notre Dieu. Un Dieu qui ne se tient pas dignement au faîte de la transcendance mais qui mord avec nous la poussière de nos luttes.

Bien sûr, lorsqu’on vit une saison tempérée de son existence, quand tout va à peu près bien, quand on maîtrise les choses et qu’on a la force de rebondir, quand on peut encore s’en remettre à notre force de caractère qui a fait longtemps notre fierté de protestant, la bénédiction de Dieu reste dans notre conscience comme l’assurance d’une bienveillance, certes ! Mais cette bénédiction n’est-elle pas aussi comme l’hommage que le Dieu de tendresse et de bonté fait à notre rectitude ? Or ici, on est loin du Dieu rassurant. Ce n’est pourtant pas une situation exceptionnelle : dans les psaumes, les auteurs ne censurent pas les plaintes et les protestations : « Ne me déçois pas, ne te dédis pas, ne compromets pas ta réputation, ne me cache pas ta face, souviens-toi de tes promesses sinon, je m’enlise. Si tu n’interviens pas, je vais tout droit à la tombe… »

Relisons notre vie sans censurer les moments les plus difficiles et surtout les plus absurdes, ceux où tout ce qu’on avait entendu, réfléchi et compris sur Dieu, ces moments où tout ce qu’on nous avait appris pour garder la face avec dignité, toutes ces nobles valeurs, tous ces principes scintillants sont devenus inopérants. Alors on ne sait plus quel visage prend Dieu- notre Père vraiment ???- on claque la porte et si on ne se replie pas, on l’assaille de reproches et de questions. On engage toutes ses forces à le convoquer et même à le provoquer : « Quoi ? tu es mon Père, tu es Celui qui donne vie ? Alors pourquoi tu ne me donnes pas la force de continuer à vivre et à espérer ? »

Que Dieu accepte de prendre les traits de notre ennemi pour nous provoquer à vivre, pour nous pousser à militer pour notre survie, c’est troublant à dire en chaire et c’est encore plus révoltant à expérimenter. Mais ce qu’il y a de plus choquant encore, c’est de constater dans ces moments comme dans cette histoire, que nous sommes plus fort que notre adversaire : nous l’emportons sur Dieu, le prétendu « tout-puissant ». Dieu serait-il perdant ?

Devant notre acharnement à vivre, dans notre corps à corps avec lui, Dieu accepte de prendre le visage de l’adversité et il se rend ! Quand il y va de notre vie et de sa vraie qualité d’éternité (je ne parle pas de notre morale, de notre tenue et même de notre témoignage), Dieu est prêt à se faire passer pour un ennemi. C’est parfois par ce biais éprouvant que nous prenons conscience de la valeur de notre vie et que le goût de vivre repousse en nous avec vigueur. Sa confiance en nous va jusque là. Car dans cette situation extrême, il prend un énorme risque avec nous : notre désespoir sans retour ou notre rupture définitive avec lui. Mais il désarme quand le jour se lève, il se laisse défaire ; il s’incline devant nous lorsque nous luttons jusqu’au bout de la nuit, jusqu’au bout de nous-mêmes. Sa passion, c’est notre vie, dut-elle passer par la mort car c’est un Dieu vivant qui nous veut à son image : vivants ! c’est un Dieu qui milite contre nos pulsions mortifères, contre notre fatalisme. Il engage toute sa personne contre notre sens de la rétribution, contre nos calculs de probabilité ; il lutte lui-même contre cette logique de notre péché qui en laissant le dernier mot à nos fautes donne raison à la mort.

Dieu ne désire pas d’autre victoire que celle de la vie contre la mort, pour provoquer à la vie il n’a rien de plus fort que le combat à mort. Pour donner une idée de la valeur de notre vie, rien n’est plus fort que les provocations de la mort. Quand on ne distingue plus vraiment son visage, quand on ne peut même plus reconnaître, quand tout ce qu’on croit savoir sur lui et sur nous ne sert plus à rien, quand on l’affuble de tous les maux et qu’on le traite de tous les noms d’oiseaux, il est prêt à nous offrir la victoire. Il est prêt à mourir à notre place pour que nous ayons la victoire sur tout ce qui empoisonne notre cœur, sur tous nos ennemis avec lesquels pourtant nous nous étions arrangés jusqu’alors.

Contre Dieu, nous n’avons que Dieu lui-même : nous n’avons que sa bénédiction et il aime qu’on le lui rappelle. Quand Dieu semble prendre l’apparence de tout ce qui nous nuit, nous n’avons que Jésus-Christ pour qu’il se rende ! Là, nous voyons Dieu face à face mais dans un corps à corps éprouvant. Cela vous choque ? Cette formulation va contre les vues bibliques ? Il est vrai que normalement, on ne peut voir Dieu sans mourir.

Mais justement, il faut que le Dieu tout puissant meure pour que nous puissions vivre. Nous ne pouvons voir Dieu et vivre plus qu’avant qu’en regardant le Dieu vaincu pour nous : Jésus-Christ. C’est ainsi que Dieu nous sauve par l’apparence du mal. Car c’est par l’apparence du bien que nous sommes souvent trompés et pour tout dire, perdus.

Quand enfin la nuit de nos luttes s’écarte pour laisser place à un jour timide, quand l’obscurité de cette provocation se lève pour laisser place à la sérénité, nous nous relevons grandis, vivifiés, et nous ne sommes plus les mêmes parce que Dieu n’est plus le même pour nous.

Nous ne confondons plus sa bénédiction avec les richesses, les réussites professionnelles, ni avec la santé, ni avec la fierté que nous donne notre famille, ni avec le nombre des amis, ni avec le contentement de soi. Dieu n’est plus confondu dans sa bonté avec ces satisfactions pour lesquelles nous étions prêts à des petits arrangements. Dieu que nous avons enfin rencontré dans l’étreinte d’une expérience vécue, n’est plus le même pour nous. Tout comme Jacob, le « rusé », le « tordu », nous recevons un nouveau nom, notre nom véritable, celui qui dit notre vocation unique. Car nous sommes autres avec notre moi authentique, spécifique, ce mystère de chacun qu’on ne peut ni échanger, ni négocier, mais qu’on ne peut que recevoir. Ce nouveau nom, sachons qu’il est celui d’Israël, valorisé comme partenaire de Dieu « car nous avons lutté contre Dieu et contre les hommes et nous avons été les plus forts ».

Le nom de Dieu, nous ne l’aurons qu’à cette condition. Il ne nous déclinera son identité qu’en présentant le nom de son Fils donné, livré pour nous. Car Dieu ne se reconnaît que dans sa mort et dans sa résurrection en Jésus-Christ ; que de dos, disait Luther, c’est-à-dire lorsqu’il prend ce visage qu’on veut éviter de voir et pour lequel nous n’avions jusque là que répulsion ou mépris : celui du serviteur d’Esaïe 53, le visage du Dieu « homme de douleur, habitué à la souffrance et que nous comptions pour rien parce qu’il n’était pas un gagnant ». Or Dieu ne peut se contempler que retourné, quand il nous choque, nous interroge, quand il brouille les images flatteuses de lui, celles qu’on tient à garder ; ces idoles de la force et de la fausse puissance avec lesquelles nous l’avons confondu. Nous ne connaissons Dieu que lorsqu’il est nous vient en intime, dans notre condition d’homme et d’un homme vaincu par amour.

Il y a un avant et un après ce combat : désormais il peut nous dire : « pourquoi me demandes-tu mon nom ? tu le portes en toi, dans ta chair, dans ta vie, par la marque que j’y ai laissée et c’est désormais depuis ta chair, à partir de ton existence que tu pourras me nommer. Désormais, tu n’as plus ces définitions prêtes à l’emploi pour parler de moi, tu n’as plus que ta vie, celle qui a survécu à ce corps à corps avec moi. Désormais, nous ne serons plus comme avant, nous irons notre chemin de vivant en boitant ; et l’on pourra voir que quelque chose d’important s’est passé dans notre vie, quelque chose de silencieux et de mystérieux en nous interrogera.

Toute vraie rencontre avec Dieu se fait en face à face, dans l’obscurité d’une provocation à vivre. Toute connaissance de Dieu se tient au secret d’une existence et au prix d’une blessure mais d’une blessure d’amour qui laisse une marque ; une blessure qui jamais ne se referme vraiment mais qui au moins, ne s’infecte pas.

Alors ?

Un Dieu qui ose prendre les traits d’un adversaire pour nous rendre combattifs, pour nous arracher à nos routines, un Dieu qui malmène nos certitudes sur lui, c’est une bénédiction qui nous revient. Et c’est la seule issue possible pour poursuivre la route avec lui.

Demandons-lui l’assistance de son Esprit pour que nous sachions reconnaître ces passages sans lesquels nous sommes bloqués sur les rives de la répétition et de l’illusion. Qu’il nous donne aussi de voir dans les moments de perplexité passés ou à venir, la confiance qu’il nous accorde, Lui qui estime que malgré les épreuves et les secousses, nous ne le lâcherons pas.

Amen.

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Lecture de la Bible

Genèse 32:10

Jacob se met à prier : « Dieu de mon grand-père Abraham, Dieu de mon père Isaac, toi le SEIGNEUR, tu m'as dit : “Retourne dans ton pays, auprès de ta famille, et je te ferai du bien.” 11Tu m'as si souvent montré ton amour et ta fidélité, à moi ton serviteur. Je ne le mérite pas. En effet, quand j'ai passé le fleuve Jourdain, j'avais seulement mon bâton. Maintenant, je reviens avec ces deux groupes. 12Je t'en prie, sauve-moi de mon frère Ésaü. J'ai peur de lui, j'ai peur qu'il vienne me tuer, moi, mes femmes et mes enfants. 13Toi, tu m'as dit : “Je veux te faire du bien. Tes enfants et les enfants de leurs enfants seront aussi nombreux que les grains de sable de la mer. Ils seront si nombreux qu'on ne pourra pas les compter.” »

14Cette nuit-là, Jacob reste à cet endroit. Dans ses troupeaux, il choisit un cadeau pour son frère Ésaü : 15200 chèvres, 20 boucs, 200 brebis et 20 béliers. 1630 chamelles qui allaitent leurs petits, 40 vaches, 10 taureaux, 20 ânesses et 10 ânes. 17Il confie chaque troupeau séparément à ses serviteurs. Il leur dit : « Passez devant moi, et laissez un espace entre chaque troupeau. » 18Puis il donne cet ordre au premier serviteur : « Quand mon frère Ésaü te rencontrera, il va te demander : “À qui es-tu ? Où vas-tu ? À qui est ce troupeau qui marche devant toi ? ” 19Tu répondras : “Cela appartient à ton serviteur Jacob. C'est un cadeau qu'il t'envoie, à toi, mon maître Ésaü. Et lui-même arrive derrière nous.” »

20Jacob donne le même ordre au deuxième serviteur, ensuite au troisième, puis à tous ceux qui marchent derrière les troupeaux : « Et quand vous rencontrerez Ésaü, vous lui parlerez de cette façon. » 21Et vous lui direz : « Ton serviteur Jacob arrive, lui aussi, derrière nous. » En effet, Jacob pense : « Si j'envoie les cadeaux devant moi, je vais calmer Ésaü. Ensuite, je me présenterai devant lui. Peut-être qu'il me recevra bien. »22Alors les troupeaux partent en avant et cette nuit-là, Jacob reste dans le camp.

23-24Pendant la nuit, Jacob se lève. Il prend ses deux femmes, ses deux servantes et ses onze enfants. Il leur fait passer le torrent du Yabboq avec tout ce qu'il possède. 25Jacob reste seul. Quelqu'un lutte avec lui jusqu'au lever du jour. 26L'adversaire de Jacob voit que dans la lutte, il n'arrive pas à être plus fort que lui. Alors il le frappe à la hanche et, pendant le combat, il le blesse à la hanche. 27Puis il dit à Jacob : « Le jour se lève. Laisse-moi partir. » Jacob répond : « Je ne te laisserai pas partir. Bénis-moi d'abord. » 28L'autre demande : « Quel est ton nom ? » Jacob répond : « Je m'appelle Jacob. » 29L'autre continue : « Tu ne t'appelleras plus Jacob. Ton nom sera Israël. En effet, tu as lutté avec Dieu et avec les hommes, et tu as été le plus fort. »

30Jacob lui demande : « Je t'en prie, dis-moi ton nom. » L'autre répond : « Tu veux savoir mon nom ? Pourquoi donc ? » Puis il bénit Jacob. 31Jacob dit : « J'ai vu le visage de Dieu, et je suis encore en vie ! » Et il appelle cet endroit Penouel, c'est-à-dire « Visage de Dieu ». 32Quand le soleil se lève, Jacob passe la rivière à Penouel. Il boite à cause de sa hanche. 33Aujourd'hui encore, les Israélites ne mangent pas le muscle de la hanche. En effet, Jacob a été blessé à ce muscle.

(Traduction « Parole de vie »)

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