Sommaire du N° 783 (2010 T3)

Éditorial

  • « Que personne ne décide à votre place » par Marc Pernot

Dossier : Le dialogue interreligieux

  • Introduction par James Woody
  • Pourquoi y a t-il plusieurs religions et non une seule ? par Marc Pernot
  • À quoi sert le dialogue interreligieux pour les musulmans ? par Mohyddin Yahia
  • À quoi sert le dialogue interreligieux pour la communauté juive ?
  • Témoignages de paroissiens de l’Oratoire

Activités & nouvelles de l'Oratoire du Louvre

  • Calendrier des cultes
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  • Annonces

Textes

  • 200 ans de protestantisme à l’Oratoire du Louvre (1811-2011), par Philippe Braunstein
  • Que transmettons-nous ? par Marc Pernot
  • Rapport moral donné lors de l’assemblée générale de mars 2010 par Philippe Gaudin
  • Prière par Marion Unal
  • Profession de foi par Éric Essaidi

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Dossier du mois
Le dialogue interreligieux

Introduction

Faut-il justifier le dialogue interreligieux ? Après tout, cela ne va pas de soi et l’histoire nous montre que ce n’est que récemment qu’un tel dialogue a vu le jour de manière répandue. La multiplication des moyens de communication, la plus grande facilité de déplacement et les nombreuses migrations de personnes ont contribué à nous mettre au contact de cultures que nous ne connaissions pas ou seulement par ouïe dire. Le théologien John Hick a développé une image saisissante pour illustrer notre situation : pendant des siècles, on peut imaginer les êtres humains comme des individus rassemblés dans des groupes marchant, chacun, dans une vallée isolée des autres par de hautes montagnes. Ainsi, chaque groupe a développé ses propres habitudes de vie, ses manières d’expliquer l’état du monde et le sens que l’on peut donner à notre présence sur Terre. Aujourd’hui, après un long cheminement dans sa vallée, chaque groupe atteint une plaine où convergent les autres vallées. Que faire en découvrant les autres ? Quelle attitude avoir ?

Ce chamboulement de notre univers peut légitimement faire peur : peur de disparaître, peur que tout ce qui a été vécu jusque là, ce qui est devenu notre patrimoine, soit effacé. Vais-je survivre (et mon histoire avec moi) à cette nouvelle configuration ? La logique de survie peut provoquer deux réactions. La première est le repli sur soi : il s’agit de se protéger, de se défendre, de résister à la menace que représentent ces inconnus que je découvre. Ainsi, l’intégrisme est souvent une manière de répondre à cette crainte : cela revient à s’arc-bouter derrière des principes de la même manière qu’on se protégeait autrefois derrière les remparts d’un château- fort. Mais les murailles peuvent aussi s’écrouler (Jérémie 51/58).

Une autre réaction possible, à l’inverse, considère que la meilleure défense est l’attaque ; il s’agira alors d’engager la confrontation dans l’espoir de convertir l’autre, de le dominer. Dans ce cas, il s’agit d’effacer tout ce qui ne nous ressemble pas, tout ce qui ne correspond pas à notre manière de dire, à notre manière de penser, notre manière de croire, notre manière d’être. Il s’agit de tout uniformiser en se prenant pour le modèle sur lequel tout doit se conformer. Autrement dit, en dehors de nous, point de salut possible.

Il me semble qu’une démarche spirituelle, qui prend appui sur ce que Dieu nous propose de vivre, tel que cela résonne dans les textes bibliques, consiste à ne pas être motivé par la peur qui est souvent mauvaise conseillère. Ainsi Jésus, qui n’en finit pas de rencontrer des personnes d’origines et de conditions variées, n’est ni dans une attitude défensive, ni dans une attitude offensive. Il manifeste plutôt un intérêt véritable pour ceux qui viennent d’une autre vallée et qui se retrouvent avec lui dans la même plaine. Je trouve dans les rencontres de Jésus le fondement du dialogue dont il va être question dans les pages qui suivent. Que Jésus reconnaisse une foi hors du commun chez un centurion (Matthieu 8/10) montre que Jésus a pris le temps de le rencontrer en profondeur, sans se contenter d’un regard superficiel qui ne s’en serait tenu qu’aux apparences.

La manière d’être de Jésus est bien une invitation au dialogue et non au monologue où l’un parle et l’autre écoute, l’un sait et l’autre apprend. Jésus parle et il écoute ; il ne se contente pas d’entendre, il tient compte de ce qui lui est dit et il le prend très au sérieux. La rencontre avec la femme cananéenne (Matthieu 15/22-28) me fait dire que Jésus n’est pas là pour faire valoir son point de vue à tout prix mais qu’il est disposé à prendre en compte ce qui lui est dit, quitte à réformer son point de vue, à affiner ses convictions. J’en tire comme enseignement qu’un vrai dialogue est celui où nous acceptons de changer au fil de la discussion. Il ne s’agit pas de devenir une girouette et d’être toujours d’accord avec le dernier avis (tout n’est pas forcément acceptable chez l’autre) mais il convient d’entamer la rencontre sans a priori, sans définition définitive qui enferme l’autre dans l’idée que nous nous en faisons. C’est cette disponibilité d’esprit qui pourra, à l’occasion, nous permettre d’accueillir d’authentiques messagers de Dieu (Hébreux 13/2).

C’est vrai, on ne sort pas indemne de telles rencontres qui n’en restent pas au seul intérêt culturel que l’on peut porter à une civilisation, une religion, une philosophie. C’est évident lorsqu’une telle rencontre a lieu au sein d’un couple où la question de l’identité se joue en permanence, c’est vrai également dans les rencontres organisées de manière institutionnelle. Emprunter la « route nouvelle et vivante » que le Christ a inaugurée, c’est aller au-delà de notre chapelle, qu’il ne s’agit pas de défendre, pour rendre disponible l’Evangile, pour proposer nos convictions et, dans le même temps, pour risquer notre foi. Pour nous qui considérons que la foi doit se nourrir d’un esprit critique, qu’elle doit toujours être animée par un esprit de réforme et qu’il faut éviter d’absolutiser les doctrines et les institutions, le dialogue interreligieux peut être une chance de vivre cela non plus de manière interne seulement, mais au-delà de nos murs. Ce peut être une occasion d’approfondir notre foi, de l’épurer le cas échéant, de l’enrichir de l’expérience et de la réflexion d’autres croyants qui ont emprunté d’autres chemins que le nôtre. Entrer en dialogue avec d’autres croyants d’autres traditions religieuses, c’est décentrer notre regard sur Dieu et abandonner certaines projections que nous faisons sur lui, par la force de l’habitude ou, au contraire, redonner de l’importance à un aspect de Dieu que nous avons peut-être trop délaissé. Par exemple, il me semble que l’Islam à beaucoup à nous réapprendre sur le Dieu créateur et, dans le même temps, le Christianisme peut sensibiliser l’Islam à la notion d’alliance qui ne présente pas la relation entre Dieu et l’humanité de façon monolithique et définitive mais en termes de tissage, de reprise, de progression.

Sans chercher à fusionner les religions, sans chercher à faire du syncrétisme, le dialogue interreligieux peut-être une manière positive d’édifier la vie sur Terre en l’organisant autrement que par l’affrontement ou le repli sur soi, autrement que par la méfiance ou l’indifférence. Sur le plan théologique, il permet d’approcher le divin avec plus de finesse. Sur le plan personnel, parce qu’il me donne l’occasion de m’exposer, le dialogue interreligieux me permet de me découvrir et donc de mieux me connaître.

Le dialogue religieux peut donc être l’un des lieux de la révélation.

James Woody