Au travail ; par les regards, la Parole et les gestes

Actes 3:1-16

Culte du 21 mai 2017
Prédication de pasteur Christina Michelsen

Vidéo de la partie centrale du culte

film réalisé bénévolement par Soo-Hyun Pernot

Culte du dimanche 21 mai 2017
prédication de la pasteure Christina Michelsen

Dans ce récit, Luc propose la genèse d’une communauté, la communauté chrétienne. Il est bien question de ceci au tout début du livre des Actes des Apôtres que Luc a eu l’audace de rajouter à son évangile : il ajoute un livre au récit de la naissance et la vie de Jésus.

Il y a beaucoup de parallèles entre ces deux livres : Ainsi, les apôtres reçoivent le Saint-Esprit à Jérusalem, comme au début de l’évangile, Jésus recevait l’Esprit au moment de son baptême. L’esprit c’est le souffle, ce qui nous rend vivant pour faire vivre, encore aujourd’hui, cette communauté chrétienne. Maintenant que leur maître n’est plus physiquement à leur côté, l'enjeu, pour les apôtres, est de transmettre ce qui leur a été transmis.

Au début du texte nous nous attendons à une bonne action de la part de Pierre et Jean, comme d’aider cet homme infirme qui demande l’aumône. Mais ce que Luc nous fait comprendre ici, c’est que n’importe qui trouverait de quoi aider matériellement un mendiant, mais qu’ici ce que les apôtres lui proposent est une toute autre richesse : comme la santé et la perspective de vivre selon ce que Jésus leur a appris.

L’infirme de naissance est une image de l’humain en devenir, de l’homme non fini, de moi-même et de chacun de nous. Il s’agit alors de poursuivre sa création. En quoi puis-je encore grandir? Le Christ me dit de devenir comme un enfant. Pas devenir enfant ce qui serait un projet ou une décision impossible, mais comme un enfant. C’est à dire ne jamais oublier qu’il y a une marge de progression devant moi, en bonté, en richesse de vie, en intelligence, en charité. Grandir en puissance et piété est possible. Et cela ne se passe pas de la manière que la foule imaginait, cela ne se passe pas toujours comme nous l’attendions.

Avez-vous remarqué le nombre de fois où il est question de voir et de regarder ? L’infirme voit et Pierre et Jean tournent leurs yeux vers lui. Une rencontre a lieu. C'est tout simple, et cela peut nous arriver tous les jours. Ce jour-là n’est pourtant pas comme les autres; c’est une première guérison sans la présence de leur maitre. Comment alors guérir au « nom de Jésus Christ? » Il est dit que nous pouvons et devons le faire. Ce n’est pas si compliqué. Notre prochain est celui qui se trouve sur notre chemin. Et il suffit d’ouvrir les yeux pour le voir. Mais comme dans l’histoire du bon Samaritain, la question du prochain est comme renversée. La question est plutôt: Pour qui suis-je le prochain? Ainsi le blessé de la vie ou l’infirme, l’homme en devenir est l’occasion et la preuve de la grâce de Dieu. Nous allons nous mettre à sa place. Pierre et Jean, ici même, ces deux figures nous aident à devenir chrétiens à modifier notre être et faire de plus en plus partie de ce corps qu’est l’Église selon ce que dit Paul dans 1 Corinthiens 12, 12-31. « En effet, prenons une comparaison : le corps est un, et pourtant il a plusieurs membres ; mais tous les membres du corps, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps. Il en est de même du Christ. Car nous avons tous été baptisés dans un seul Esprit en un seul corps, Juifs ou Grecs, esclaves ou hommes libres, et nous avons tous été abreuvés d’un seul Esprit. »

La première lecture de ce récit est donc existentielle. Il illustre comment il est possible pour nous de nous relever après la mort et la résurrection du Christ. Comment l’infirme est transformé et prend part à la communauté chrétienne.

La deuxième dimension est historique. Il est important que cette guérison se passe dans le temple de Jérusalem. C’est le lieu sacré de la religion instaurée et majoritaire au moment du récit. La première communauté chrétienne prend racine dans le centre névralgique de la société et du pouvoir religieux avant d’agir dans les campagnes isolées de Juda et puis dans le monde. Avant on entrait dans le temple pour prier, pour donner ou demander l’aumône, et certains lieux étaient réservés uniquement aux israélites. Ici on entre pour entendre la Parole de Dieu et pour ouvrir les yeux sur son prochain. Au début on a du mal à y entrer et au final tout le monde y entre. Le texte dit que c’est précisément cela qui à la fois effraye et impressionne la foule. Je vois quelques clés pour y entrer: d’abord l’infirmité nous aide à reconnaitre nos limites en sainteté, un peu comme Jacob qui est ralenti par sa hanche blessée (Gen 32,23-32). Même Pierre met l’accent sur sa propre inefficacité : Mais non détrompez-vous, dit Pierre, c’est par le Dieu des ancêtres et dans la gloire qu’a reçu le Christ que l’homme infirme s’est mis à marcher. Et pas seulement marcher, il a chanté et dansé, et c’en est presque trop avec toute cette exaltation et allégresse. Mais c’est d’abord une image. Et il est toujours bon de voir que cela peut être parfois joyeux d’être chrétien. Une deuxième clé de lecture est la solidarité qui mène à un changement de point de vue. A une conversion du regard. Mais pas seulement. Aussi du corps tout entier. Avec une parole Pierre prend l’infirme par la main et l’aide à se relever. Le Christ aurait dit « Lève-toi et va. Ta foi t’a sauvé. Avance en paix » (Luc 17,19) Une fois muni du Saint-Esprit chaque apôtre peut dire ces mots aussi, mais il faut un geste en plus. L'aumône donnée à celui qui est exclu doit être accompagnée par des regards, une parole et des gestes. Encore plus précieux est la reconnaissance. Combien de fois nous regardons mal les autres? Nous jugeons et nous sommes jugés pour une différence, une maladie, une situation de travail, de famille.

La foule est ici témoin d’une conversion grandeur nature. Le dos et les jambes se plient et se dresse, car les disciples aident l’homme à se redresser, à demander autre chose que l’argent. Précisément à demander une conversion du corps, de l’homme, de son être. Et cette conversion touche la foule qui se met à croire qu’un changement est possible au nom du Christ.

La question de la foi est néanmoins délicate. Elle risque d’exclure plus que d’inclure. Et il est justement frappant que le mendiant est embarqué dans l’aventure avec les premiers chrétiens sans forcément y adhérer, sans demander une place à bord. C’est encourageant et rassurant pour nous que l’infirme simplement en attendant quelque chose voit sa vie bouleversé. Il y a une modestie à la fois chez lui et chez les disciples devant le grand projet qui les attend : Bâtir un nouveau temple (dans leurs cœurs aussi) autour de ce nom qui a bouleversé leurs regards, mis en mouvement leurs corps pour rompre certains liens.

N’y a-t-il pas aussi un lien entre le fait de voir, de reconnaitre et d’être profondément touché. (C’est une devise littéraire quand Homère raconte comment la nounou d’Ulysse le reconnait grâce à un grain de beauté quand il est enfin de retour. Nous sommes émus de voir qu’elle le reconnaît malgré tout ce qui les sépare dans le temps.)

Quand les deux marcheurs voient enfin l’étranger qui les a accompagné sur la route d’Emmaüs quand ils le voient rompre le pain ils reconnaissent leur maître. Quand l’infirme se lève en dansant pour rentrer dans le temple, n’étant plus exclu, mais accompagné par Jean et Pierre un nouveau royaume voit le jour. Dans lequel les règles d’avant sont renversées.

Cette scène attire le regard de la foule qui à son tour saura interpréter ce qui est arrivé. Le livre des Actes décrit comment la Parole s’agrandit par le nom du Christ et s’exporte à partir de la place du temple de Jérusalem. Cela veut dire qu’à leur tour les gens changent. Une conversion de leurs yeux et de leur intelligence a lieu. C’est tout à fait logique qu’une conversion découle de la présence de l’Esprit; Les Actes racontent comment la communauté se fonde, sa mission et son extension se mettent en place par étape, et ce récit de guérison en fait partie. Il est important que Pierre n’est pas seul non plus mais accompagné par Jean. Après la Pentecôte et l’Ascension, Jésus n’est plus là. C’est à nous d’être le corps du Christ. On ne doit pas attendre sa venue, il est venu, il est là quand on se réunit en son nom. Il y a de quoi être surpris quand les règles (du jeu) changent. Le chemin peut être inattendu.

La dimension historique de ce récit nous aide à comprendre comment un accès qui était avant exclusivement réservé aux juifs devient accessible à tous; même à l’infirme qui représente le plus petit, le plus modeste, le plus inquiet ou le plus sceptique d’entre nous. Maintenant Pierre déclare que l’accès est possible par le nom de Jésus Christ. Il représente un laisser passer pour accéder au temple qui implique un nouveau regard sur les autres. La dimension ecclésiale est donc importante. Comment ‘faire Eglise ensemble’ aujourd’hui ? Pierre et Jean c’est nous, l’infirme c’est nous, la foule c’est nous. Nous sommes tous conviés à entrer dans ce temple. Et plus que cela nous sommes conviés à convier les autres. Ce qu’il faut chercher à comprendre c’est la puissance et la piété que nous gagnons à nous appuyer l’un sur l’autre au nom du Christ. A l’origine les premières communautés chrétiennes étaient appelées ainsi par moquerie. La toute première illustration du Christ est aussi une moquerie avec cet homme qui rend un culte à un âne sur une croix. Devant le ridicule de ce graffiti de cette première caricature de l’histoire du christianisme, nous avons cru depuis deux mille ans que la parole ressuscitée de Dieu résiste. Déplacer le lieu de l’autorité du temple au sein de notre cœur nous parait être une bonne nouvelle pour l’homme. Un scandale pour certain comme dit Paul : « Nous, nous prêchons Christ crucifié ; scandale pour les Juifs et folie pour les païens. » (1 Cor. 1,23) Et le récit d’aujourd’hui risque d’être ridiculisé si l’on reste en surface. Il doit plutôt nous guider à comprendre comment une église prend forme. Regarde ici dans l’Oratoire du Louvre nous avons une église dans l’église, par exemple l’école biblique. Une partie des moniteurs et les enfants quittent le culte, les beaux murs de ce temple, et l’église en devenir continue en face … La communauté des « chercheurs de Dieu » respire, rigole, se blesse, se console.

Cela me rappelle un exercice présenté à des catéchumènes pendant mon stage en tant que pasteur à l’église danoise de Paris. J’ai demandé aux jeunes de m’expliquer ce qu’est l’église. Un a répondu « le pape » et un autre « Dieu ». Heureusement qu’ils sont venus pour préparer leur confirmation car il y avait encore du chemin à faire ensemble. Mais à la décharge ces timides adolescents qui ont eu la gentillesse de répondre à ma question bizarre, je pense très franchement que beaucoup de nos contemporains auraient du mal à faire mieux. Comment définir ce qu’est « l’Église » ? En tant que protestant nous pouvons nous cacher un peu derrière une description de ce qu’est l’Église protestante ? Par différence, par opposition, par le détour de l’histoire du protestantisme, mais cela ne serait finalement pas vraiment répondre à la question posé.

Pour parvenir à une réponse convenable j’aurais pu lire le début des Actes avec les jeunes catéchumènes. Mais je leur ai demandé de faire un dessin. Pour dessiner notre église au tableau, nous avons mis un orgue, une croix, un baptistère, une table de communion, une chaire, une Bible, des gens sur des bancs, un pasteur, un organiste etc... Et après nous avons fait le mouvement à l’envers, enlever un par un chaque élément pour revenir à l’essentiel. Pour voir ce qui reste, ce qui fait l’église. On peut effacer beaucoup d’éléments, sauf les gens, les chrétiens, la communauté d’hommes et de femmes réunis au nom du Christ. Dans une lettre du 5 mai 1944 le pasteur allemand Dietrich Bonhoeffer écrit : « L’acte religieux est toujours partiel, la foi est un tout, un acte vital. Jésus n’appelle pas à une religion nouvelle, mais à la vie. »

Notre texte est plein d’oppositions et de contrastes: entre le temple et les apôtres, et entre l’aumône qui maintien le pauvre dans la position de victime et la force que lui apportent les disciples. C’est à dire des regards, une Parole et des gestes. Pierre invite la foule à poursuivre la conversion de leur regard sans s‘arrêter au visible. Il dit : « Pourquoi nous fixer des yeux, comme si c’était notre propre puissance ou notre propre piété qui l’avait fait marcher? » (3,12) Puissance et piété se conjugues donc ici, si l’on comprend puissance comme puissance de transformation de ce monde ci.

Amen

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Lecture de la Bible

Actes des Apôtres
3:1-16

Un jour, Pierre et Jean vont au temple pour la prière de trois heures de l’après-midi. Près de la porte du temple appelée « la Belle Porte », il y a un homme infirme depuis sa naissance. Chaque jour, on l’apporte et on le dépose là. Il demande de l’argent à ceux qui entrent dans le temple.

L’infirme voit Pierre et Jean qui vont entrer, il leur demande de l’argent. Pierre et Jean tournent les yeux vers lui et Pierre lui dit: « Regarde-nous! »

L'homme les regarde avec attention. Il pense: « Ils vont me donner quelque chose. » Pierre lui dit: « Je n’ai pas d’argent, je n'ai pas d’or, mais ce que j’ai je te le donne: Au nom de Jésus-Christ de Nazareth, lève-toi et marche! »

Pierre prend l’homme par la main droite pour l’aider à se lever. Aussitôt les pieds et les chevilles de l’infirme deviennent solides.

Il se lève d’un bond et se met à marcher. Il entre avec Pierre et Jean dans le temple, il marche, il saute, il chante la louange de Dieu.

Les gens le reconnaissent: c’est lui qui était assis à la Belle Porte du temple pour mendier. Alors ils sont effrayés et très étonnés à cause de ce qui est arrivé à l’infirme.

L’homme ne quitte plus Pierre et Jean. Toute la foule est très étonnée, elle court vers eux, le long des colonnes appelées « Colonnes de Salomon ».

En voyant cela, Pierre dit à la foule: Frères israélites, ce qui est arrivé vous étonne? Pourquoi donc? Pourquoi est-ce que vous nous regardez de cette façon? Vous avez l’air de penser: c’est Pierre et Jean qui ont fait marcher cet homme, parce qu’ils sont eux-mêmes puissants et fidèles à Dieu. Mais non!

Le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Dieu de nos ancêtres, a donné de la gloire à son serviteur Jésus. Vous, vous l’avez livré, vous l’avez rejeté devant Pilate. Pourtant celui-ci avait décidé de le libérer.

Vous, vous avez rejeté celui qui est saint et juste et vous avez demandé que Pilate vous libère un assassin.

Vous avez fait mourir le maître de la vie, mais Dieu l’a réveillé de la mort, nous en sommes témoins.

Maintenant, vous voyez cet homme et vous le connaissez: c’est le nom de Jésus qui l’a guéri parce que nous croyons en lui. C'est la foi en Jésus qui lui a donné toute la santé, devant vous tous.

(Cf . Traduction Parole de Vie)

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