Le rêve et la réalité

(Jean 12:20-33)

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Culte du dimanche 22 mars 2015 à l'Oratoire du Louvre
prédication de Martine Lecoq

 

« Père, sauve-moi de cette heure ! Mais c’est pour cela que je suis venu jusqu’à cette heure. »

Nous sommes aujourd’hui à une sorte de point zéro de notre calendrier ecclésiastique. En cours de carême, mais dans un creux, un trou. On entend ici une dernière respiration, même si elle est un peu rauque, un peu caverneuse. Un dernier souffle avant l’ascension ininterrompue du Christ vers sa mort. L’escalade sera vertigineuse, on le sait. Une fois commencée, elle ne nous lâchera plus qu’elle ne soit parvenue à son terme, non sans nous avoir bousculés de toutes parts, de la fausse réconciliation des Rameaux à la mort sans concession, puis au triomphe, sans concession non plus, de la vie. Dans ce dernier intervalle de réflexion libre, il semble que le Christ ait eu l’illusion tout humaine qu’il pouvait encore choisir : éloigner la coupe ou la boire.

Dans l’évangile de Jean, Jésus est extrême en ses deux sens : son sens divin, il sait tout à l’avance ; son sens humain, il est homme, et même le plus homme des hommes. C’est le seul évangile où on le voit pleurer, le seul où on arrive presque à l’imaginer physiquement, à se le représenter dans sa forme corporelle. Si on dit souvent de l’évangile de Jean qu’il est l’évangile spirituel, cela est vrai dans la mesure où il est également le plus charnel.

Il n’est donc pas étonnant que, dans notre texte, deux fragments de phrases qui semblent à une distance incommensurable l’un de l’autre soient subitement rapprochés, jouxtés : « sauve-moi de cette heure », puis, juste après : « c’est pour cela que je suis venu jusqu’à cette heure ».

La vulnérabilité du Christ éclate. Mais au lieu de lui ôter sa force, elle l’investit, dès la seconde suivante, d’une force supplémentaire. Que vaudrait la force sans la faiblesse qui la précède ? Elle s’écroulerait au premier choc. Sans la répulsion de la mort, que vaudrait le courage devant elle ? Peut-on parler de courage à propos de ces gens qui meurent si facilement, parce qu’ils croient tout de suite rejoindre le ciel, le paradis ou le nirvana ? On sait aussi d’ailleurs qu’ils tuent facilement.

Si Jésus n’était qu’obéissant, comme un bon fils bien élevé, s’il se jetait tout de suite sous les roues, que vaudrait pareil sacrifice ? Pas grand-chose. Cela ne vaudrait guère mieux sans doute qu’un suicide de fanatique ou de disciple de secte. Cela réduirait le Père à une mécanique céleste, et le fils à une victime manipulée, un esclave. Voire un futur bourreau.

Non, Jésus ressemble à cet enfant prodigue dont il relate les aléas dans une célèbre parabole. Il nous dit qu’il faut s’égarer pour se trouver, désobéir pour obéir librement. C’est cela être « obéissant jusqu’à la mort », c’est d’abord se payer le luxe d’être un fils mal élevé, un mauvais fils. Sans cela, il ne peut y en avoir de bon, il ne peut y en avoir de fidèle.

Un bouddhiste disait : « Celui qui pense être un bon père n’est pas un bon père, celui qui pense être un bon fils n’est pas un bon fils. » C’est très intéressant. Imaginons une classe comme nous en avons connue à l’école étant enfants. Avec ses meilleurs élèves, ses moyens. Ses mauvais élèves. Cette classe ressemble un peu déjà à l’image que nous nous faisons de la société quand nous sommes en âge d’y entrer professionnellement. Arbitrairement, nous y transposons les mêmes références. Nous sommes tous marqués par ce modèle-type. La raison est simple : nous savons que les meilleurs sont récompensés, et les mauvais toujours punis, maltraités. Comme nous ne sommes pas masochistes, nous avons envie de faire partie des meilleurs. C’est tout naturel, nous voulons tous faire partie du peloton de tête. Et dans notre approche du christianisme, nous avons tendance à reproduire la même chose.

Pourtant, quand nous envisageons la tendresse du Christ à l’égard des démunis, la délicatesse de son amour, et également j’ajouterai : son amour subversif, qui croyons-nous qu’il va préférer ? Tout de suite, il va se tourner vers le mauvais élève, vers le pire. Tout de suite, il va l’aimer. Ainsi entrainons-nous à passer de temps à autre dans la peau du mauvais élève, du mauvais élève qui n’est pas paresseux bien sûr, qui fait tout son possible. Même si nous avons été autrefois l’un des meilleurs, ou cru l’être. Sans craindre la souffrance qui est le lot du maladroit. Car la réussite du mauvais élève, même si elle exige plus de patience, plus de temps, est un triomphe absolu quand elle survient. Un triomphe selon la foi. Même s’il ne réussit pas d’ailleurs ! Ses essais suffisent. Ils sont plus précieux que la facilité intellectuelle du brillant qui décroche diplôme sur diplôme. Si nous n’avons pas de difficulté pour apprendre, qu’apprendrons-nous qui soit précieux, qui soit poinçonné comme de l’or véritable ? Ceux qui sont en proie aux plus grands obstacles trouveront dans leur succès de plus amples satisfactions, et aussi, surtout, une plus profonde compréhension de l’univers dans lequel ils vivent. Ils verront les liens entre les éléments apparemment contradictoires qui le composent. Etre chrétien sera pour eux bien davantage signifiant.

Jésus, dans notre texte, est en proie à une grande difficulté. Il est redevenu un enfant qui ne veut pas avancer, parce que, devant, c’est terrible. C’est inhumain. Il est redevenu l’ânon qu’il enfourchera la semaine prochaine, le dimanche des Rameaux, quand il courra vers son destin. Un enfant, une bête qui s’obstine, qu’on ne peut faire bouger de force. Comment n’en serait-il pas ainsi, connaissant d’avance ce qui va lui arriver ? Mais quand il se décide, il ne recule plus. Il ne va pas à la mort comme un mourant, mais comme un « très vivant », un éternellement vivant.

Est-ce à dire que l’horreur de la mort, et du supplice qui y mène, est évacuée de son cœur ? Sans doute non. Elle se poursuit en filigrane dans l’acceptation, même s’il ne la conteste plus. Le dialogue conflictuel interne est sans doute plus long que les paroles prononcées, il se poursuit dans le silence. Dialogue entre le « Fils de l’homme » (ainsi le Christ se nomme-t-il lui-même quand il englobe en lui les plaintes de l’humanité entière qui deviennent sa plainte) et le « Fils de Dieu » (quand l’intimité du Fils et du Père se referme sur son secret). « Fils de l’homme » à chaque fois que Jésus se trouve parmi les hommes, au milieu d’eux, qu’il se laisse toucher, prendre par une émotion non préméditée. « Fils de Dieu » lorsqu’il précède les événements, en connaît l’échelonnage irrévocable et s’y soumet. Fils de l’homme, Fils de Dieu. On imagine jusqu’à la croix une sorte d’interaction perpétuelle et épuisante entre ces deux natures. Une friction, un tiraillement dysharmonique qui, s’il devait durer plus longtemps, serait invivable.

En nous aussi demeure une trace de cette friction, de ce tiraillement. Une trace de cette chose invivable.

La vie est souffrance, et parce qu’elle est souffrance, elle est aussi joie, bonheur. Non parce que nous aimons souffrir, ni parce que nous brandissons nos souffrances comme des drapeaux, mais simplement parce que la joie est plus grande que la souffrance, qu’elle la traverse. Nous devons pouvoir être heureux, non malgré nos souffrances, encore moins à cause d’elles, mais avec elles. Voilà l’acceptation à laquelle nous sommes confrontés quand nous sommes redevenus de petits enfants maladroits, des ânons obstinés. Ce n’est pas gagné d’avance. Beethoven mettra des années et des années, lui le sourd, pour écrire sa musique de la Joie dans son ultime symphonie. Et cette joie-là vient de loin, elle n’est pas qu’un état d’âme. Elle n’est pas non plus seulement intime, sinon nous n’en aurions pas fait notre hymne européen. C’est une joie d’autant plus intérieure qu’elle se tourne vers l’extérieur. Une joie qu’on ne peut pas perdre sans se perdre, ou perdre le fil qui relie aux autres hommes. Une joie qui ne craint rien sans méconnaitre les dangers, sans les minimiser. Une joie de communication au sens fort du terme, parce que dénuée de peur.

Sur le chemin de notre vie, un nombre incalculable de coupes se propose à nous que nous répugnons à boire, et que nous buvons. Nous avons moins conscience que Jésus du sursaut de révolte qui nous soulève contre elles, l’implication est moins dramatique. Nous ne serons ni crucifiés, ni couronnés d’épines. Mais il s’agit quand même de petits drames personnels. Sans arrêt, je suis obligé de faire ce que je ne veux pas, ou crois ne pas vouloir. Ce qui me cause un effort apparemment contre-nature. En effet, même dans les réalisations qui nous procurent une satisfaction, même dans nos réalisations les plus positives et radieuses, les plus créatrices, il y a toujours quelque part en nous un enfant rebelle qui dit « non » d’abord. Qui dit : « je veux être libre, je veux rêver. Le rêve, c’est la liberté. Dans mon rêve, tout est parfait, tout est consolant. Rien ne me brusque, rien ne me contrarie. » Cela demande un véritable héroïsme quotidien de soulever le poids de notre inertie mélancolique avant de démarcher, d’entreprendre, agir, parler, rencontrer. Si nous nous écoutions, nous rêverions notre vie au lieu de la vivre. C’est une tentation très répandue, et l’âge n’arrange pas les choses. Une tentation diabolique pourtant ! Car elle sépare le rêve de la réalité, elle incite à les comparer, et comment ne pas préférer ce qui est parfait à ce qui ne l’est pas ? Il m’est extrêmement dur de préférer la réalité à mon rêve, et pourtant, c’est ce à quoi je dois arriver. Là est mon épanouissement, mon rayonnement, ma survie. Je dois trouver la réalité plus belle que mon rêve, oui la réalité avec ses manquements, ses luttes, son désespoir, mais aussi sa grandeur, ses irruptions de lumière. La lumière de la réalité n’abandonne personne, elle est comme le soleil qui brille pour tous. Alors que mes rêves ne brillent que pour moi.

D’ailleurs, si j’aime la réalité, mes rêves en feront partie, ils la peupleront. Il me faut aimer le rêve réel.

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Pasteur dans la chaire de l'Oratoire du Louvre - © France2

Pasteur dans la chaire de
l'Oratoire du Louvre © France2

Lecture de la Bible

Jean 12:20-33

Quelques Grecs, du nombre de ceux qui étaient montés pour adorer pendant la fête, 21 s’adressèrent à Philippe, de Bethsaïda en Galilée, et lui dirent avec instance: Seigneur, nous voudrions voir Jésus.

22 Philippe alla le dire à André, puis André et Philippe le dirent à Jésus.

23 Jésus leur répondit: L’heure est venue où le Fils de l’homme doit être glorifié.

24 En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui est tombé en terre ne meurt, il reste seul; mais, s’il meurt, il porte beaucoup de fruit.

25 Celui qui aime sa vie la perdra, et celui qui hait sa vie dans ce monde la conservera pour la vie éternelle.

26 Si quelqu’un me sert, qu’il me suive; et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, le Père l’honorera.

27 Maintenant mon âme est troublée. Et que dirais-je?... Père, délivre-moi de cette heure?... Mais c’est pour cela que je suis venu jusqu’à cette heure.

28 Père, glorifie ton nom! Et une voix vint du ciel: Je l’ai glorifié, et je le glorifierai encore.

29 La foule qui était là, et qui avait entendu, disait que c’était un coup de tonnerre. D’autres disaient: Un ange lui a parlé.

30 Jésus dit: Ce n’est pas à cause de moi que cette voix s’est fait entendre; c’est à cause de vous.

31 Maintenant a lieu le jugement de ce monde; maintenant le prince de ce monde sera jeté dehors.

32 Et moi, quand j’aurai été élevé de la terre, j’attirerai tous les hommes à moi. -

33 En parlant ainsi, il indiquait de quelle mort il devait mourir. -

Traduction NEG