C'est un rempart que notre Dieu

Néhémie 6:1-9

Culte du 25 mars 2018
Prédication de Richard Cadoux

Vidéo de la partie centrale du culte

J’ai une grande œuvre à faire et je ne puis descendre. Ce verset biblique, que vous venez d’entendre, Ernest Renan l’avait calligraphié sur la page de garde de sa Bible de travail pour l’avoir ainsi toujours sous les yeux. J’ai une grande œuvre à faire. A l’âge de vingt ans, Renan fut initié à l’Hébreu alors qu’il était séminariste à Saint-Sulpice. Monsieur Le Hir, ce prêtre saint et savant qui possédait « une profonde connaissance de l’exégèse et de la théologie allemande » fixa la vie d’un étudiant qui se sentait confusément l’instinct de la philologie. Auteur d’une Histoire comparée des langues sémitiques, d’une Histoire des origines chrétiennes et d’une Histoire du Peuple d’Israël, Renan devint professeur puis administrateur du Collège de France, un maître éminent dans la toute jeune science des religions. Une trajectoire de ce type rappelle à chacun d’entre nous que la réalisation d’une œuvre nécessite toujours un travail acharné, une application régulière, une persévérance sans failles qui seule peut porter du fruit. La paresse, la velléité, le dilettantisme ici n’ont pas leur place. Il faut en ce domaine, comme en tant d’autres d’ailleurs, un but, un plan, une méthode et puis la ferme volonté, l’infatigable entêtement de celui qui fait face à l’adversité et à l’obstacle et qui inlassablement reprend jour après jour son travail envers et contre tout. Nul doute que Néhémie ait appartenu à cette catégorie de personnes.


Encore faut-il pour entrer dans la compréhension de ce personnage revenir au contexte historique. Repasser du sens accommodatrice au sens littéral nécessite bien évidemment quelques explications de type historique. Les événements que relate Néhémie dans son Mémoire autobiographique se passent au Vème siècle avant Jésus-Christ. Les perses avaient alors conquis l’empire mésopotamien. Cyrus, leur chef, avait autorisé en 538 les juifs déportés à Babylone à revenir sur la terre d’Israël. Beaucoup d’ailleurs restèrent au bord des fleuves de Babylone. Ils y avaient pris racine et commencé une vie nouvelle. D’autres étaient partis avec enthousiasme pour le retour au pays des ancêtres. Mais l’entreprise s’était avérée plus difficile que prévu. Et la vie des rapatriés était dure, à la limite de la pauvreté dans un milieu qui leur était hostile. La reconstitution de la communauté souffrait de l’hostilité des populations autochtones : samaritains, amorites, nabatéens. Les travaux de reconstruction de la ville et du temple piétinaient.

Néhémie était sans doute juif, issu d’une famille déportée qui s’était bien intégrée au monde babylonien. Il était devenu échanson du roi Artaxerxès. L’échanson, c’est celui qui verse à boire au roi. Il gère la cave. Il choisit les vins. Il les goûte. Mais c’est plus qu’un sommelier. Il faut empêcher que le roi soit empoisonné et il est responsable de sa sécurité. Il organise la Maison du souverain. Il règle le protocole et tient l’agenda. Bref c’est plus un secrétaire général ou un chef de cabinet qu’un simple caviste. Néhémie était donc un haut-fonctionnaire et en 445 il demanda sa mutation à Jérusalem afin d’y remplir les fonctions de gouverneur de Judée, de préfet, de pacha, pour reprendre en main un département où tout allait à vau-l’eau. Cet homme avait toutes les qualités d’un grand commis de l’état : une intelligence au-dessus de la moyenne, qui lui permettait de saisir très vite les tenants et les aboutissants d’un problème ; une grande capacité de travail : il connaissait ses dossiers sur le bout des doigts. Il avait enfin une autorité naturelle grâce à laquelle il put mettre les gens en action et ouvrir le grand chantier de la reconstruction de la muraille de Jérusalem.

Cette autorité, elle apparaît de manière éclatante dans sa réaction en face de ses adversaires qui manœuvraient contre lui pour interrompre l’œuvre entreprise : J’ai une grande œuvre à faire et je ne puis descendre, ce qui en français pourrait se traduire par des expressions plus vigoureuses, qu’il n’appartient pas non plus à un prédicateur d’employer. Et ce refus opiniâtre, Néhémie le formula à cinq reprises. Je pense ici à la fameuse réflexion de Péguy : « En temps de guerre celui qui ne se rend pas est mon homme quel qu’il soit, d’où qu’il vienne et quel que soit son parti. Et celui qui rend une place ne sera jamais qu’un salaud, quand même il serait marguillier de sa paroisse. » Néhémie n’était pas du genre à rendre la place. Il sut éviter les pièges tendus par ses adversaires. Il ne se laissa pas impressionner par leurs intimidations. Il déjoua les tentatives de désinformation, dissipant fakenews et bobards, faisant valoir à son interlocuteur Sanballat qu’il n’y avait rien dans la réalité qui corresponde à ses dires. Cet homme, en effet, était un pur manipulateur qui ne cherchait qu’à semer le désarroi. Pour son malheur, il avait en face de lui Néhémie, un homme de caractère. Le caractère, vertu des temps difficiles, selon l’expression de l’auteur du Fil de l’épée.

Alors en quoi consistait cette grande œuvre ? Premier aspect : il fallait reconstruire les murailles. Cela signifie : priorité donnée à la défense nationale. La muraille c’est la protection contre les envahisseurs. Pas d’état qui vaille, pas de communauté nationale, sans sécurité, sans défense. Mais Néhémie savait aussi qu’il fallait assurer à cette communauté une plus grande cohésion sociale. Il organisa un recensement pour établir une assiette de l’impôt plus rationnelle et plus équitable et par-dessus le marché, il renoua avec une pratique envisagée par la loi de Moïse : il décréta une remise générale de dettes, un jubilé, pour que les pauvres ne soient pas accablés et ne soient pas exclus de la nouvelle société dont il rêvait. Néhémie fut en quelque sorte l’initiateur d’une politique de solidarité et de sécurité sociale. Tout cela porta ses fruits. Les juifs se mirent au travail. En 52 jours la muraille fut reconstruite, en dépit de toutes les oppositions, en dépit de toutes les intimidations, en dépit de tous les obstacles. Ce fut un triomphe de la volonté. Ce fut aussi un triomphe de la foi.

Car bien évidemment Néhémie ne travaillait pas pour sa gloire, encore moins pour celle du roi des rois, de l’empereur des Perses. Néhémie était un serviteur de l’Eternel. C’est à son Dieu qu’il rendait les véritables comptes. S’il a dressé une muraille invincible, c’est aussi parce qu’il voulait protéger le temple dont Zorababel avait entrepris la reconstruction quelques décennies auparavant. Et de ce temple, Néhémie voulait faire le lieu où la loi, la loi de Moïse que le Seigneur avait été prescrite à Israël, serait solennellement proclamée en présence d’un peuple tout entier sacerdotal, consacré à celui qui est le souverain des rois de la terre. Car Néhémie savait bien qu’en vérité c’est la parole de Dieu qui ferait vivre chacun des fils d’Israël et qui les unirait en une communauté de foi et de vie. Il savait bien que la parole de Dieu serait le rempart à l’abri duquel se rassemblerait l’authentique peuple de Dieu. Oui, en vérité, frères et sœurs, Néhémie s’était attelé à une grande œuvre, à l’œuvre de Dieu. Il désirait que son peuple connaisse, adore et serve le Dieu vivant et vrai et qu’à l’abri des murailles de pierre se grave en chacun la loi de ce Dieu qui unifie tout au fond des cœurs.

Il est évident qu’un texte de ce genre se prête à bien des actualisations de type ecclésiologique. L’Ecclésiaste nous donne l’assurance qu’il y a un temps pour démolir et un temps pour bâtir. La vie d’une Eglise est souvent marquée de crises et de déchirements. Quand elle évoque des murailles, la Bible nous parle tout autant de ruines -souvenez-vous de Jéricho !- que de reconstructions. Mais aujourd’hui, par-delà les crises et les conflits, c’est bien dans cette perspective d’édification, à tous les sens du terme, qu’il convient de nous situer. C’est ce que nous dit la première lettre de Pierre : « Vous-mêmes comme des pierres vivantes, entrez dans la construction de la maison habitée par l’Esprit, pour constituer une sainte communauté sacerdotale, pour offrir des sacrifices spirituels agréables à Dieu par Jésus-Christ ! » C’est à la lumière de cette définition du fondement, de l’identité et de la mission de l’Eglise de Jésus-Christ que j’aimerais relire maintenant les déclarations de Néhémie.

J’ai une grande œuvre à faire ! Il n’y pas d’œuvre sans projet. Depuis quelques années nos Eglises locales sont d’ailleurs invitées à se doter de projets de vie. C’est un bien grand mot à dire vrai. Car une Eglise n’a pas d’autre mission, pas d’autre projet que de témoigner ici et maintenant de la Bonne nouvelle de Jésus-Christ qu’elle accueille et qui la fait vivre. D’une certaine manière, l’Evangile suffit et le terme vers lequel nous nous projetons, c’est le royaume de Dieu. Mais en même temps, cet Evangile ne peut pas ne pas s’incarner dans des objectifs à moyen termes, clairs et mobilisateurs. Très souvent ces objectifs vont sans dire. Mais ils vont encore mieux en les disant et en se les disant. Il est utile de temps à autre de faire le point, d’analyser ses forces et ses faiblesses, de rêver un peu, d’éliminer les rêves qui sont manifestement inadaptés ou non-conformes à notre vocation, et enfin de traduire les plus vivifiants en termes raisonnables et concrets. A ne pas expliciter un projet de vie, on risque fort de sombrer dans le conformisme, la routine, ou encore dans l’activisme qui donne à bon compte l’illusion du dynamisme et de la vie.

Le deuxième point que j’aimerais souligner, c’est l’engagement personnel. Avec Néhémie nous en avons un exemple éclatant. Il ne peut y avoir d’Eglise sans engagement de ses membres. Vous l’avez entendu : chacun d’entre nous est une pierre vivante qui prend sa place dans l’édification de la maison spirituelle. Pasteurs, conseillers presbytéraux, membres investis dans des ministères reconnus ou non, salariés ou bénévoles, dans des tâches obscures ou très visibles, tous concourent à la vie et à la mission de la communauté. Néhémie aurait pu continuer à mener sa vie à Suse à la cour du roi. Il y exerçait une mission gratifiante. Ses qualités et ses talents faisaient de lui une personnalité reconnue. Mais Dieu lui mit au cœur le désir de faire quelques chose pour Jérusalem. L’Eglise ne saurait vivre sans la réponse des croyants à l’appel que Dieu leur lance et qui fait d’eux des serviteurs, dans le sillage de celui qui est venu non pour être servi mais pour servir. Encore faut-il savoir et mesurer les exigences du service. Car servir, c’est accepter de donner du temps, de l’énergie. C’est pour reprendre l’expression de Paul, se donner de la peine. Cela passe aussi par l’acceptation de règles, le respect des institutions, une capacité à travailler avec d’autres en s’adaptant à l’infinie variété des intelligences et des tempéraments. Et ne l’oublions pas, le service que l’on rend ne vaut que par le sérieux, la constance et la détermination qu’on y met.

J’aimerais encore souligner la dimension communautaire de l’œuvre entreprise par Néhémie. L’Eglise est une entreprise commune. C’est un rassemblement : Ensemble, c’est tout. Mais c’est un rassemblement d’un genre particulier. Etant appelée à témoigner, elle existe d’une certaine manière pour celles et ceux qui n’y sont pas, ou du moins pas encore. Et de surcroît c’est un rassemblement transitoire, en perpétuelle recomposition où les différences culturelles, sociales, ethniques se dissolvent, le mot est peut-être un peu fort, s’atténuent en tout cas, y compris entre gagnants et perdants, grands et petits, entre ultra-diplômés et petites mains. L’Eglise est un lieu où la valeur de l’existence n’est plus référée à nos performances, à nos réussites, à notre gloire. Un rassemblement où il n’est plus nécessaire de se justifier d’exister. Si L’Eglise est ainsi la réunion, recomposable à l’infini, de celles et ceux qui accueillent une parole de grâce et de confiance, elle est alors un terrain d’entraînement, je reprends ici une expression de Laurent Schlumberger, un terrain où l’on s’entraîne, quasiment au sens sportif du terme, à placer et à replacer cette confiance au cœur de la vie. Elle est aussi un terrain où l’on se laisse entraîner par la joie reçue d’un Dieu qui fait grâce, une joie partagée entre des croyants qui se découvrent ou se redécouvrent frères et sœurs. C’est à cette condition qu’il est possible de parler d’une Eglise dans le souffle d’esprit, communauté d’un sacerdoce universel, nation sainte, peuple que Dieu s’est acquis afin de proclamer ses hauts faits, ce sont les mots mêmes de la première lettre de Pierre. Car il existe un signe qui manifeste qu’une Eglise est portée, traversée, habitée par cette confiance reçue de Dieu et partagée entre tous ; c’est la joie. C’est ce qui fera dire à Esdras le jour de la proclamation de la loi au peuple rassemblé, en présence de Néhémie : « Ce jour-ci est consacré à notre Seigneur. Ne soyez pas dans la peine ; car la joie du Seigneur est notre rempart ! »

J’aimerais enfin en revenir à Dieu. Car l’Eglise, c’est l’Eglise de Dieu. Si de dimanche en dimanche, nous nous rassemblons, ce n’est pas pour le plaisir, ô combien illusoire, de décompter nos effectifs ou de contempler la splendeur de nos œuvres. Ce qui nous unit, certes, c’est bien l’offrande de nos actions, de nos volontés, de notre bonne volonté. Mais plus fondamentalement, c’est le don de Dieu. Le Psaume nous met en garde contre toute prétention humaine, trop humaine en nous donnant l’assurance que si le Seigneur ne bâtit la maison, les bâtisseurs travaillent en vain, que si le Seigneur ne garde la ville, c'est en vain que veillent les gardes. La grande œuvre à faire, l’œuvre de Dieu, elle est à reprendre chaque jour dans l’humilité, dans la faiblesse, dans le courage de l’abandon à une grâce qui peut infiniment plus que nous ne le pensons ou le voulons. On comprend alors que Néhémie, en dépit de son talent, de son caractère, de son courage se soit tourné vers son Dieu pour le prier et lui dire, et ce sera aussi le cri de notre prière personnelle et communautaire : « Et maintenant Seigneur, fortifie-moi ! » Oui, c’est vrai, maintenant Seigneur fortifie-nous !
AMEN

Lecture de la Bible

Néhémie 6:1-9
1 Lorsque Sanballat, Tobiya, Guéshem l'Arabe et nos autres ennemis apprirent que j'avais rebâti la muraille et qu'il n'y restait plus de brèche — en ce temps-là, je n'avais pas encore posé les battants des portes —
2 Sanballat et Guéshem m'envoyèrent ce message : Viens, rencontrons-nous à Kephirim, dans la vallée d'Ono. Ils se préparaient à me faire du mal.
3 Je leur envoyai des messagers avec cette réponse : J'ai beaucoup de travail à faire et je ne peux pas descendre ; pourquoi le travail serait-il interrompu pendant que je le quitterais pour descendre vers vous ?
4 Ils envoyèrent quatre fois le même message, et je leur rendis la même réponse.
5 Sanballat m'envoya ce même message une cinquième fois par son serviteur, qui tenait à la main une lettre ouverte.
6 Il y était écrit : Le bruit se répand parmi les nations, et Gashmou affirme que, toi et les Judéens, vous vous préparez à vous rebeller, et que c'est pour cela que tu rebâtis la muraille. Tu vas, dit-on, devenir leur roi ;
7 tu as même désigné des prophètes pour proclamer à Jérusalem à ton sujet : « Il y a un roi en Juda ! » Maintenant des rumeurs de ce genre arriveront à la connaissance du roi. Viens donc, et discutons.
8 Je lui fis répondre : Ce genre de rumeurs dont tu parles n'existe pas, c'est toi qui les inventes !
9 Tous ces gens voulaient nous faire peur et se disaient : Ils perdront courage et l'ouvrage ne se fera pas. Maintenant, donne-moi du courage !

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