Ce qui nous fait vibrer

Ésaïe 11:1-10

Culte du 13 décembre 2015
Prédication de pasteur James Woody

(Ésaïe 11:1-10)

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Culte du dimanche 13 décembre 2015
prédication du pasteur James Woody

 

Chers frères et sœurs, ce passage est habituellement intitulé « temps messianiques » par nos éditions contemporaines. Ce passage du livre d’Esaïe vient après l’annonce de la jeune femme qui va mettre au monde un enfant et la description du peuple qui voit une lumière poindre au sein des ténèbres. Il fait partie des textes bibliques qui disent ce qu’est le Messie et ce qu’il provoque dans l’histoire des hommes.

Un catalogue des échecs

Le problème, avec ce texte, c’est que Jésus n’a accompli aucune de ces prophéties. Nous pouvons même dire que ce passage constitue le catalogue de tous les échecs de Jésus en tant que Messie. L’agneau ne séjourne toujours pas avec le loup, mais il s’est fait tondre et abattre. Le veau, le lionceau et le bétail ne font pas table commune. Le lion n’a pas arrêté de manger de la viande, même dans le contexte de la COP21, les nouveau-nés ne peuvent pas faire de l’antre de la vipère leur tapis de jeu, de même que les serpents ne servent toujours pas de doudou. Quant à la montagne sainte, si nous considérons qu’il s’agit de la colline du temple, à Jérusalem, non seulement il s’y fait des torts et des dommages, mais nous pourrions presque convenir qu’il s’agit d’un foyer majeur de propagation de la violence, de la haine, toutes choses qui auraient dû disparaître avec le Messie annoncé.

A la lumière de ce passage du prophète Esaïe, la messianité de Jésus pose non seulement problème, mais elle pourrait apparaître comme caduque. Dès lors, n’est-ce pas la foi chrétienne elle-même qui pourrait être remise en cause ? D’autant que les problèmes au sujet de l’identité de Jésus ne manquent pas. Nous avons eu l’occasion de constater à quel point les récits des évangiles sur la naissance de Jésus et son enfance posent problèmes. Les contradictions entre Matthieu et Luc sont suffisantes pour s’interroger sérieusement sur la véracité des faits racontés. Il suffit de comparer les généalogies pour constater qu’il y a des différences insurmontables. Il y a suffisamment d’éléments pour que les personnes hostiles au christianisme trouvent matière à disqualifier non seulement les textes bibliques, mais le christianisme lui-même, qui se fonde sur ces récits.

Nous pourrions ajouter un argument qui est peu utilisé, mais qui ne manque pas de poids : nous parlons de Jésus de Nazareth, mais cela aussi est particulièrement problématique. Nazareth n’apparaît ni dans le premier Testament, ni dans les écrits de Flavius Josèphe, un historien juif du premier siècle, ni dans le Talmud dont la mise par écrit lui est contemporaine. Nazareth n’apparaît que sous la plume des évangélistes, nulle part ailleurs. Dans son « Jésus », Jacques Duquesne qui est considéré comme critique vis-à-vis du texte biblique, écrit que ce serait pousser bien loin le soupçon que d’en conclure que Nazareth n’a pas existé du temps de Jésus. Je suis toujours frappé par ces scrupules qui gagnent les historiens chrétiens, les exégètes, lorsqu’il s’agit de faire parler les textes bibliques, tout spécialement au sujet de Jésus. Comment ne pas conclure que la ville de Nazareth est une invention postérieure à Jésus, puisqu’il n’en est jamais fait question avant, ni dans les écrits contemporains des évangiles ? Le plus souvent, on refuse ce genre de conclusion car on a peur qu’en retirant un élément tout le reste s’effondre et nous avec. Mais qu’est-ce qui est le plus problématique, que Nazareth n’ait pas existé avant qu’on en fasse un lieu de pèlerinage ou que le livre d’Esaïe nous montre que Jésus est complètement passé à côté de sa mission et que, dans le meilleur des cas, il a été un mauvais messie ? En dehors de Marcion et de quelques uns qui voulaient expurger la Bible des textes de ce qui n’était pour eux qu’un Ancien Testament, il ne viendrait à l’idée de personne de rejeter le passage d’Esaïe, au prétexte qu’il contrarie l’image de perfection que nous pouvons avoir de Jésus de Nazareth ; Nazareth, que Jésus a eu aussi peu de chance d’habiter que Martin Luther a eu d’habiter Lutherstadt, ou James Monroe dans la capitale du Libéria, Monrovia, sans oublier Léningrad que Lénine n’a pas connue etc.

Il ne faut pas craindre d’engager une critique sérieuse des textes bibliques puisque les textes bibliques, eux-mêmes, sont critiques les uns à l’égard des autres. C’est justement en s’appliquant à une critique sérieuse que nous pouvons comprendre que ce passage d’Esaïe, ne disqualifie nullement Jésus en tant que messie, mais qu’il le requalifie, de même qu’il requalifie la foi chrétienne.

Non pas un état, mais une perspective

Contre toute attente, ce texte biblique parle de Nazareth ou, plus précisément, il parle du Nazoréen - c’est ainsi que Jésus est dénommé en Mt 2/23 : le Nazoréen. Le NeTseR, il en est question dès le premier quote d’Esaïe 11, c’est le rejeton qui sort des racines d’Isaï, le père de David. Le mot grec Nazoréen ne se rattache à rien d’autre dans la Bible, notamment pas à Nazir, cet homme pieux qui se consacrait à Dieu et que la traduction grecque nomme « saint » (sur la racine agios) et non nazoréen. Nazoréen est une translitération en grec du mot hébreu qui veut dire « rejeton ». Jésus, est un rejeton et c’est ainsi qu’il sera qualifié par ses détracteurs (Ac 6/14) qui seront porteurs d’une vérité évangélique qui les dépasse.

Ainsi, les évangélistes pouvaient bien avoir en tête ce passage du prophète Esaïe lorsqu’ils ont essayé de faire comprendre à leurs lecteurs qui était Jésus et ce qu’il avait accompli. Cela signifie que Jésus n’est pas pris en échec à cause de ce texte, qui ne le disqualifie pas, mais qui le requalifie comme il requalifie notre christianisme. Tout est à comprendre à partir de l’image du rejeton, qui n’est pas un cèdre du Liban vieux de mille ans, qui n’est pas un figuier chargé de fruits, mais qui est un arbre en devenir. Le rejeton parle d’avenir, de ce qui est possible, de ce que nous pouvons désormais envisager. Le rejeton nous projette dans le futur, faisant venir au monde de nouvelles potentialités. La suite du texte est donc à comprendre comme un germe, comme une ouverture sur une suite, qu’à l’époque d’Esaïe on pensait impossible. L’horizon cesse d’être bouché, une promesse voit le jour. Esaïe indique ce qu’il est désormais possible d’espérer. Esaïe exprime le rêve du peuple hébreu que Jésus reprendra à son compte, non pour y mettre un terme, un point final, mais pour en redire la pertinence et la possibilité.

Jésus n’est pas la fin de l’histoire, il en est le rejeton, qui indique que l’espérance d’Esaïe n’est pas morte, qu’elle peut encore faire histoire. Jésus montrera qu’il est possible de se comporter avec ses ennemis autrement que comme un loup. Il montrera qu’il est possible de manger aussi bien avec les pharisiens obsédés par la pureté qu’avec les prostituées. Il montrera qu’il est possible de ne pas mettre tout le monde dans le même panier et d’avoir un esprit de discernement. Il montrera qu’il est possible de faire reculer le mal, la méchanceté par l’usage de paroles qui sèment la vie. Il montrera que la justice peut être pratiquée, qu’elle peut être un art de vivre que l’on porte en bandoulière, sur ses reins. Jésus a reformulé le rêve du peuple hébreu par sa prédication et à travers sa vie qui a été suffisamment marquante pour que des personnes en viennent à se dire qu’elles avaient vu la gloire du rejeton d’Esaïe sous leurs propres yeux.

Jésus a renouvelé l’élan de ce temps messianique dont parle le prophète Esaïe. N’est-ce pas ce que fera Martin Luther King, lui aussi, lorsqu’il ressuscitera le rêve américain ? Martin Luther King se considérait lui-même comme un rejeton - rejeton d’Abraham Lincoln qui le couvrait d’ailleurs de son ombre symbolique lorsqu’il réinterpréta le rêve du peuple hébreu pour nourrir le rêve américain. Le loup devenait les enfants du gouverneur de l’Alabama tandis que l’agneau prenait la couleur des petits garçons et des petites filles noirs de cet état où tous se prendraient la main comme frères et sœurs. Le veau et le lionceau se métamorphosaient en esclaves et en propriétaires, prenant place à la table de cette même fraternité. L’esprit de discernement rendait alors chacun capable de reconnaître un caillou d’espérance dans les montagnes de désespoir. Le rêve américain était ressuscité par le sceptre de la parole et un peuple entier se mettait à vibrer.

Car voilà bien ce qui nous fait vibrer : ce sont ces paroles millénaires qui peuvent s’incarner partout où quelqu’un adhère à ce rêve messianique. C’est la perspective qu’un rejeton jaillisse à nouveau qui nous fait vibrer et qui donne à notre être ses véritables lettres de noblesse. Et c’est à nous, ici, rejeton des rejetons qui nous ont précédés, qu’il échoit de dire quel est ce rêve que nous formons contre toute forme de suicide que d’aucuns voudraient français. C’est à nous qu’il échoit, collectivement, de faire sortir un nouveau rameau porteur d’une vie réconciliée avec elle-même, qui ne se fonde plus sur la rivalité, sur l’esprit partisan, sur la peur. C’est à nous, communauté réelle de l’Oratoire du Louvre, qu’il appartient, notamment, de ressusciter le rêve français dans sa dimension universelle, ce rêve aux accents d’humanisme qui fait miroiter les Lumières.

Esaïe nous permet de requalifier la foi chrétienne : elle est la confiance que nous avons dans la justesse de cette perspective. La foi chrétienne est ce désir impérieux que le rejeton d’Isaï se dresse comme une bannière pour les peuples, ou qu’il sonne comme la cloche de la liberté pour tous les Etats, ou encore qu’il entonne un hymne universel, peu importe les modalités, peu importe qu’il s’agisse de Nazareth, de Philadelphie ou d’une ville de l’Île de France. La foi chrétienne est cette vibration intime qui apparait à chaque fois que nous traduisons pour notre époque ce rêve messianique, et que nous donnons chair à cette aspiration à la justice et à la fraternité en dépit des adversités et des hostilités du moment. Ce ne sont pas quelques hauts faits du passé qui nous font vibrer et que nous ressasserions dans des liturgies forcément périmées ; ce sont les occasions d’incarner, de nos jours, les idéaux bibliques, qui nous font vibrer. Manions le sceptre de la parole, de la parole qui s’incarne, et la terre entière sera effectivement frappée de la justesse de la perspective que propose ce rêve messianique. Traduisons-le dans notre vie quotidienne, dans des programmes politiques, dans des modes de gouvernance, dans des actions diaconales, dans les formes culturelles les plus variées et alors, nous pourrons nous endormir rassasiés d’une vie bonne.

Amen

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Lecture de la Bible

Ésaïe 11:1-10

Puis un rameau sortira du tronc d’Isaï, Et un rejeton naîtra de ses racines.

2 L’Esprit de l’Eternel reposera sur lui: Esprit de sagesse et d’intelligence, Esprit de conseil et de force, Esprit de connaissance et de crainte de l’Eternel.

3 Il respirera la crainte de l’Eternel; Il ne jugera point sur l’apparence, Il ne prononcera point sur un ouï-dire.

4 Mais il jugera les pauvres avec équité, Et il prononcera avec droiture un jugement sur les malheureux de la terre; Il frappera la terre de sa parole comme d’une verge, Et du souffle de ses lèvres il fera mourir le méchant.

5 La justice sera la ceinture de ses flancs, Et la fidélité la ceinture de ses reins.

6 Le loup habitera avec l’agneau, Et la panthère se couchera avec le chevreau; Le veau, le lionceau, et le bétail qu’on engraisse, seront ensemble, Et un petit enfant les conduira.

7 La vache et l’ourse auront un même pâturage, Leurs petits un même gîte; Et le lion, comme le boeuf, mangera de la paille.

8 Le nourrisson s’ébattra sur l’antre de la vipère, Et l’enfant sevré mettra sa main dans la caverne du basilic.

9 Il ne se fera ni tort ni dommage Sur toute ma montagne sainte; Car la terre sera remplie de la connaissance de l’Eternel, Comme le fond de la mer par les eaux qui le couvrent.

10 En ce jour, le rejeton d’Isaï Sera là comme une bannière pour les peuples; Les nations se tourneront vers lui, Et la gloire sera sa demeure.

Traduction NEG

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