Dieu parle

Genèse 28:10-19

Culte du 6 septembre 2009
Prédication de pasteur James Woody

( Genèse 28:10-19 )

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Culte du 6 septembre 2009 à l'Oratoire du Louvre
prédication du pasteur James Woody

Chers frères et sœurs, le règlement intérieur de notre Eglise réformée, la fameuse « discipline de l’Eglise réformée de France », commence ainsi, par l’article I du titre 1 : « l'Église réformée de France professe qu'aucune Église particulière ne peut prétendre délimiter l'Église de Jésus-Christ, car Dieu seul connaît ceux qui lui appartiennent ».

Voilà une conviction qui, pour une part, s’appuie sur ce texte biblique. Au moment où il s’arrête pour se reposer, Jacob vient de fuir la maison familiale en ayant arraché à son père Isaac la bénédiction dont aurait dû bénéficier son frère aîné Esaü. Le Jacob qui va s’endormir est un voleur, ni plus ni moins. Jacob va s’endormir seul, sans famille, sans richesse, sans emploi et la conscience lourde d’avoir trompé son père en se faisant passer pour Esaü. Jacob, un homme dont personne ne voudrait pas dans sa famille. Jacob, ce genre de fils qu’on préfèrerait oublier, rayer de l’arbre généalogique. Jacob, celui dont on a honte. Jacob, celui dont on ne parle plus dans les réunions de familles. Jacob, celui qui n’est plus digne de notre confiance, celui qui n’est plus digne de faire partie de notre lignée. Jacob, celui à qui on n’adresserait plus la parole, celui qu’on ne saluerait plus, celui qu’on ne regarderait même plus s’il était un membre de notre Eglise. Jacob : le traître, le renégat. Celui qui par sa conduite s’exclue lui-même de la communauté.

Et pourtant, cette nuit-là, c’est lui que Dieu vient visiter. Ce n’est pas Isaac, ce n’est pas Esaü que Dieu vient voir… c’est Jacob, le scélérat. Dieu vient discuter avec Jacob, malgré son indignité, malgré le mal qu’il a commis. Lui qui mériterait d’être excommunié, reçoit la visite de l’Eternel. Et l’Eternel ne vient pas pour le faire punir mais pour lui promettre qu’il ne l’abandonnera jamais, qu’il ne le lâchera jamais, mais qu’il sera là, pour l’aider au quotidien, pour l’accompagner jusqu’au jour où il pourra arrêter de fuir et pourra s’installer tranquillement et vivre heureux, lui et toute sa famille.

Premier étonnement, l’Eternel n’est pas seulement le Dieu des justes ; l’Eternel n’est pas seulement le Dieu de ceux qui respectent sa parole ; l’Eternel n’est pas seulement le Dieu de ceux qui ne font pas de vague au sein de la famille des croyants. Il est aussi le Dieu des fourbes, des escrocs, des crapules. L’Eternel est aussi le Dieu des personnes dont on imaginerait bien qu’elles ont perdu le droit d’être aimées de Dieu et des hommes. Premier étonnement provoqué par ce texte : Dieu vient vers nous malgré notre indignité ; Dieu parle aussi aux indignes.

Comment Dieu vient-il à la rencontre de Jacob ? d’une façon bien curieuse. A l’occasion d’un songe, Jacob voit une échelle tendue vers le ciel, demeure symbolique de Dieu. Et des messagers de Dieu montent et descendent sur cette échelle, dit le texte biblique : ils vont et viennent. Marc Chagall, peignant cette scène, affublera les messagers de Dieu d’une paire d’ailes, mais ce détail n’appartient pas au texte biblique : il appartient aux stéréotypes ; quand on veut représenter une messager de Dieu, un ange, on lui met une paire d’aile pour dire que ce messager fait le lien entre Dieu qui est donc symboliquement au ciel et les hommes qui sont effectivement sur terre.

Mais les anges ne sont pas des personnages extraordinaires. Ce n’est pas un pasteur qui vient voir Jacob au nom de Dieu. Ce n’est pas un conseiller presbytéral qui vient voir Jacob au nom de Dieu. Ce n’est pas un serviteur de l’Eglise qui vient voir Jacob au nom de Dieu. Ce n’est même pas un paroissien. Ce n’est même pas un croyant. Ce sont des messagers, des anges. J’ose dire : ce ne sont que des anges. Contrairement aux idées reçues, les anges ne sont pas des personnages singuliers qui seraient dans le secret de Dieu (des sortes de conseillers spéciaux pour ne pas dire occultes). Ce sont des messagers, seulement des messagers qui, d’une manière ou d’une autre, sont porteur d’une parole ou d’un conseil de Dieu. Jamais la foi d’un ange n’est évoquée ; jamais sa grandeur d’âme n’est suggérée… l’ange ne se distingue pas par le fait qu’il serait un être divin ou un croyant hors du commun ! il se distingue par le fait qu’il est porteur d’un message qui vient bel et bien de Dieu. Mal’akh en hébreu, qui a donné angelos en grec, celui qui est porteur d’une nouvelle (angelion) qui, si elle est bonne, devient euangelion, évangile.

Si nous n’accablons pas les anges de qualités que les textes bibliques ne leur attribuent pas, nous constatons que ce qui va conduire Jacob vers Dieu, ce sont des personnes sans autre qualité que celle de nous rapprocher de Dieu – ce qui n’est déjà pas rien. L’ange, c’est celui qui nous rend familier de Dieu, de sa parole, de sa volonté, de son espérance. L’ange, c’est celui qui abolit la distance qu’il y a entre nous et Dieu. L’ange peut faire partie du cœur de la communauté des croyants ; il peut en être tout aussi bien étranger.

Karl Barth, qui n’était pas ce qu’il y a de plus libéral comme théologien protestant, commence ainsi sa dogmatique : « Dieu peut nous parler par un athée ou un païen, et nous faire comprendre par ce moyen que la frontière entre l'Église et le monde profane passe toujours ailleurs que nous ne l'avions cru » (Karl Barth, Dogmatique I "prolégomènes",pp. 53-54).

Deuxième étonnement : Dieu peut parler à travers des personnes dont on ne s’attendrait pas à ce qu’elles soient des messagers de Dieu. Au fond, la véritable Eglise, l’Eglise du Dieu de Jésus-Christ, seul Dieu la connaît véritablement. Deuxième étonnement : Dieu parle et se rend présent à travers des personnes dont on serait à mille lieux de penser qu’elles puissent être ses témoins.

C’est dans cette perspective que nous pouvons dire que l’Eglise a un caractère démocratique, selon le principe du sacerdoce universel : personne n’est disqualifié au départ de la grande course de la vie. Chacun de nous peut remplir une fonction essentielle aux yeux de Dieu. Pour comprendre cela, nous pouvons écouter ce que raconte Jacques Gandouin au sujet de la démocratie.

« Un jour, alors que j’étais sous-préfet de Rambouillet, j’avais emmené une vieille dame visiter le château et, comme elle marchait difficilement, je l’avais conduite en voiture, faisant pénétrer mon véhicule jusqu’à la cour d’honneur dans une partie du parc qui est normalement interdite à la circulation automobile. En descendant de voiture, j’entendis un garçon d’une trentaine d’années qui grommelait : « alors c’est ça la démocratie, parce qu’on a une cocarde, on peut tout faire ! » J’allai alors vers lui et je lui dis : « Monsieur, j’ai entendu votre réflexion ; écoutez bien ceci : je suis sous-préfet de Rambouillet et, à ce titre, il est vrai que je bénéficie de certains privilèges que vous n’avez pas ; mais la démocratie, c’est que tout citoyen, donc vous-mêmes, peut devenir sous-préfet de Rambouillet s’il en a le désir et les capacités ». » (Jacques Gandouin)

Que résulte-t-il de cette rencontre entre Jacob et les messagers de Dieu ? quelle conclusion Jacob va-t-il retirer de cette rencontre assez spéciale ? Jacob dit « certainement, l’Eternel est en ce lieu et moi je ne le savais pas ». Voilà le troisième étonnement du texte, un étonnement formulé par Jacob en personne : Dieu peut-être là où on ne l’attend pas. Cela signifie que Dieu n'est pas nécessairement là où on le voudrait, où on le dit, où on le pense, où on le croit. « Dieu était là et je ne le savais pas » : l’Eternel est le Dieu qui nous surprendra toujours parce qu’il est décidément toujours au-delà de nos attentes, au-delà de nos imaginations, et même au-delà de nos rêves.

Cela signifie que nulle Eglise ne saurait détenir Dieu dans le pré carré de ses communautés, ni même de sa prédication et encore moins de ses doctrine. Dieu ne saurait être restreint à telle limite humaine, à telle frontière religieuse. Dieu parle, y compris dans des lieux qui ne sont pas consacrés à cela. Cela devrait nous inciter à ne pas considérer la foi comme une affaire seulement privée. Oui, la foi en Dieu concerne notre for intérieur, mais les bonnes nouvelles de Dieu peuvent être partagées au-delà du cercle familial, dans les lieux de notre vie quotidienne, ces lieux ordinaires qui, a priori, ne sont pas estampillés « maison de Dieu ».

Il y a là, frères et sœurs, dans ce chapitre 28 du livre de la Genèse, une très belle page d’Evangile, qui parle de ce que nous appelons la grâce de Dieu : sans théorie sophistiquée, sans référence à des concepts théologiques mais à travers la belle simplicité d’une tranche de vie très ordinaire qui pourrait ressembler à la nôtre.

Nous y découvrons que Dieu s’intéresse à nous même si nous ne sommes pas très intéressants. Alors même que nous mériterions d’être exclus de la communauté humaine, Dieu nous inclut dans l’humanité à laquelle il aspire. C’est même à travers ce fraudeur de Jacob que toutes les nations seront bénies, ce qui signifie que nous pouvons être les artisans du bonheur voulu par Dieu, quelque soit notre indignité. En bonne logique… si ce moins que rien de Jacob peut accomplir la volonté de Dieu, nous le pouvons aussi, a fortiori.

C’est là la deuxième découverte : l’Eternel vient à travers toutes sortes de témoins. Sa volonté s’incarne à travers toutes sortes de personnes. S’il y a des croyants patentés pour penser être les seuls autorisés à parler au nom de Dieu, Dieu nous révèle qu’il est le seul à autoriser tel ou tel, quelque soit son pedigree, à parler en son nom.

Enfin, la troisième découverte qui découle des deux précédentes, c’est que Dieu n’est pas nécessairement là où nous l’attendons. Le Dieu attendu se révèle bien souvent de manière inattendue, dans des circonstances inattendues. Peut-être même quand on ne l’attend plus. Car attendre Dieu, c’est s’attendre à ce qu’il nous dise ce que nous imaginons ou espérons. Or Dieu est Dieu, et non la somme de ce que nous projetons sur Lui. Quand les hommes essaient de l’atteindre, ils font des tours de Babel et ne trouvent que confusion. Quand les hommes rencontrent Dieu, c’est que Dieu les a trouvés là où les hommes ne s’attendaient pas forcément à le trouver. Et c’est alors que nous pouvons vérifier la pertinence de cette promesse divine qui constitue une véritable grâce, cette parole adressée à Jacob qui devient pour nous bénédiction : « voici, je suis avec toi ». 

Amen

Lecture de la Bible

Genèse 28:10-19

Jacob partit de Beer-Schéba, et s’en alla à Charan.

11 Il arriva dans un lieu où il passa la nuit; car le soleil était couché. Il y prit une pierre, dont il fit son chevet, et il se coucha dans ce lieu-là.
12 Il eut un songe. Et voici, une échelle était appuyée sur la terre, et son sommet touchait au ciel. Et voici, les anges de Dieu montaient et descendaient par cette échelle. 13 Et voici, l’Eternel se tenait au-dessus d’elle; et il dit: Je suis l’Eternel, le Dieu d’Abraham, ton père, et le Dieu d’Isaac. La terre sur laquelle tu es couché, je la donnerai à toi et à ta postérité. 14 Ta postérité sera comme la poussière de la terre; tu t’étendras à l’occident et à l’orient, au septentrion et au midi; et toutes les familles de la terre seront bénies en toi et en ta postérité. 15 Voici, je suis avec toi, je te garderai partout où tu iras, et je te ramènerai dans ce pays; car je ne t’abandonnerai point, que je n’aie exécuté ce que je te dis.

16 Jacob s’éveilla de son sommeil et il dit: Certainement, l’Eternel est en ce lieu, et moi, je ne le savais pas! 17 Il eut peur, et dit: Que ce lieu est redoutable! C’est ici la maison de Dieu, c’est ici la porte des cieux!

18 Et Jacob se leva de bon matin; il prit la pierre dont il avait fait son chevet, il la dressa pour monument, et il versa de l’huile sur son sommet. 19 Il donna à ce lieu le nom de Béthel; mais la ville s’appelait auparavant Luz.

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