Sommaire du N° 821 (2020 T1)

Éditorial

Dossier : Solidarité Sobriété Confiance

Calendrier des cultes

Activités de l'Oratoire du Louvre

Nouvelles de l'Oratoire

Finances

Carnet

Contacts

Prière

Couverture : Le paralytique descendu du toit, de James Tissot, Brooklyn Museum

Vous pouvez télécharger le bulletin au format PDF

Dossier du mois
Solidarité Sobriété Confiance

Éditorial

Et si nous prenions le temps d’observer l’illustration en première page de couverture ?

Regardons les hommes qui portent leur ami paralysé : on ne voit pas leur visage, mais seulement les muscles de leurs bras contractés et leurs jambes arc-boutées. Par cette posture, on imagine le poids du corps de leur ami. Et on devine le contrôle d’eux-mêmes, pour que l’homme ne tombe pas. On perçoit ainsi leur persévérance solidaire. Remarquons encore les bras de ceux qui l’accueillent : ils le retiennent, avec une certaine fermeté, afin que l’homme soit posé sur le sol, en douceur. Cet homme, paralysé des jambes, se sert de ses bras comme balancier, pour aider ses amis à maintenir l’équilibre. Sans les regarder, il se fie entièrement à ses compagnons.

Mais il regarde déjà Jésus, avant même d’être posé à terre, dans une espérance qui n’ose se dire. Jésus le regarde aussi, et l’accueille, les bras grands ouverts, en réponse à la confiance du paralysé. La rencontre peut avoir lieu. La vie de cet homme va changer.

Ce tableau, dénué d’ornements superflus, autrement dit d’une grande sobriété, raconte l’essentiel de cette histoire que l’on retrouve dans les trois Évangiles synoptiques. Il illustre aussi le dossier consacré à ces trois mots, sans parenté évidente, mais qui portent en eux le projet d’un monde renouvelé, pour peu qu’on y fasse attention, et qu’on prenne au sérieux tous les lanceurs d’alerte qui nous préviennent depuis longtemps de changer de comportement.

Si nous étions tentés d’y voir ou d’y entendre un avertissement banal, puisse ce nouveau dossier de la Feuille Rose permettre à chacun de se réapproprier ces mots de solidarité, de sobriété, de confiance, en les conjuguant pour un avenir meilleur. Ils ont fait leurs preuves en tout temps.

Agnès Adeline-Schaeffer, pasteur


Questions de Fraternité

L’articulation des concepts de liberté et d’égalité ne va pas sans son lot d’apories. L’ancrage dans notre vécu des notions de fraternité et de solidarité, qu’il convient cependant de différencier, nous amène à reconnaître l’autre comme un autre nous-même, pourvu des mêmes droits, et à résoudre ces contradictions.

Le terme de fraternité n'a pas forcément bonne presse dans le milieu des travailleurs sociaux, plus précisément celui de la protection de l'enfance, que je fréquente depuis des années comme responsable associatif. Il m'est arrivé d'entendre un cadre déclarer que dans la devise républicaine le terme de fraternité était déplacé et que c'est celui de solidarité qui aurait dû y figurer : « Liberté, égalité, solidarité ».

Cette position se comprend ainsi : alors que la liberté et l'égalité sont des notions claires et accessibles à tous, la fraternité est un mensonge : nous ne sommes pas frères, nous n'avons pas les mêmes parents, ni d'ailleurs la même tête, la même histoire, les mêmes relations ; un mensonge donc, un leurre, un outil de plus dans la panoplie des dominants pour faire que les dominés se résignent.

D'autre part il est facile de voir d'où sort cette notion de fraternité : elle vient tout droit de l'époque où la France était la fille aînée de l'Église et où le « Notre Père » s'imposait dans toutes les consciences. La fraternité est le contraire d'une valeur laïque, et nous sommes, fort heureusement, dans un pays laïc.

J'ai pris le contre-pied de cette analyse lors d'un séminaire qui réunissait de nombreux travailleurs sociaux, majoritairement des éducateurs spécialisés, en évoquant les complications qu'ils pouvaient rencontrer dans la conduite des relations avec les personnes qui leur sont confiées, souvent des mineurs ou de jeunes majeurs en situation de difficulté – des adolescent difficiles, si l'on préfère.

Est-il si simple de faire comprendre que la liberté n'est pas la possibilité de faire « évidemment » tout ce qu'on veut, comme on le veut et quand on le veut ? Que la liberté de chacun ne lui donne pas le droit de piétiner la liberté de son voisin ? Est-on sûr de pouvoir écarter l'hypothèse d'un pur et strict déterminisme ? Doit-on s'interroger pour savoir si c'est en pleine liberté que nous voulons ce que nous voulons ... et pour finir considérer qu'être libre c'est obéir à des lois qu'on comprend et dont on approuve le processus de définition ?

Est-il si simple de faire comprendre que l'égalité ne réside pas dans la suppression des différences par la revendication de l'indifférenciation généralisée de tous, mais dans l'égale possibilité pour chacun de voir ses propres différences, sa singularité, reconnues comme légitimes ? Est-il si évident de comprendre que l'autre, si différent de nous, reste notre égal ? Doit-on se réfugier dans le pur domaine conceptuel de l'égalité de tous dans la dignité humaine ? Ou se mentir en proclamant qu'elle consiste dans l'inaccessible égalité pratique des droits et des chances ?

Est-il si simple de faire accepter que la fraternité implique de ne pas considérer celui qu'on rencontre comme un objet, voire un obstacle, mais comme une personne qui pourra un jour nous apporter aide et soutien, à laquelle on pourra un jour apporter aide et soutien ? Est-il si évident que la fraternité n'est pas d'abord l'affaire de la loi, des règlements, ni même de la morale, mais l'aboutissement d'un état d'esprit qui appelle à reconnaître chacun comme un frère en humanité ?

Si pour certains la fraternité pourrait être une notion obsolète, et s'il faudrait de ce fait éliminer ce terme pour le remplacer par celui de solidarité, plus moderne, plus opérationnel, et laïc, à l'opposé, on peut voir la fraternité comme une réalité vécue, un élan humain, alors que la solidarité est une obligation sociale prise en charge par des institutions impersonnelles : nous connaissons bien des départements dans lesquels le travail social est administré par des « directions de la solidarité », alors que je serais très surpris qu'il existe quelque part une « direction de la fraternité » qui administre quoi que ce soit. La solidarité se dirige, la fraternité se vit, ce qui ne contredit en aucune façon l'évidence que les politiques de solidarité sont indispensables, et qu'il est tout à fait nécessaire que les collectivités publiques en garantissent la mise en œuvre : la solidarité est, par essence, agissante.

La fraternité implique, fonde et légitime aussi bien la liberté, l'égalité que la solidarité : sans elle, la liberté est celle de la jungle, limitée par la seule crainte de la police, l'égalité n'est plus qu'un mensonge ou une utopie sans contour et la solidarité une obligation réglementée qui contraint les capables à pourvoir aux besoins des incapables. Avec elle, la liberté, l'égalité et la solidarité se partagent dans la reconnaissance de l'autre comme un autre soi-même, porteur de la même légitimité et des mêmes droits.

Bien sûr, pour un croyant, toute cette argumentation est superflue : pour moi, la foi ne se conçoit que dans l'évidence de la fraternité.

Etienne Hollier-Larousse


Sobriété et solidarité :
        un double défi … salvateur

La sobriété, loin de se comprendre comme une privation, voire une punition, engendre au contraire une nouvelle conception du bonheur, illustrée par la pratique et le message de Pierre Rabhi.

Deux mots qui fleurissent sur les blogs, les billets… mais rarement accolés ensemble ! En effet, si le rapprochement de ces deux mots ne relève pas de l’oxymore, ils sont cependant rarement utilisés dans un même but. Au sens commun, la solidarité semble signifier que l’on peut partager quand on possède, en tous cas plus que celui qui nécessite notre solidarité, parce que lui, il n’a pas. Ce faisant, être ou devenir sobre signifie consommer moins, et donc semble-t-il, réduire (à néant ?) le surplus que la solidarité nous engagerait à partager…

Mais ne nous y trompons pas : il s’agit là plus de postures et d’attitudes que de quantités. Entrer en pratique sobre et solidaire relève d’une démarche éthique, d’un chemin de compréhension et de pratique auquel il nous est invité d’adhérer.

Être solidaire, c’est entrer en humanité. C’est considérer l’autre dans un rapport d’égalité, de considération et de fraternité qui signifie que les besoins de l’autre valent autant que les miens. C’est aussi considérer que l’accumulation des richesses ne contribue pas au bonheur, alors que les partager ouvre l’espace de nos tentes, et détache le propriétaire de l’accumulation, de la tentation du repli sur soi. Être solidaire, c’est faire coïncider équité et fraternité, le partage mettant en œuvre ces deux exigences philosophiques et morales.

Partager, c’est aussi entrer dans la compréhension que notre monde est fini, que « sky is the limit », comme le disent les anglo-saxons, comprenant parfaitement par cette plaisanterie que tenter d’atteindre le ciel est bien un projet fou … Un monde fini où notre chemin se doit d’être mesuré, où les richesses de notre monde peuvent disparaître du jour au lendemain, où la beauté de la fleur se révèle d’une fragilité incommensurable.

Partager en agissant solidairement, c’est comprendre que notre destin est lié, celui de tous les hommes et femmes sur terre, afin de préserver la paix autant que les ressources que la nature nous offre gratuitement.

C’est ici que la sobriété entre en jeu : comme le prône Pierre Rabhi, le chantre de la sobriété heureuse, la sobriété a d’abord une fonction première : celle de préserver la seule planète qui à ce jour est capable de nous accueillir. La seule qui possède autant de merveilles et de biens gratuits, qui est capable de nourrir bientôt 11 milliards d’individus. Être sobre, c’est entrer dans une économie intelligente, respectueuse des équilibres naturels, de la vie, et donc des autres. Être sobre, c’est également chercher la voie de l’équilibre, de la suffisance, de la satiété. Les personnes qui ont essayé de jeûner témoignent tous de la sensation d’équilibre que le manque invite à trouver : le point de rendez-vous entre le besoin, le manque, la satisfaction … tout un programme !

Être sobre et solidaire, c’est aller naturellement vers ce point d’équilibre, où les hommes, conscients de leur fragilité, chercheront davantage à s’apporter des bienfaits, plutôt que des malheurs. Habitant une seule et fragile Terre, ils savent qu’il ne faut pas, collectivement, tirer sur ses ressources, mais plutôt les gérer, les habiter, et non pas les détruire. Gestion plutôt que prédation … Ils savent désormais que s’entraider peut économiser ces fragiles ressources, que les guerres et les cupidités détruisent. Comprenant leur destin commun, et comprenant que désirer les possessions de leurs frères n’apporte que satisfactions passagères, et malédictions qui s’ensuivront quant à leurs destins communs, ils possèderont peu, accèderont à tout en prêtant, partageant, développant en commun et faisant fructifier ce bien collectif.

Les hommes seront devenus sobres et solidaires, comme si cette évidence allait de soi, comme s’ils retrouvaient la promesse de leur origine, où leur était donné un jardin dont ils feraient tous ensemble fructifier les richesses …

Jean Fontanieu,
Secrétaire général - Fédération de l’Entraide Protestante


Noël aux Halles, depuis 1945

La solidarité, pour les organisateurs de ce rendez-vous annuel, n’est pas une vaine abstraction. Ils s’impliquent avec une exemplaire persévérance dans la mission qu’ils se sont donnée, et qui permet de réunir autour d’un repas de fête, dans la chaleur de l’amitié, les personnes âgées, isolées et délaissées.

En 1945, des scouts routiers du quartier des Halles rassemblent les plus démunis autour d’un brasero le soir de Noël, et leur offrent des oranges et quelques biscuits … Noël aux Halles est né !

Noël aux Halles est une association exclusivement composée de bénévoles, qui organise un accueil le 24 décembre après-midi sous forme d’un goûter animé d’un spectacle. Nos invités sont des personnes des 1er, 2ème et 3ème arrondissements de Paris, âgées de 65 ans et plus. Ces personnes sont souvent seules et, quels que soient leurs moyens financiers, elles ont besoin de notre chaleur, de nos sourires, de nos paroles, ce jour-là surtout … Plus de 250 visites sont faites à domicile pour inviter les personnes âgées, pour parler de leur situation d’isolement ou de leur santé …

L’association reçoit l’aide de tous ceux qui veulent bien la lui apporter : des Petits Frères des Pauvres, des paroisses du quartier (dont l’Oratoire du Louvre), des commerçants … Sans aucun permanent, elle vit de la générosité et du temps de tous ceux que son action intéresse et qui sont attachés à sa gratuité.

Nos invités reçoivent un colis-cadeau offert par les Petits Frères des Pauvres que nous complétons avec un éphéméride et un dessin d’enfant des écoles du quartier.

Le 24 décembre, 296 invités (130 sont venus et nous portons les colis à domicile pour ceux qui ne peuvent pas se déplacer), 50 bénévoles, c’est le grand jour ! A la fin de l’après-midi, les personnes âgées qui le souhaitent sont raccompagnées chez elles. C’est dans la préparation, deux mois avant Noël, que l’aide des bénévoles est décisive, et nous ne sommes jamais assez nombreux pour apporter aux aînés notre enthousiasme, notre gaîté et notre amitié, pour fêter avec eux un Noël heureux. Si nous réussissons, notre joie est grande.

Christiane Hureau


Sobriété, solidarité, confiance

La confiance ne peut se fonder que sur la connaissance de l’autre, et de soi-même comme un autre. Abandon de toute réticence et de toute arrière-pensée égotiste, elle concrétise ici-bas, dans sa durée et sa persistance, l’attention que Dieu accorde à chaque être.

J’oserais vous poser en premier lieu une question, peut-être quelque peu indiscrète !  Connaissez-vous cette habitude de vous exercer de temps en temps à faire jouer devant vos yeux quelques mots qui se sont - par leur connivence - peu à peu révélés à vous, devenus des amis en quelque sorte ? Car en vérité, ces mots-là ont su une fois et plusieurs fois encore, vous rejoindre. Ils ont su en diverses occasions vous faire réellement du bien, parler à votre cœur. Ils sont arrivés même à vous faire reprendre courage, à vous stimuler alors que vous vous sentiez désorientés. Ils ont même su donner à certaines de vos heures humaines une nouvelle couleur. Écoutons-les ensemble. Si c’était par exemple pour votre aujourd’hui ces trois précieuses appellations : la sobriété, la solidarité, la confiance ? Mais comment cerner ce que l’on nomme sobriété ? Quand peut-on parler de solidarité ? Et que peut signifier en fait la confiance ? 

La sobriété évoque un choix éthique difficile, l’appel d’une quête plantée au cœur d’une consommation devenue dans notre société actuelle par trop excessive, l’appel à retrouver une vraie simplicité quotidienne. Elle touchera quasi tous les secteurs de l’existence : la manière de se nourrir, de se vêtir, de se divertir, d’envisager sa vie conjugale, familiale, sa vie professionnelle, culturelle, cultuelle ... Certes, elle ne se présentera surtout pas sous des modalités rigides qui bien vite engendreraient un certain mal être, signe d’un triste désaveu de notre monde. Bien au contraire, mystérieusement, elle va comme ouvrir les portes invisibles de notre espace intérieur, ce royaume lié en vérité à la venue du Christ. Ses sources de joie vont se révéler multiples, simples elles aussi, par là-même émanant de la profondeur du puits de la grâce. Sa recherche persévérante rendra compte de cette approche de la juste mesure des choses pour en user à bon escient. Mais loin de toute avarice pernicieuse, cette mesure ne saurait être que celle de la surabondance incalculable de l‘amour car elle sait bien qu’elle n’a plus rien à perdre, plus rien à sauver par ses seules propres pensées ou décisions, par ses seules propres limites charnelles.

Et c’est alors que l’appel à la solidarité s’élève avec puissance. L’autre, mon prochain, mon proche, mon voisin, mon collègue, le voici là avec toute sa présence car c’est décidément d’abord lui mon frère, ma sœur. Mais comment le rejoindre si je ne me suis pas d’abord laissé apprivoiser moi-même ? Si je n’ai pas d’abord appris à porter sur ma propre étrangeté un réel regard d’amour et d’acceptation ? Cette quête exige - à l’écoute libératrice de Jésus de Nazareth qui toujours s’est ouvert à de nouvelles rencontres, à de nouvelles solidarités - un travail personnel sans concession. Vécu au fil des jours en toute conscience, le quotidien va devenir la pierre d’angle corrosive. Chacun, les yeux grands ouverts, va se révéler de plus en plus attentif à ceux qui l’entourent comme à leur environnement. Par là-même, de nouvelles perspectives vont pouvoir frapper à leur porte. Des rencontres insolites vont surgir, créant, nouant des solidarités jusque-là impensables, imprévisibles. De nouveaux partenaires vont se donner pour continuer autrement la route. Ils étaient nombreux ceux et celles que j’ignorais sans scrupule jusque-là, mais leur proximité géographique s’est faite tout à coup si concrète qu’un déclic m’a poussé à maintenant les découvrir davantage jusqu’à choisir librement d’entrer en relation avec eux. Cette ouverture au plus proche se concrétise de multiples façons car, à l’heure de la mondialisation et par ses nombreuses technicités, les solidarités entre les humains se voient convoquées à tisser des liens, certes à l’intérieur des frontières habituelles mais encore bien au-delà, ne pouvant plus par exemple ne pas prendre en compte les actuelles vagues migratoires.

Ces attentions conséquentes, menées avec persévérance dans la durée, signifient de beaux actes de confiance. Car comment être solidaire de celui, de celle qui m’a touché au point de devenir son compagnon de route en portant dorénavant avec lui la solidarité humaine qui est la sienne ? Par une forte confiance échangée de part et d’autre, une pleine confiance renouvelée au long des accidents de parcours souvent nombreux, se bâtissent ces relations qui ne se lassent pas de puiser aux sources inaltérables du Dieu Vivant, Lui qui jamais ne cesse de donner et redonner sa confiance. 
 
Soeur Bénédicte, Diaconesse de Reuilly    

            

Etre simple, concret et vrai

Non seulement la tolérance, mais aussi la compréhension du fait religieux grâce au contact et à l’échange sont de puissantes conditions de possibilité de lien social. L’association Coexister témoigne ici de son souci d’éducation par les pairs et d’apaisement social.

Nous vivons dans l’un des pays les plus diversifiés au monde. Tout en étant un des plus vieux pays chrétiens, la France est d’après le Pew Research Center le pays de l’Union européenne qui a en valeur le plus grand nombre de musulmans, de juifs et d’athées. En volume, la proportion de musulmans (7,5%) est la deuxième d’Europe, après la Bulgarie, et de juifs (0,5%) la première d’Europe et troisième au monde, après les États-Unis et Israël. 34% des Français se déclarent agnostiques et 29% athées, la deuxième proportion d’Europe et quatrième au monde, après la Chine, le Japon et la République Tchèque.

La France se rêve une, et se découvre plurielle. De toutes les différences, la diversité religieuse, philosophique et spirituelle est la plus complexe. Au niveau individuel, elle est la plus taboue. Il y a comme une pudeur à parler de sa foi au quotidien, la discrétion s’est généralisée dans nos sociétés sécularisées. Au niveau politique en revanche, c’est une des diversités les plus instrumentalisées. Alors que les Français sont de moins en moins croyants et assidus aux offices, il ne se passe pas une semaine sans que soit invoqué le cocktail explosif de laïcité, religion et intégration. On assiste ainsi à un déphasage dangereux entre les réalités de la société française et le discours médiatique sur celle-ci. Nos contemporains n’ont pas reçu d’enseignement sur le fait religieux et n’échangent pas sur ce sujet. Désarmés face à l’actualité qui en regorge, ils amalgament religion et obscurantisme, et s’inquiètent du retour de la visibilité religieuse dans l’espace public.

Cette diversité de convictions religieuses lorsqu’elle est mal comprise peut être source de discriminations et de marginalisation. Chacun se pose les questions : comment faire société ? Comment créer du lien social ? Depuis plus de 10 ans, l’association Coexister choisit de faire de cette diversité un moteur pour apprendre à faire ensemble. Dans près de 50 groupes locaux, les jeunes de Coexister, croyants et non-croyants, organisent des événements « simples, concrets et vrais ».

Simples, c’est-à-dire dans la sobriété. Une soirée-débat régulière avec 10 personnes crée plus de lien qu’une conférence avec 1000 inconnus. L’important est que chacun puisse dialoguer de visage à visage, à cœur ouvert, s’exprimer et écouter l’autre librement. Coexister fait naître des amitiés improbables, entre jeunes de milieux différents. L’enjeu est de sortir de l’« enseignement du mépris », dépasser la tolérance et atteindre l’estime de l’autre.

Concrets, c’est-à-dire ancrés dans le monde réel et les questions du quotidien. Les thèmes proposés croisent les questions de foi avec celles de la science, de l’écologie, des femmes, des orientations sexuelles, de l’exclusion, de la pauvreté, de l’éducation. Les convictions sont parfois incompatibles entre elles, alors les Coexistants trouvent une unité à travers des actions de solidarité réalisées en commun. La foi est une formidable source d’énergie intérieure, qui doit être canalisée pour le bien commun plutôt que vers un choc des « identités meurtrières ». L’aspiration à une société plus juste et plus respectueuse de l’environnement transcende les croyances. Mon groupe local organise ainsi des maraudes auprès des personnes sans-domiciles, des cours de français pour des réfugiés, des dons du sang. Nous intervenons aussi régulièrement dans les collèges et lycées pour animer des ateliers de déconstruction des préjugés et de formation à la laïcité.

Vrai, c’est-à-dire fondé en confiance. L’éducation par les pairs fonctionne parce que chacun se sent accepté, prosélytisme et syncrétisme sont exclus. Les jeunes juifs, musulmans et chrétiens hétérodoxes qui ne se retrouvent pas dans les groupes ecclésiaux classiques peuvent développer là réflexion et esprit critique. Pour d’autres, au lieu de se nourrir de vidéos toxiques sur Internet, Coexister pose un cadre bienveillant pour s’interroger. Vrai renvoie aussi au souci d’être franc. On apprend beaucoup des critiques sincères venues d’autres croyants ou d’athées. Chacun repense alors ses convictions et pratiques, affine une théologie audible et crédible, s’émancipe des préjugés sur les convictions des autres comme sur ses propres croyances. Cette sincérité envers soi-même et les autres permet d’avancer sur son chemin de crête entre identité et altérité. Parce que l’identité sans l’altérité mène à l’intégrisme, et l’altérité sans l’identité mène à l’assimilation et l’oubli de soi.

© C. Simon

Par cette coexistence active, se construit une société qui elle-même chemine sur sa ligne de crête, entre unité et diversité. Similairement, unité sans diversité est uniformité, et diversité sans unité est division. Pas à pas, cheminons vers la paix et la cohésion sociale.

Gustave
Gustave est membre du bureau du groupe local parisien
de l’association Coexister, où il est responsable des partenariats ;
il coordonne également le groupe des Étudiants et Jeunes actifs de l’Oratoire



L’économie circulaire :
                une sobriété créative
 

Au-delà d’une juste satisfaction morale, élaborer une culture de la sobriété et de la responsabilité offre de sérieuses opportunités de développement économique. L’écoconception, la production durable et les méthodes de recyclage ici évoquées sont clairement une orientation majeure et un choix urgent pour modifier notre vision de « la vie bonne ».

L’économie circulaire est un mode d’organisation du système de production. Son objectif est de produire des biens de manière durable. Ainsi, la consommation des matières premières, de l’eau et de l’énergie doit être limitée.  Bien entendu, le gaspillage est proscrit. Globalement, la production dans le cadre de l’économie circulaire tient compte de la gestion et de la maîtrise des déchets. Elle introduit également l’idée que ce modèle de production et de consommation peut générer de l’activité et créer des emplois durables et non délocalisables.

L’économie "circulaire" devient donc une alternative à l’économie dite "linéaire".

Depuis la Révolution industrielle, la production s’est organisée autour d’un modèle dit "linéaire" qui consiste à extraire des matières premières, produire des biens, les utiliser quelques temps et ensuite les jeter. Ce système de production repose en somme sur le principe que les ressources naturelles seraient inépuisables.

L’émergence de la notion d’économie circulaire fait suite à la prise de conscience de la limite des ressources de la planète et du besoin de les économiser. Le concept de l’économie circulaire n’est pas encore complètement stabilisé. Bien que certains la réduisent au seul recyclage, la plupart des acteurs du domaine s’orientent vers une définition englobant trois domaines fondamentaux :

  • la production : elle s’efforcera de s’approvisionner en ressources renouvelables, de mettre en place une démarche d’écoconception lors de la définition des produits.
  • la consommation : il faut ici veiller à "acheter responsable", être soucieux de la bonne utilisation des biens, s’efforcer d’avoir recours au réemploi et à la réparation des produits.
  • la gestion des déchets : bien que le mode de production soit conçu pour en limiter la production, le traitement des déchets restants doit faire appel prioritairement au recyclage ou sinon à la valorisation énergétique.

Bien évidemment, nous sommes au cœur de ces changements et nous allons très certainement vivre un véritable bouleversement. 

Certes, des mesures gouvernementales vont inciter les producteurs à s’engager dans l’écoconception. Le consommateur va être sensibilisé à "acheter responsable" : éviter le suréquipement, choisir des articles avec moins d’emballages, ou bien louer un produit plutôt que de l’acheter.

Mais c’est un véritable défi qui nous attend. Olivier Abel, Professeur de Philosophie éthique à l’Institut Protestant de Théologie, a décrit ce changement dans son article "Le bouleversement éthique des horizons" :

Le changement qui vient ne pourra pas être seulement une affaire d’opinions sur de vastes sujets, mais d’une patiente modification de toutes nos petites habitudes. Il ne s’agit plus seulement de "savoir", mais de "réaliser" ce que nous savons, d’incorporer le savoir. Sans ce bouleversement dans les replis de nos habitudes et de nos corps, jamais nous ne pourrons élargir notre responsabilité à la mesure de nos pouvoirs techniques. Oui, c’est aujourd’hui l’une des tâches les plus délicates et les plus urgentes que de changer les plis de notre sentir et de notre agir, de changer non pas tant nos opinions que nos habitudes – et parfois des habitudes installées depuis longtemps dans nos corps et nos objets quotidiens.

Et Olivier Abel de poursuivre sur le fait que :

Il ne s’agit donc pas seulement de changer d’opinion, ni nos habitudes, mais de l’orientation générale du désirable, de l’image de la vie bonne. Il y va du sens général de nos rêves. Il n’est pas de tâche plus impérieuse, plus délicate, aujourd’hui, que de changer nos images de la vie bonne.

Gilles Devaux, Président de l’Entraide de l’Oratoire

[Les citations sont extraites de l’article d’Olivier Abel "Le bouleversement éthique des horizons", publié dans Éthique et changement climatique Par Olivier Abel, Edouard Bard, André Berger, Jean-Michel Besnier, Roger Guesnerie, Michel Serres Editeur : Le Pommier, Collection : Essais et documents, septembre 2009.]