Aimer Dieu, une gageure ?

Deutéronome 6:5-6 , Hébreux 10:30-31

Culte du 24 novembre 2013
Prédication de pasteur James Woody

( Deutéronome 6:5-6 ; Hébreux 10:30-31 )

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Culte du dimanche 24 novembre 2013 à l'Oratoire du Louvre
prédication du pasteur James Woody

Chers frères et sœurs, aimer Dieu de tout son être constitue une évidence pour les croyants. Les croyants, ça aime Dieu, c’est même à ça qu’on les reconnaît. Mais si nous prenons la peine de nous interroger sur ce que signifie « aimer Dieu », l’évidence fait place à la perplexité, à cause de Dieu, qui échappe à notre savoir, qui échappe à nos sens. Comment aimer ce qu’on n’a pas vu ? Mieux que cela, comment aimer Dieu dont nous disons, avec le théologien Paul Tillich, qu’il est au-dessus de Dieu ? Si nous nous rappelons avec l’épître de Jean que « Dieu est amour », alors cela signifie que le croyant est celui qui aime l’amour, à la manière des adolescents qui disent que lorsqu’on aime quelqu’un on aime surtout le fait d’être amoureux. Cela ne nous éclaire pas beaucoup sur ce que signifie aimer Dieu. Pour comprendre quelque chose à ce commandement d’amour qui implique tout notre être, je vous propose de nous mettre à l’école de la théologie de l’expérience, cette théologie qui ne spécule pas, mais qui observe l’être humain et qui fait entrer ses observation en dialogue avec les textes bibliques. Bernard de Clairvaux (1090-1153) qui est à l’origine de la réforme cistercienne, est l’un des maîtres de la théologie de l’expérience, aussi appelée théologie monastique. Il s’est intéressé de près au sujet qui nous occupe et a rédigé un Traité de l’amour de Dieu qu’il faut lire en tension avec ses Sermons sur le Cantique des cantiques.

Et pour ancrer dans l’expérience notre compréhension de ce qu’aimer Dieu veut dire, je puiserai dans le récit Tiphaine ou le silence du moi, écrit par le pédopsychiatre Guillaume Monod, une scène qui nous permettra de relier la typologie de Bernard de Clairvaux à ce que nous pouvons nous-mêmes vivre.

Tiphaine a huit ans. Elle est placée dans une unité de pédopsychiatrie suite à un signalement à l’école : elle a des bleus partout, quelques cicatrices, mais elle n’a ni fractures, ni traces de brûlures. Vient un jour où Tiphaine entre en conflit avec d’autres enfants. Elle est séparée, emmenée dans sa chambre et elle se débat. Elle mord soudainement jusqu’au sang le pouce de l’adulte qui l’avait prise en charge et qui l’enferme dans sa chambre. Une fois seule, elle explose : elle renverse les tables, jette les tiroirs contre la glace du lavabo, renverse le lit, déchire les deux oreillers avec ses dents, retourne l’armoire à laquelle elle donne un furieux coup de pied, ce qui la blesse. A ce moment, une aide-soignante, Sabine, entre dans la chambre avec un verre à la main et un cachet destiné à calmer l’état de crise. Tiphaine donne un coup dans la main tendue « et plante dans les yeux de l’aide-soignante un regard de haine, tranchant comme un poignard » (p. 167).

Quelle est la suite de l’histoire ?

Bernard de Clairvaux constate que la première figure de celui qui aime Dieu est l’esclave, l’esclave d’un Dieu maître tout-puissant. C’est le fils ainé de la parabole du père prodigue (Luc 15) qui ne fait pas autre chose que ce que son père lui a dit de faire. C’est l’amour du croyant esclave d’une parole qu’il tient pour parole de Dieu et qui lui tient lieu de conscience. C’est l’amour du croyant esclave d’une image de Dieu qui prend toute la place, qui ne lui laisse aucune liberté, aucune marge d’interprétation. Pour ce croyant, Dieu est tout d’un bloc qui prend toute la place. Aimer ce Dieu-là, c’est obéir à la lettre de la consigne, c’est se conformer à l’image qu’on se fait de Dieu pour ne pas être exclu du cercle des croyants reconnus en tant que tels. Le croyant esclave vit dans le registre du même, dans la reproduction du discours, de l’attitude, de la réaction de ceux qui forment, avec lui, la communauté des croyants.

La suite du récit, pour ce croyant-là, c’est l’exclusion de Tiphaine. Elle est sortie du cadre qui lui était imparti aussi bien en agressant les personnes qu’en détruisant des objets. Elle est donc hors jeu. Le croyant esclave ne supporte pas ce qui diffère de la norme qu’il pose comme divine. Aimer Dieu, dans ce cas, c’est protéger Dieu de tout ce qui altère son image en détruisant la cause du problème. Tiphaine, ne pouvant plus être traitée de sorcière au XXIème siècle, ne serait pas brûlée, mais le principe est là. Renvoyer hors de nos frontières ce qui ne se coule pas dans le moule, tout ce qui varie par rapport à la norme.

L’amour mercenaire

Ce qui nous fait quitter ce mode de croyance, c’est le constat formulé dans l’épître aux Hébreux « c’est une chose terrible de tomber dans les mains du Dieu vivant ». Car le Dieu vivant ne laisse pas dans cet état celui qui se considère croyant. Dieu aime d’un amour sensiblement différent de l’amour du croyant esclave. Alors, l’humain souffre de ce tiraillement intérieur entre sa façon d’aimer Dieu et la façon dont Dieu aime. Cela peut provoquer une forme de haine, haine de l’autre, haine de soi, qui peut déboucher sur un autre stade, celui du croyant mercenaire.

Pour Bernard, le croyant mercenaire est celui qui aime un Dieu qui rétribue selon les mérites. Ce Dieu là vaut-il mieux que le précédent ? Oui, il est préférable d’aimer ce Dieu qui vient fissurer l’image d’un Dieu tout-puissant qui ne peut supporter l’existence d’autre chose que ce qu’il a voulu. Le croyant mercenaire, qui est salarié par Dieu en fonction de ses actes, c’est lorsque nous avons abandonné l’idée qu’il y a d’un côté les sauvés et de l’autre les damnés. Nous plaçons notre confiance dans un Dieu qui juge et qui nous aide à abandonner la part de nous-mêmes qui fait obstacle à notre pleine humanité. C’est le Dieu qui corrige.

La suite, pour Tiphaine, ce n’est plus l’exclusion, mais la sanction. Une claque pour celui qui perd le contrôle, du pain sec et de l’eau en régime punitif, plus de sortie, d’Ipod, de sms, ni de télévision dans un mode plus domestique. Peut-être quelques corvées à exécuter (après tout, les tâches ménagères ne sont pas sans noblesse). Cet amour-là a l’avantage sur le précédent d’autoriser une rédemption. Cette rédemption se fait dans la douleur, mais elle est déjà possible. Ainsi nous sommes plus proches de l’Evangile qui relate que Dieu veut le salut de tous. Que Dieu, c’est ce qui nous permet de devenir plus humain et d’être l’artisan du bonheur de l’autre. Aimer Dieu, de cette manière, c’est déjà être sur la voie d’un Dieu qui libère de ce qui entrave notre vie, de ce qui nous empêche de mener à bien nos projets, ce qui nous retient de gestes fraternels. Aimer Dieu à la manière d’un mercenaire, c’est déjà faire un pas en direction d’un monde qui ne vit pas sur le mode de l’exclusion, mais c’est en rester à un état où nous continuons à vouloir conformer le monde à l’image que nous nous en faisons. Le croyant mercenaire est ce prosélyte qui veut changer son interlocuteur pour en faire un semblable sur le mode : coupons tout ce qui dépasse, réprimons tout ce qui ne convient pas. C’est le croyant capable d’ouvrir des camps de redressement, des écoles pastorales pour enseigner ce qui doit être prêché, et qui établira toutes sortes de police pour traquer les déviances.

L’amour filial

Voici, en fait, de quelle manière l’histoire de Tiphaine se poursuit, p. 167 : « Ecoute, lui dit Sabine, il faut que tu te calmes et que tu nous dises ce qui se passe… Ca ne sert à rien de nous taper, on est là pour toi, pas pour se faire taper dessus, tu as fait très mal à Simon, mais il ne t’en veut pas… » [Ici Albin Michel a caviardé la version précédente de l’auteur qui ajoutait « il t’a déjà pardonnée »] « …tu peux nous dire ce que tu veux, qu’on n’est pas gentil, qu’on s’occupe pas assez de toi, qu’on est trop sévère, que tu n’es pas contente de nous… ». A ce moment Tiphaine explose à nouveau : elle frappe Sabine puis son lit, s’écroule « et laisse son corps se vider de toutes les larmes qu’elle a accumulées depuis sa naissance. Sabine pose le verre de grenadine, redresse le lit de Tiphaine, y remet le matelas, les draps et la couverture, puis, avec autant de tendresse et de pudeur qu’il lui est possible, prend dans ses bras l’enfant, recroquevillée comme une feuille d’automne, et la pose sur le lit. Elle prend un oreiller propre dans le placard, le glisse sous la tête de l’enfant, s’assoit à côté d’elle, et lui caresse la tête, les cheveux, ne faisant plus rien d’autre que de recommencer ce geste unique qui arrête le temps. Au bout de longues secondes de silence, Sabine se lève, va chercher le verre de grenadine et l’offre à Tiphaine qui l’accepte. « Tu as mal ? » lui demande Sabine. Tiphaine répond par un hochement de tête pendant qu’elle approche le verre de ses lèvres. Sabine sort de la pièce et revient, une bande de gaze et un tube de pommade à la main. »

Sabine, l’aide-soignante, manifeste un amour que Bernard de Clairvaux nomme filial. C’est un amour qui s’exprime par la gratuité. L’accueil de Dieu, au plus profond de soi, permet d’établir des relations humaines qui ne cherchent pas à confisquer quoi que ce soit. C’est un amour qui se fonde sur ce que Bernard appelle la memoria futurorum, la mémoire du futur ou encore le souvenir de l’éternité. Le croyant qui aime d’un amour filial, c’est celui qui oriente son désir vers le bien ultime, vers Dieu lui-même et lorsqu’il est face à un individu, et qu’il entre en relation avec lui, c’est en ayant en tête, aux tripes, dans chaque parcelle de son être, l’idée d’un mieux être possible pour celui qui se tient là. Contrairement au mercenaire qui résonne en termes de rétribution et principalement en termes de punition, le croyant traversé par l’amour filial agit en donnant à son interlocuteur les moyens de progresser, de se développer, de grandir, de s’épanouir. C’est là le geste de l’éthique. Aimer Dieu, c’est alors proposer au monde les moyens de vivre l’Evangile ; c’est engager une pédagogie positive qui va stimuler l’être afin qu’il advienne. Aimer Dieu, c’est faire valoir ce souvenir de l’éternité pour orienter notre action, pour faire nos choix, non pas en fonction de notre intérêt du moment, mais selon l’espérance dont les textes bibliques portent le témoignage. Aimer Dieu de la sorte, c’est faire droit à ses intuitions de la transcendance qui vaut aussi bien pour nous que pour ceux que nous rencontrons.

Il n’est donc pas si grave que cela que nous ne sachions pas Dieu, qu’il échappe à notre connaissance, car cela creuse en nous le goût de l’infini, ce qui nous prémunit de la tentation de rejeter ou de maintenir en captivité ce qui ne va pas. Ne pas pouvoir définir Dieu, c’est ce qui nous permet de ne pas porter un regard définitif sur les êtres, sur les choses, sur les situations. L’amour de Dieu, dans sa version filiale, c’est accepter le va-et-vient incessant entre le monde et moi, un va-et-vient qui constitue une relance permanente du désir - désir qui ressuscite l’humain dans sa quête d’humanité. L’amour filial est patient, de cette patience dont Tertullien disait qu’elle fatigue le mal. C’est l’amour dont témoigne Sabine en ne se résignant pas face à la violence de Tiphaine, mais en revenant inlassablement avec bienveillance auprès de cette enfant pour laquelle Sabine déploie un vif souvenir de l’éternité, cette conviction que Tiphaine n’est pas condamnée à n’être que l’ombre d’elle-même. L’amour filial de Sabine peut faire échec à la souffrance de Tiphaine qui se perd dans les dédales intérieurs d’un amour qui ne trouve ni son objet, ni la bonne manière de s’exprimer.

C’est effectivement une chose terrible que de tomber dans les mains du Dieu vivant, car se fracasse notre identité du moment pour faire place à cette nouvelle identité, cette nouvelle personne qui connaîtra alors ce que la Bible nomme la joie dont Martin Luther disait qu’elle se forge par l’expérience de la damnation et de la mort. L’amour filial ne jette ni le bébé ni l’eau du bain car il perçoit que cette eau peut être le liquide amniotique qui portera l’homme, la femme, jusqu’à la véritable rémunération qui est la vie, et la vie en abondance.

Amen

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Lecture de la Bible

Deutéronome 6:5-6

Tu aimeras l’Eternel, ton Dieu,
de tout ton cœur,
de toute ton âme
et de toute ta force.

Et ces commandements, que je te donne aujourd’hui, seront dans ton cœur.

Hébreux 10:30-31

Car nous connaissons celui qui a dit :
« À moi la vengeance,
à moi la rétribution ! »
et encore :
« Le Seigneur jugera son peuple. »
C’est une chose terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant.

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